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Écrire entre deux continents : la résidence, laboratoire du monde

Qu’est-ce qu’un écrivain africain vient chercher en Europe centrale ? Et qu’est-ce que l’Europe peut apprendre de cette présence ? La résidence de Gnimdéwa Atakpama à Cluj-Napoca offre des éléments de réponse qui dépassent largement le cas particulier.

La résidence comme forme contemporaine

Les résidences d’écriture ont proliféré depuis trente ans dans le paysage culturel mondial. Villes, régions, institutions ont compris qu’accueillir un écrivain, c’est s’offrir un regard. Et parfois un miroir. L’écrivain en résidence n’est ni touriste ni immigré ni conférencier de passage. Il est quelque chose de plus inconfortable : un observateur qui a le temps de voir.

Gnimdéwa Atakpama est à Cluj-Napoca depuis la mi-février 2026. Le projet qui l’y a amené, Carnets de Cluj, soutenu par l’OIF, est une exploration littéraire de la ville à travers les yeux d’un conteur togolais. Mais la résidence a rapidement débordé le seul travail d’écriture pour devenir quelque chose de plus vaste : un laboratoire de dialogue entre des traditions culturelles que tout semblait devoir séparer.

Ce que signifie circuler

Atakpama n’est pas un inconnu des scènes littéraires françaises. Auteur publié chez L’École des loisirs, l’une des maisons les plus exigeantes de la littérature jeunesse, il a fondé le Festival des contes solidaires au Togo, animé sept éditions, et traduit ses textes en coréen et en italien. Il est aussi consultant en communication stratégique, praticien de la géomancie FA et militant de la démocratie togolaise.

Cette multiplicité n’est pas une dispersion. Elle est une méthode. « Je ne peux pas écrire sur le monde si je ne vis que dans un seul de ses compartiments, » dit-il. La résidence d’écriture, dans ce cadre, est moins une retraite qu’une immersion active. C’est une façon de soumettre sa propre vision du monde à la friction d’une réalité étrangère.

Le rôle des institutions culturelles

À Cluj, les partenaires de la résidence sont l’Institut français de Roumanie et l’université Babeș-Bolyai, deux institutions qui incarnent, à leur manière, la tension entre ancrage local et ouverture internationale. La collaboration avec la chercheuse Bianca-Livia Bartoș a été centrale dans la conception du projet.

Cette architecture institutionnelle n’est pas anodine. Elle signale que les résidences les plus fructueuses ne sont pas celles où l’on enferme l’écrivain pour qu’il produise, mais celles où l’on crée les conditions d’un vrai dialogue. Les conférences données à la faculté des lettres et à la faculté des études européennes, les soirées de la Nuit des Idées, les ateliers dans les écoles : autant de moments où la création littéraire rencontre la recherche, la jeunesse, la société civile.

La littérature jeunesse comme terrain politique

Un aspect souvent négligé des résidences d’Atakpama : son engagement auprès des jeunes publics. La littérature jeunesse, dit-il, n’est pas un territoire mineur. C’est le premier espace où une société dit à ses enfants ce qu’elle croit être vrai, beau, juste.

Faire entrer des récits africains dans des classes roumaines, c’est donc aussi une opération politique au sens noble du terme. Non pas une propagande, mais un élargissement. La proposition que le monde est plus vaste que ce que les manuels montrent. Que les histoires viennent de partout. Que la Transylvanie et le Togo ont peut-être, au fond, des choses à se dire.

Ce que l’Europe apprend

On parle beaucoup de ce que les écrivains africains reçoivent des résidences européennes : du temps, de l’espace, une bibliothèque, un salaire. On parle moins de ce que l’Europe reçoit en retour.

Atakpama, lui, ne fait pas mystère de ce qu’il apporte : un regard qui n’a pas les mêmes angles morts. Une langue française portée par d’autres rythmes. Des récits qui ne commencent pas par les mêmes présupposés. Et surtout, une façon de penser la transmission, entre générations, entre continents, entre traditions, qui manque parfois aux institutions culturelles européennes, trop habituées à se regarder comme le centre du monde littéraire.

La résidence se termine le 26 mars. Les Carnets de Cluj continueront d’exister après. C’est peut-être là le signe d’un projet réussi : il laisse quelque chose dans la ville, et quelque chose dans l’écrivain.

Ce projet bénéficie de l’appui de l’Organisation internationale de la Francophonie.

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