Il est des maux qui s’abattent sur les Nations comme une longue nuit sans aurore, & parmi ces maux, nul n’est plus funeste que le despotisme héréditaire, ce monstre que l’on croyait propre aux âges barbares, mais qui fleurit encore, avec une impudence singulière, sur le peuple togolais. Depuis l’an de grâce deux mille cinq, le sieur Faure Essozimna Gnassingbé gouverne le Togo d’une main de fer gantée de velours, ayant hérité du trône — car il faut bien nommer ainsi ce qu’on appelle faussement présidence — de son père Gnassingbé Eyadéma, lequel avait lui-même opprimé ce peuple malheureux durant trente-huit années consécutives.
Ainsi la tyrannie se perpétue-t-elle au Togo comme un patrimoine familial, comme l’on transmet un domaine ou un titre de noblesse, sauf que le domaine en question est tout un peuple, & le titre, celui de maître absolu de huit millions d’âmes. Quand le père a semé la terreur, le fils en recueille abondamment les fruits. Ce quotidien litanique cruel gouverne les affaires d’État depuis près de six décennies, & il y a en cela quelque chose qui révolte la raison droite & offense l’idéal de liberté de notre siècle.
La durée même de ce règne constitue, pour tout observateur éclairé, une forme de violence en soi. Car la longévité du tyran n’est point preuve de sa vertu ni de l’amour que lui porterait son peuple ; elle est au contraire la mesure exacte de sa cruauté & de son habileté à étouffer toute opposition dans l’œuf. Voltaire lui-même, contemplant un tel spectacle, aurait écrit : l’arbre qui résiste à tous les vents n’est point nécessairement le plus beau, il est souvent celui dont les racines ont étouffé tous ses voisins. Faure Gnassingbé a su, avec une constance remarquable dans le vice, modifier les lois fondamentales du Togo pour adapter la constitution à ses ambitions, & non point ses ambitions à la constitution. En deux mille dix-neuf, il fit ainsi réécrire la loi suprême du Togo pour permettre à sa personne de siéger au pouvoir jusqu’en deux mille trente-cinq & peut-être au-delà, comme si la République était une propriété privée dont on peut indéfiniment prolonger le bail par simple décret.
Le peuple togolais, qui souffre en silence depuis trop longtemps, a maintes fois tenté d’exprimer sa légitime colère. Les années deux mille dix-sept & deux mille dix-huit virent des soulèvements populaires d’une ampleur considérable, des centaines de milliers de citoyens descendant dans les rues de Lomé & des provinces pour réclamer le départ du despote. Ces manifestations furent réprimées avec une brutalité qui ne laisse aucun doute sur la nature réelle du régime. Un pouvoir qui n’existe que par la force n’a d’autre argument que la force, & c’est là un impératif que Faure Gnassingbé semble avoir gravé dans le marbre de sa gouvernance.
De l’Usage de l’Armée comme instrument de servitude, & de la corruption érigée en système de gouvernement
Montesquieu, dans son immortel traité De l’Esprit des Lois, établit avec une clarté lumineuse que le principe du despotisme est la crainte. Point n’est besoin de chercher longtemps pour trouver dans le Togo contemporain la parfaite illustration de cette thèse. L’armée togolaise, héritée de la garde prétorienne que le père Eyadéma avait constituée en recrutant prioritairement dans son ethnie natale des Kabyè du nord du pays, demeure le véritable pilier du régime. Elle n’est point, comme dans les républiques vertueuses, le bras armé de la Nation au service de sa défense ; elle est l’instrument personnel d’un homme, la garantie de sa pérennité au pouvoir, le glaive suspendu en permanence au-dessus de la tête des citoyens récalcitrants.
L’armée d’un tyran ne défend point la patrie ; elle défend le tyran contre la patrie. Cette vérité amère se vérifie chaque fois que les soldats togolais sont déployés non point aux frontières du pays, mais dans les rues des villes & des villages, pour disperser les manifestants, arrêter les opposants, & maintenir par la terreur un ordre qui n’est que le désordre institutionnalisé. Les Forces Armées Togolaises ont ainsi tiré sur des manifestants pacifiques, investi des domiciles privés en pleine nuit, & conduit dans des geôles obscures des hommes & des femmes dont le seul crime était de penser librement & d’aspirer à un gouvernement légitime.
Mais la force brute, quelque redoutable qu’elle soit, ne suffit point seule à maintenir un despote sur son trône. Il lui faut également l’argent, ce métal vil que les philosophes méprisent & que les tyrans adorent. Faure Gnassingbé a compris, avec la perspicacité particulière aux habiles corrompus, que l’or distribué à propos vaut mieux que cent régiments. Ainsi a-t-il bâti autour de sa personne un système de clientélisme généralisé, où chaque fonctionnaire, chaque officier, chaque juge, chaque magistrat doit sa position & ses privilèges à la faveur du prince, & sait qu’il les perdront instantanément s’il manifestait la moindre velléité d’indépendance.
Dans un État corrompu, les lois ne sont que des recommandations, & les juges que des serviteurs du maître. Ce funeste adage décrit avec une précision accablante la réalité du système judiciaire togolais, où les procès politiques se concluent invariablement selon la volonté du palais présidentiel, où les opposants sont condamnés sur la base de charges fabriquées, & où la justice, cette noble dame que nos philosophes ont tant célébrée, n’est plus qu’une courtisane aux ordres du plus puissant.
Les ressources naturelles du Togo — phosphates, clinker, café, cacao — ont été transformées en instruments de cette corruption systémique. Les revenus de l’État se confondent allègrement avec ceux de la famille régnante, & les comptes publics demeurent dans une obscurité soigneusement entretenue qui empêche tout audit sérieux. Quand le trésor public devient le trésor privé du prince, c’est que la République est morte & que la tyrannie l’a dévorée. Les élites togolaises proches du pouvoir s’enrichissent avec une ostentation révoltante pendant que la majorité du peuple croupit dans une pauvreté que les rapports internationaux qualifient pudiquement de préoccupante.
De la corruption de l’Opinion internationale, & des moyens par lesquels un tyran habile se maintient en grâce auprès des puissances étrangères
C’est ici que réside peut-être la plus subtile & la plus pernicieuse des habiletés de Faure Gnassingbé, celle qui distingue le tyran éclairé du simple brutal : la capacité à corrompre non seulement ses propres sujets, mais encore l’opinion des nations étrangères & des institutions qui prétendent veiller sur la liberté des peuples. Car le despote moderne n’est plus ce souverain grossier qui affiche sans vergogne son mépris de la civilisation ; il se drape dans le manteau des apparences démocratiques, il parle le langage des droits & de la gouvernance, & il distribue ses bienfaits avec assez d’adresse pour que ses complices internationaux puissent feindre de le croire.
Un tyran habile vaut mieux que cent tyrans maladroits, car le premier peut régner indéfiniment pendant que les seconds sont renversés. Faure Gnassingbé a étudié dans les meilleures universités françaises, il maîtrise les codes de la diplomatie occidentale, il sait quelle rhétorique employer devant quels interlocuteurs, & il a compris que le maintien au pouvoir passe désormais autant par les salons parisiens & les couloirs de Bruxelles que par les casernes de Lomé.
La France, ancienne puissance coloniale, maintient avec le régime togolais des liens que la bienséance devrait commander de rompre depuis longtemps. Ces liens sont d’ordre économique — les intérêts des sociétés françaises opérant au Togo sont considérables — mais aussi stratégique & militaire, le Togo étant perçu comme un partenaire commode dans une région sahélienne fort agitée. Quand les intérêts commerciaux parlent plus haut que la conscience, la diplomatie n’est plus que du négoce habillé en vertu. Ainsi les gouvernements successifs de Paris ont-ils multiplié les déclarations de façade sur l’exigence de réformes tout en continuant leurs relations de coopération avec un régime qui emprisonne ses opposants & manipule ses élections.
La communauté internationale, dans son ensemble, a démontré une remarquable aptitude à regarder ailleurs lorsque les violations des droits fondamentaux au Togo atteignaient leur paroxysme. L’Union Africaine, l’Union Européenne, l’Organisation Internationale de la Francophonie ont bien, par intermittences, exprimé leur préoccupation — ce mot magique qui, dans le lexique diplomatique, signifie que l’on a parfaitement vu le mal & décidé de n’en point parler trop fort. Des missions d’observation électorale ont produit des rapports soigneusement équilibrés sur des scrutins dont la fraude était pourtant manifeste, car il eût été inconvenant de blesser la susceptibilité d’un chef d’État que l’on allait retrouver le lendemain à d’autres sommets.
La plus grande victoire d’un tyran est de convaincre le monde qu’il n’est pas un tyran. Faure Gnassingbé a remporté cette victoire à de nombreuses reprises. Les aides au développement continuent d’affluer vers un régime qui ne développe que sa propre longévité. Les prêts des institutions financières internationales alimentent un État dont la gouvernance économique demeure profondément opaque. Et pendant ce temps, les militants togolais de l’opposition croupissent dans des prisons que personne ne visite, les journalistes qui osent écrire la vérité voient leurs publications saisies & leurs personnes menacées, & le peuple dans son ensemble subit en silence le poids d’une domination qui dure depuis plus d’un demi-siècle.
Rousseau, contemplant cet état de choses, n’eût point manqué d’observer que le contrat social a été violé dans ses fondements les plus essentiels. Car si la légitimité d’un gouvernement repose sur le consentement des gouvernés, il est évident qu’au Togo, ce consentement n’a jamais été librement exprimé. Les élections qui se tiennent à intervalles réguliers ne sont point des actes de souveraineté populaire ; elles sont des cérémonies de légitimation organisées par le pouvoir pour le pouvoir, où le résultat est connu avant même que les bureaux de vote n’ouvrent leurs portes. Appeler élection le simulacre d’un choix dont l’issue est décidée d’avance, c’est insulter la raison & moquer la liberté.
Que faudra-t-il donc pour que ce peuple recouvre enfin sa dignité & sa liberté ? L’histoire nous enseigne que les tyrannies, quelque solidement établies qu’elles paraissent, portent en elles-mêmes les germes de leur fin. Nul édifice bâti sur l’injustice ne résiste indéfiniment aux assauts du temps & à la juste colère des opprimés. Les peuples qui ont souffert le plus longtemps ont parfois les révolutions les plus profondes, car leur patience épuisée se transforme en une force irrésistible que nulle armée ne peut durablement contenir.
Il appartient aux esprits éclairés de ce siècle — & nous nous flattons d’en faire partie — de ne point se taire devant de tels scandales, de dénoncer avec la vigueur de la plume ce que la force des armes perpétue, & de rappeler inlassablement que la liberté n’est point un privilège accordé par les puissants aux faibles, mais un droit naturel & imprescriptible que nul despote, si habile & si bien armé soit-il, ne peut confisquer éternellement. Le Togo mérite mieux que la nuit dans laquelle on le maintient depuis trop longtemps, & les Togolais méritent de choisir librement leurs gouvernants, de vivre sans crainte, & de jouir enfin des fruits d’une terre que la nature a faite généreuse, & que la tyrannie a faite misérable.
La lumière finit toujours par percer les ténèbres les plus épaisses. C’est là l’espérance qui doit animer tous ceux qui aiment la liberté & haïssent l’oppression.
Rédigé par : Ben Djagba Salt Lake City 18 février 2026



ce gars est tres éclairé
Faure Gnassingbe est en train de preparer son fils pour la succession..Le peuple togolais est passive 60 ans de colonisation de pere au fils une minorite.