Le différend couvait depuis près d’une décennie. Il entre désormais dans une nouvelle phase. Le Togo et le Ghana, deux voisins liés par une histoire commune et des échanges économiques étroits, s’apprêtent à défendre leurs positions devant une instance arbitrale internationale pour trancher la délimitation de leur frontière maritime. À Lomé, les autorités assurent s’être préparées à cette éventualité et comptent aborder cette étape avec sérénité, entourées d’experts et d’avocats chargés de défendre les intérêts du pays.
Des incidents en mer à l’ouverture de négociations formelles
Tout commence entre 2016 et 2018, dans une bande maritime non officiellement délimitée entre les deux pays. Dans cette zone grise, des navires militaires et des bateaux de recherche, notamment liés à des activités d’exploration pétrolière, opèrent régulièrement. Ces incursions donnent lieu à des tensions et à des rappels diplomatiques.
« À partir du moment où chacun pense que la frontière est par ici, il peut rentrer dans la zone qu’il estime être la sienne. L’autre intervient pour lui demander de quitter », résume Dammipi Noupokou, ancien ministre des Mines et de l’Énergie, aujourd’hui impliqué dans le dossier.
Face au risque d’escalade, Lomé et Accra choisissent la voie diplomatique. En juin 2018, la Commission nationale des frontières maritimes du Togo et son homologue ghanéenne entament des négociations formelles. Au total, onze réunions bilatérales se tiennent jusqu’en décembre 2023, alternativement à Lomé et à Accra.
Ces discussions permettent des avancées techniques notables : adoption d’une carte marine commune, identification de points de référence et définition de lignes de base. Mais les divergences de fond persistent.
L’enjeu stratégique : l’accès du Togo à la haute mer
Au cœur du différend se trouve une question cruciale : l’accès équitable du Togo à la haute mer. Pour Lomé, la délimitation proposée selon les calculs techniques standards risquait de restreindre cet accès. « Le calcul technique qui a été fait ne permettait pas au Togo d’avoir un accès équitable à la haute mer. Cela ne nous permettait pas d’accepter ce tracé en l’état », explique Dammipi Noupokou.
Cet accès est vital pour un pays dont l’économie repose en grande partie sur son principal hub maritime : le port autonome de Lomé, l’un des plus actifs du golfe de Guinée et porte d’entrée stratégique pour plusieurs pays sahéliens.
Autre argument clé avancé par Lomé : l’usage historique de sa rade maritime. Depuis des décennies, les navires en attente d’accostage mouillent dans une zone spécifique au large du port.
« Historiquement, les bateaux mouillent dans une zone bien connue au large de Lomé. Nous avons estimé que cet usage constitue un fait historique qui doit être pris en compte dans la délimitation », insiste l’ancien ministre.
Ces éléments – techniques, économiques et historiques – constituent aujourd’hui le socle de l’argumentaire togolais.
Coup de théâtre : le Ghana opte pour l’arbitrage international
Alors que les discussions se poursuivent, Lomé est pris de court. Le 20 février 2026, le gouvernement togolais reçoit une notification officielle : le Ghana a décidé de recourir à une procédure arbitrale internationale, conformément à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982. Une décision unilatérale que Lomé dit avoir apprise « en même temps que le public ».
« Nous attendions la reprise des discussions après des changements au sein de la commission ghanéenne. Mais nous avons appris que la partie ghanéenne avait préféré recourir au tribunal pour trancher la question », confie Dammipi Noupokou.
Le gouvernement togolais rappelle qu’il privilégiait un règlement juridictionnel devant des institutions comme le Tribunal international du droit de la mer ou la Cour internationale de justice.
Lomé affiche sa confiance et prépare sa défense
Malgré la surprise, les autorités togolaises assurent aborder cette nouvelle phase avec calme. « Le gouvernement togolais a pris acte de cette notification et abordera cette procédure avec responsabilité, sérénité et dans le plein respect de ses droits et intérêts légitimes », a déclaré le ministre Awaté Hodabalo en charge de l’Administration territoriale.
« Le gouvernement est confiant. Nous avons un dossier propre et clair. Les techniciens, les juristes et les avocats travaillent pour défendre les intérêts de notre pays », a-t-il ajouté.
Le Togo entend faire valoir plusieurs arguments : son droit à un accès équitable à la haute mer ; l’usage historique de sa rade maritime ; les principes d’équité reconnus par le droit international ; et les implications économiques liées aux activités portuaires et énergétiques.
Un différend aux enjeux économiques et énergétiques
Au-delà de la souveraineté, le litige concerne une zone potentiellement riche en ressources naturelles, notamment en hydrocarbure, selon les indiscrétions. La délimitation définitive pourrait influencer l’attribution de blocs pétroliers et l’exploitation future des ressources offshore.
Mais Lomé insiste sur un point : malgré les tensions, la coopération maritime quotidienne avec le Ghana s’est poursuivie sans incident majeur.
« Les recherches pétrolières ont toujours été menées de manière paisible. Il n’y a jamais eu d’affrontement militaire », précise Dammipi Noupokou.
Préserver la relation avec Accra, malgré le contentieux
Conscient de la sensibilité du dossier, le Togo insiste sur sa volonté de préserver ses relations avec son voisin. « Le Togo demeure profondément attaché aux principes de règlement pacifique des différends et aux relations de bon voisinage », poursuit le ministre Awaté. Car au-delà du litige juridique, Lomé et Accra restent liés par des intérêts communs : échanges commerciaux, circulation des personnes et stabilité régionale.
Une bataille juridique, mais pas une rupture diplomatique
Le recours à l’arbitrage marque une étape décisive. Désormais, la question ne se joue plus seulement dans les salles de négociation, mais devant une juridiction internationale.
Pour Lomé, l’objectif est clair : défendre son accès stratégique à la mer et préserver les intérêts du port de Lomé, pilier de son économie. « Notre ambition commune doit demeurer celle d’un espace ouest-africain stable, solidaire et tourné vers le développement partagé », rappelle le ministre en charge de l’Administration territoriale.
En attendant la décision arbitrale, le Togo prépare sa riposte juridique. Avec, en toile de fond, un équilibre délicat entre fermeté sur ses droits et maintien d’une coexistence pacifique avec son voisin ghanéen.


