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Les Forces armées togolaises, garantes de la République

Nécessité d’un engagement pour renverser la dictature qui sévit au Togo depuis presque 60 ans. « Cedant arma togae, concedat laurea laudi » – que les armes cèdent à la toge, que les lauriers cèdent à la gloire civique.

« Qui veut la paix prépare la guerre », proclamait l’adage latin Si vis pacem, para bellum. Cette maxime séculaire, gravée dans le marbre de l’histoire militaire, trouve aujourd’hui une résonance particulière au Togo, où les Forces armées togolaises (FAT) se trouvent à la croisée des chemins entre leur mission constitutionnelle et la réalité d’un pouvoir dynastique qui perdure depuis près de six décennies. L’histoire du Togo contemporain demeure indissociablement liée à celle de la famille Gnassingbé, dont l’emprise sur l’appareil d’État s’étend sans discontinuité depuis le coup d’État du 13 janvier 1963, perpétré par le général Étienne Gnassingbé Eyadéma, père de l’actuel chef d’État.

La question qui se pose avec acuité est celle de la légitimité et du rôle des forces armées dans un système politique caractérisé par une transmission héréditaire du pouvoir, contraire aux principes républicains les plus élémentaires. Comme le rappelle l’adage populaire, « nul n’est prophète en son pays », les voix qui s’élèvent au sein même du Togo pour dénoncer cette situation peinent à se faire entendre sur la scène internationale. Pourtant, l’examen minutieux de la situation togolaise révèle une gouvernance marquée par la confiscation des libertés publiques, la répression systématique de l’opposition et l’instrumentalisation des institutions républicaines au service d’intérêts dynastiques.

La présente étude se propose d’examiner, dans une perspective à la fois historique et juridique, le rôle que devraient jouer les Forces armées togolaises en tant que garantes de la Constitution et de l’ordre républicain. Elle s’articulera autour de trois axes fondamentaux : premièrement, l’analyse historique de l’instauration et de la consolidation du système dynastique au Togo ; deuxièmement, l’examen du cadre juridique et constitutionnel définissant les prérogatives des forces armées ; troisièmement, la réflexion sur les modalités d’un engagement des FAT pour restaurer l’ordre républicain et démocratique.

I. Genèse et consolidation d’un système dynastique : de l’usurpation initiale à la perpétuation contemporaine



A. L’instauration du pouvoir Gnassingbé : du coup d’État de 1963 à la présidence à vie

L’histoire politique du Togo indépendant fut brutalement infléchie le 13 janvier 1963, lorsque le président Sylvanus Olympio, premier chef d’État élu démocratiquement, périt sous les balles d’un groupe de militaires menés par le sergent Étienne Gnassingbé Eyadéma. Cet assassinat, qui constitue le premier coup d’État en Afrique subsaharienne postcoloniale, marqua le début d’une ère d’autoritarisme militaire dont le Togo ne s’est jamais véritablement affranchi. Comme l’enseigne l’adage « ab initio vitiatur » (ce qui est vicié dès l’origine demeure vicié), la nature violente et illégitime de cette prise de pouvoir allait conditionner l’ensemble de l’évolution politique ultérieure du pays.

Après quelques années d’un pouvoir civil fragile sous la présidence de Nicolas Grunitzky, Eyadéma s’empara définitivement du pouvoir le 13 janvier 1967, exactement quatre ans après son premier coup de force. S’ensuivit une période de consolidation progressive d’un régime autoritaire caractérisé par la création d’un parti unique, le Rassemblement du Peuple Togolais (RPT), l’élimination systématique de toute opposition politique et l’instauration d’un culte de la personnalité autour du « Guide éclairé ». La Constitution de 1979, taillée sur mesure pour pérenniser le pouvoir d’Eyadéma, institua formellement un système de parti unique et consacra la prééminence absolue du président de la République.

Durant près de quatre décennies, Eyadéma père gouverna le Togo d’une main de fer, réprimant dans le sang toute velléité contestataire, comme en témoignent les événements tragiques de 1991 et 1998. La vague de démocratisation qui submergea l’Afrique au début des années 1990, contraignant de nombreux autocrates à accepter le multipartisme, ne parvint qu’à entamer superficiellement la cuirasse du régime togolais. Les élections organisées sous l’ère Eyadéma père furent systématiquement entachées de fraudes massives et de violences, permettant au dictateur de se maintenir au pouvoir jusqu’à sa mort, survenue le 5 février 2005.

B. La succession dynastique de 2005 : un coup d’État constitutionnel

Le décès d’Eyadéma père aurait dû marquer, conformément aux dispositions constitutionnelles en vigueur, la dévolution du pouvoir au président de l’Assemblée nationale, Fambaré Ouattara Natchaba, pour une période intérimaire de soixante jours devant permettre l’organisation d’élections présidentielles. Cependant, dans une manœuvre que l’histoire retiendra comme un véritable coup d’État constitutionnel, l’état-major des Forces armées togolaises proclama unilatéralement Faure Gnassingbé, fils du défunt président et alors ministre des Mines, président de la République. Cette violation flagrante de la Constitution fut entérinée a posteriori par une Assemblée nationale intimidée, qui modifia la loi fondamentale pour légaliser rétroactivement l’illégitime.
L’adage « qui tacet consentire videtur » (qui se tait semble consentir) trouve ici une illustration tragique. La communauté internationale, malgré quelques protestations de principe, accepta finalement le fait accompli. L’élection présidentielle organisée en avril 2005, dans un contexte de violences et d’intimidations systématiques, confirma Faure Gnassingbé dans ses fonctions. Depuis lors, ce dernier s’est maintenu au pouvoir à travers une série d’élections dont la régularité demeure hautement contestable et contestée, non seulement par l’opposition togolaise, mais également par de nombreux observateurs internationaux indépendants.

La modification constitutionnelle de 2019, permettant au président de briguer un nombre illimité de mandats, constitue l’ultime étape de cette entreprise de confiscation dynastique du pouvoir. Cette révision, adoptée dans des conditions démocratiques plus que douteuses et en dépit de manifestations populaires massives réprimées dans le sang, ouvre la voie à une présidence à vie, reproduisant ainsi le schéma instauré par Eyadéma père. Près de vingt ans après la succession dynastique de 2005, force est de constater que le Togo demeure enfermé dans un système monarchique de facto, dissimulé derrière un vernis républicain et démocratique purement formel.

II. Le cadre juridique et constitutionnel : entre prescriptions normatives et réalité institutionnelle



A. Les forces armées dans l’architecture constitutionnelle togolaise

La Constitution togolaise, dans ses dispositions formelles, assigne aux Forces armées une mission claire et circonscrite : la défense de l’intégrité territoriale, la garantie de l’indépendance nationale et la protection des institutions républicaines. L’article 145 de la Constitution du 14 octobre 1992, encore théoriquement en vigueur malgré les multiples révisions qui en ont dénaturé l’esprit, dispose expressément que « les Forces armées togolaises sont républicaines. Elles sont au service de la Nation. Leur mission est d’assurer en toutes circonstances la sécurité et l’intégrité du territoire national. » Cette formulation, loin d’être anodine, établit un principe fondamental : les forces armées ne sauraient être au service d’un homme, d’une famille ou d’un clan, mais uniquement de la
Nation dans son ensemble.

Or, la réalité institutionnelle togolaise contredit de manière flagrante ces prescriptions constitutionnelles. Depuis 1967, les Forces armées togolaises ont été systématiquement instrumentalisées au profit du pouvoir Gnassingbé. Leur commandement a été ethnicisé et régionalisé, avec une surreprésentation délibérée de la région d’origine des Gnassingbé (la Kara) aux postes de décision stratégiques. Cette patrimonialisation de l’institution militaire transforme les FAT en milice dynastique, en contradiction absolue avec leur vocation républicaine. Comme le rappelle l’adage juridique « ratio legis est anima legis » (l’esprit de la loi est l’âme de la loi), ce n’est point la lettre morte de la Constitution qui importe, mais bien sa substance et son application effective.
B. Le devoir d’obéissance et ses limites : fondements juridiques et philosophiques
Le principe hiérarchique et le devoir d’obéissance constituent, certes, des piliers fondamentaux de l’organisation militaire. Toutefois, le droit international et la doctrine juridique contemporaine reconnaissent unanimement l’existence de limites à cette obéissance. Le procès de Nuremberg, en consacrant la responsabilité individuelle des exécutants d’ordres manifestement illégaux, a établi un précédent historique majeur. L’adage « befehl ist befehl » (un ordre est un ordre), invoqué par les criminels nazis pour justifier leurs exactions, fut définitivement répudié par la conscience juridique universelle.

Dans le contexte togolais, les membres des Forces armées se trouvent confrontés à un dilemme moral et juridique d’une acuité particulière. D’une part, ils sont tenus par leur serment de défendre les institutions républicaines et la Constitution. D’autre part, ils sont sommés d’obéir à un pouvoir qui viole systématiquement cette même Constitution et confisque les institutions au profit d’intérêts privés dynastiques. Cette contradiction ne saurait être résolue par un réflexe d’obéissance aveugle. Bien au contraire, elle appelle une réflexion approfondie sur la nature véritable de l’engagement militaire républicain.
La doctrine du droit de résistance à l’oppression, consacrée par de nombreux textes fondamentaux depuis la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, fournit un cadre théorique à cet engagement. L’article 2 de cette Déclaration proclame que « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. » Lorsqu’un régime fonde son existence sur la négation systématique de ces droits, lorsqu’il transforme l’État en instrument de domination clanique, lorsqu’il confisque la souveraineté populaire au profit d’une dynastie, alors la résistance ne devient pas seulement un droit, mais un devoir moral et civique.

III. Pour un engagement des Forces armées togolaises : modalités et perspectives d’une restauration républicaine



A. Fondements légitimes d’une intervention militaire pour la restauration de l’ordre constitutionnel

L’histoire constitutionnelle moderne connaît de nombreux précédents d’interventions militaires visant à restaurer l’ordre démocratique bafoué par des régimes autocratiques. La Révolution des Œillets au Portugal en 1974, menée par le Mouvement des Forces Armées contre la dictature salazariste, illustre comment l’armée peut jouer un rôle positif dans le rétablissement des libertés publiques. Plus récemment, en Afrique même, certaines interventions militaires ont permis l’interruption de dérives autoritaires et l’ouverture de transitions démocratiques, bien que les résultats demeurent contrastés.
Dans le cas togolais, plusieurs éléments plaident en faveur de la légitimité d’un engagement des FAT pour mettre fin à la dictature dynastique. Premièrement, la violation systématique et réitérée de la Constitution par le pouvoir en place prive celui-ci de toute légitimité juridique. Comme l’enseigne l’adage « nemo plus juris transferre potest quam ipse habet » (nul ne peut transférer plus de droits qu’il n’en possède lui-même), un pouvoir qui viole la loi fondamentale ne saurait prétendre à l’obéissance au nom de cette même loi. Deuxièmement, la confiscation du processus électoral, transformé en simulacre démocratique, prive le peuple togolais de tout moyen légal et pacifique d’alternance politique. Troisièmement, la répression sanglante des mouvements de protestation populaire, notamment ceux de 2017-2018 qui firent plusieurs dizaines de morts, démontre l’impossibilité d’un changement par la voie exclusivement civile.

B. Modalités d’action et garanties démocratiques : pour une transition maîtrisée

L’engagement des Forces armées togolaises en faveur de la restauration républicaine ne saurait constituer une fin en soi, mais bien un moyen transitoire et strictement encadré. L’histoire africaine regorge d’exemples de coups d’État militaires qui, bien qu’initialement présentés comme libérateurs, ont débouché sur l’instauration de nouvelles dictatures, parfois plus oppressives encore que les régimes renversés. Pour éviter cet écueil, plusieurs garanties s’imposent.

Premièrement, toute intervention militaire devrait être immédiatement suivie de la proclamation d’une période de transition de durée limitée et déterminée, n’excédant point vingt-quatre mois. Durant cette période, un gouvernement de transition à dominante civile, représentatif de toutes les sensibilités politiques et de la société civile, serait chargé de préparer le retour à l’ordre constitutionnel. Deuxièmement, une assemblée constituante devrait être convoquée afin d’élaborer une nouvelle Constitution véritablement démocratique, soumise à l’approbation populaire par référendum. Cette Constitution devrait notamment inclure des mécanismes robustes de limitation des mandats présidentiels, de séparation effective des pouvoirs et de garantie des libertés fondamentales.

Troisièmement, des élections libres et transparentes, organisées sous supervision internationale, devraient être tenues à l’issue de la période de transition. Les militaires ayant participé à la transition s’engageraient solennellement à ne pas se présenter à ces élections, conformément au principe selon lequel « bis dat qui cito dat » (il donne deux fois celui qui donne vite) – le plus grand service que les militaires puissent rendre à la démocratie est de se retirer rapidement dans leurs casernes une fois leur mission libératrice accomplie.
Quatrièmement, une commission Vérité et Réconciliation devrait être instituée afin d’établir les responsabilités dans les violations des droits humains commises sous les régimes Gnassingbé, tout en favorisant la cohésion nationale et en évitant une spirale de vengeance. L’objectif ne doit point être la vendetta, mais bien la justice, la mémoire et la réconciliation. Cinquièmement, une réforme en profondeur des Forces armées s’impose, visant à professionnaliser l’institution, à la dépolitiser et à la rendre véritablement républicaine et représentative de toutes les composantes ethniques et régionales du pays.

C. Les défis et obstacles : lucidité et détermination

Il serait vain et dangereux de sous-estimer les obstacles considérables qui se dressent sur la voie d’une telle entreprise. La structure actuelle des Forces armées togolaises, ethnicisée et personnalisée au profit du clan Gnassingbé, constitue un premier défi majeur. De nombreux officiers supérieurs doivent leur position à leur allégeance personnelle au régime et craignent légitimement les conséquences d’un changement de régime. La peur des représailles, nourrie par des décennies de pratiques autoritaires, inhibe les velléités contestataires au sein même de l’institution militaire.

Par ailleurs, le soutien international dont bénéficie actuellement le régime Gnassingbé, notamment de la part de certaines puissances occidentales et régionales qui privilégient la « stabilité » à la démocratie, constitue un obstacle non négligeable. Cependant, comme l’affirme l’adage « fortuna audaces juvat » (la fortune sourit aux audacieux), l’histoire démontre que les peuples déterminés parviennent ultimement à conquérir leur liberté, fût-ce au prix de sacrifices considérables.
La communauté internationale elle-même évolue progressivement. La fatigue à l’égard des régimes autocratiques africains, l’exigence croissante de bonne gouvernance et de respect des droits humains, les pressions de la société civile mondiale, constituent autant de facteurs susceptibles de modifier les équilibres géopolitiques. Un mouvement des FAT clairement engagé en faveur de la démocratisation, accompagné de garanties crédibles quant à son caractère transitoire, pourrait bénéficier d’un soutien international inattendu.

En fin :



Au terme de cette analyse, force est de constater que le Togo se trouve enfermé dans une impasse démocratique dont l’issue pacifique et légale apparaît, dans les circonstances actuelles, hautement improbable. Près de six décennies de dictature, d’abord personnelle puis dynastique, ont profondément altéré le tissu institutionnel et social du pays. Les Forces armées togolaises, théoriquement garantes de la République, se sont muées en instrument de perpétuation d’un pouvoir clanique contraire aux principes républicains les plus élémentaires.
Pourtant, l’histoire enseigne que rien n’est jamais définitivement figé. Comme le proclame l’adage « per aspera ad astra » (par des sentiers ardus vers les étoiles), les chemins de la liberté sont souvent semés d’embûches, mais ils demeurent praticables pour les peuples résolus. Les militaires togolais, en particulier les officiers et sous-officiers de rang intermédiaire, moins compromis avec le système que leurs supérieurs et plus proches des réalités vécues par la population, portent une responsabilité historique considérable.
Le choix qui se présente à eux n’est point celui du confort de l’obéissance aveugle contre les risques de l’engagement patriotique. C’est, bien plus fondamentalement, le choix entre la perpétuation d’une honte collective et la reconquête de la dignité nationale. C’est le choix entre l’instrumentalisation au profit d’intérêts dynastiques et la fidélité véritable à la vocation républicaine des forces armées. C’est, enfin, le choix entre l’histoire qui condamne et l’histoire qui honore.
L’engagement des Forces armées togolaises pour renverser la dictature et restaurer l’ordre républicain n’est ni un coup d’État aventuriste, ni une prise de pouvoir militariste. C’est, dans les circonstances exceptionnelles que vit le Togo, l’ultime recours d’une nation confisquée, le dernier espoir d’un peuple spolié de ses droits fondamentaux. Cet engagement, pour être légitime et fécond, doit s’inscrire dans un cadre strictement défini, temporellement limité et fermement orienté vers le rétablissement d’un ordre véritablement démocratique.

Les Forces armées togolaises ont le devoir historique de redevenir ce qu’elles n’auraient jamais dû cesser d’être : les garantes de la République, les protectrices du peuple, les serviteurs de la Nation. « Fiat justitia, ruat caelum » (que justice soit faite, dût le ciel s’écrouler) : cet adage latin résume l’impératif moral qui s’impose aujourd’hui au Togo. La justice, la liberté et la démocratie ne sont jamais des acquis définitifs ; elles exigent, à chaque génération, le courage de ceux qui refusent la résignation et l’abnégation de ceux qui placent l’intérêt supérieur de la Nation au-dessus de toute autre considération. Le peuple togolais, dans son immense majorité, aspire à la liberté. Les Forces armées ont le pouvoir de transformer cette aspiration en réalité. En définitive, les Forces armées togolaises, garantes de la République, doivent également se concevoir comme gardiennes de l’État de droit qui la fonde. Cette double mission, loin d’être contradictoire, s’avère profondément complémentaire. Car, comme le rappelle avec justesse l’adage latin qui doit guider toute réflexion sur ces questions : « Inter arma silent leges, sed leges armis praesunt » – entre les armes les lois se taisent, mais les lois président aux armes. C’est dans cette sagesse millénaire que réside la clé d’une défense nationale à la fois efficace et démocratique, capable de protéger la Nation tout en préservant les valeurs qui font sa dignité et sa pérennité.

Par : Ben Djagba Salt Lake City, Utah 14 février 2026

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