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Interview – Richard Laté Lawson-Body : « Les artistes ont besoin de preuves, pas seulement de promesses »

Dans un contexte où les acteurs culturels togolais appellent à une meilleure structuration du secteur, cette interview propose un regard sans détour sur l’état actuel de la création artistique au Togo. Entre dynamisme des artistes, fragilité des dispositifs d’accompagnement et attentes croissantes autour du Fonds National de Promotion Culturelle (FNPC), elle met en lumière les tensions, les défis et les perspectives qui traversent le champ artistique. À travers une parole à la fois critique et constructive, l’artiste Richard Laté Lawson-Body revient aussi sur la place du Togo dans l’art contemporain africain et sur le rôle que peuvent jouer les politiques culturelles dans la consolidation d’un véritable écosystème artistique.

Quand vous regardez l’actualité artistique au Togo aujourd’hui, qu’est-ce qui vous paraît le plus vivant, mais aussi le plus fragile ?

Richard Laté Lawson-Body: Ce qui me paraît vivant, c’est d’abord la persistance du geste créateur. Malgré les insuffisances structurelles, malgré les silences institutionnels, malgré la précarité, les artistes continuent de produire, d’exposer, de chercher, d’inventer des formes. Il y a une énergie réelle. Il y a des initiatives, des élans, des prises de risque. Mais ce qui est fragile, c’est tout ce qui devrait porter durablement cette vitalité: la structuration, la médiation, l’accompagnement critique, la documentation, le financement, la circulation des œuvres. Nous avons des artistes qui existent, mais nous n’avons pas encore, à la hauteur nécessaire, un écosystème qui protège leur devenir.

Pensez-vous que la scène togolaise est aujourd’hui dans une phase d’émergence ou de recomposition ?

Richard Laté Lawson-Body: Je dirais qu’elle est dans une phase de recomposition inachevée. L’émergence suppose souvent une sorte de commencement. Or il y a déjà une histoire, des générations, des expériences, des œuvres, des présences. Ce qui manque, ce n’est pas le point de départ, c’est la continuité lisible. Nous sommes dans un moment où beaucoup de choses veulent se redéfinir: les rapports entre artistes et institutions, entre création et diffusion, entre pratique et pensée. Mais cette recomposition reste vulnérable tant qu’elle n’est pas soutenue par une vision culturelle forte.

Quel regard portez-vous sur l’actualité artistique internationale ?

Richard Laté Lawson-Body: La scène internationale me semble traversée par de grandes tensions. D’un côté, l’art continue d’être un espace d’expérimentation, de mémoire, de contestation, de réinvention. De l’autre, il subit une pression croissante: pression du marché, pression de la visibilité, pression des formats, pression des récits dominants. Nous vivons une époque où l’art est sommé d’être visible très vite, identifiable très vite, consommable presque immédiatement. Cela peut produire de la circulation, mais aussi beaucoup d’appauvrissement. En même temps, je remarque un retour du besoin d’œuvres plus incarnées, plus habitées, plus intérieures. Comme si, face à la saturation du monde, on cherchait à nouveau une parole qui tienne.

Le Togo occupe-t-il selon vous une place suffisante dans la cartographie de l’art contemporain africain ?

Richard Laté Lawson-Body: Non, pas encore. Mais cette insuffisance n’est pas une preuve d’infériorité artistique. Elle relève surtout d’un problème de structuration, de visibilité, de médiation et de stratégie de présence. Un pays peut avoir des artistes puissants sans avoir encore les dispositifs qui rendent cette puissance visible à l’échelle régionale et internationale. La vraie question est donc moins: “Avons-nous des artistes à montrer ?” que: “Avons-nous les outils pour les inscrire durablement dans l’histoire des regards ?”

Le récent regain d’attention autour du FNPC vous inspire-t-il de l’espoir ?

Richard Laté Lawson-Body: Il m’inspire un espoir prudent. L’espoir, parce qu’un fonds national de promotion culturelle peut devenir un instrument important pour soutenir la création, encourager les projets, donner un peu d’oxygène à un secteur qui en a besoin. Mais la prudence s’impose parce que, dans notre contexte, les annonces ne suffisent pas. Les artistes ont besoin de preuves, pas seulement de promesses. Ils ont besoin de mécanismes clairs, de critères publics, de calendriers tenus, de résultats lisibles, d’un suivi réel. Autrement dit, ils ont besoin que le fonds existe non seulement dans les textes ou dans les discours, mais dans leurs trajectoires concrètes.

Que représente en principe le FNPC pour un pays comme le Togo ?

Richard Laté Lawson-Body: En principe, le FNPC devrait représenter plus qu’un simple guichet de financement. Il devrait être un levier de politique culturelle. Il devrait permettre à un État de dire: la culture n’est pas décorative, elle est constitutive. Soutenir l’art, ce n’est pas faire de la charité aux artistes. C’est investir dans l’intelligence sensible du pays, dans sa mémoire, dans sa projection, dans sa capacité à se raconter lui-même. Un fonds comme celui-là devrait participer à la dignité structurelle du champ culturel.

Selon vous, pourquoi la question du FNPC est-elle si sensible aujourd’hui ?

Richard Laté Lawson-Body: Parce qu’elle touche à une fatigue accumulée. Beaucoup d’artistes ont appris à vivre dans l’attente, dans l’incertitude, dans une forme de débrouillardise permanente. Alors, lorsqu’un fonds national existe ou est annoncé, il concentre beaucoup d’espérances, mais aussi beaucoup de soupçons. La sensibilité de cette question vient du fait qu’elle engage la confiance. Et la confiance culturelle est une matière très délicate: elle se perd vite, elle se reconstruit lentement.

Quelles garanties minimales faudrait-il pour que les artistes croient enfin à l’efficacité du FNPC ?

Richard Laté Lawson-Body: Il faut au moins cinq choses: la clarté, la transparence, l’équité, la compétence et le suivi. Clarté des objectifs. Transparence des critères. Équité dans l’accès. Compétence dans l’évaluation. Suivi dans l’exécution. Il faut aussi que les décisions soient justifiables, que les procédures ne soient pas opaques, que les artistes des différentes disciplines ne se sentent pas exclus d’avance, et que les bénéficiaires puissent être connus publiquement sans ambiguïté. Un fonds crédible est un fonds qui peut être regardé sans brouillard.

Comment éviter que ce type de mécanisme ne profite qu’aux plus visibles ou aux plus connectés ?

Richard Laté Lawson-Body: C’est une question essentielle. Il faut déjà penser l’accès. Beaucoup d’artistes ont des idées, mais pas toujours la maîtrise administrative pour monter un dossier compétitif. Donc, si on veut de la justice, il faut aussi de l’accompagnement. Il faut des sessions d’information, des aides au montage de projets, une communication décentralisée, peut-être même des catégories distinctes entre artistes émergents et structures déjà établies. Sinon, on reproduit simplement les inégalités existantes sous le masque de la procédure.

Que devrait financer prioritairement le FNPC ?

Richard Laté Lawson-Body: Il devrait financer non seulement les œuvres, mais les conditions de possibilité des œuvres. Cela comprend la création, bien sûr, mais aussi la production, la recherche, l’exposition, la publication, la documentation, la médiation, la mobilité, la formation, l’archivage. Une politique intelligente de financement ne se contente pas de produire des événements. Elle construit un terrain. Sans mémoire, sans écriture, sans critique, sans images, sans conservation, une œuvre peut exister un instant puis disparaître du récit national.

En tant qu’artiste et auteur, comment vous situez-vous face à ces enjeux institutionnels ?

Richard Laté Lawson-Body: Je ne peux pas me situer comme un simple observateur. L’artiste n’est pas hors du monde. L’auteur non plus. J’habite ces tensions. Je les vois. Je les ressens. J’en subis parfois les limites. Mais je crois aussi qu’il faut parler depuis une hauteur intérieure. Il ne s’agit pas seulement de réclamer. Il s’agit de nommer ce qui manque, d’interroger ce qui bloque, de proposer ce qui pourrait ouvrir. Mon rapport aux enjeux institutionnels n’est donc ni passif ni purement revendicatif. Il est critique, mais orienté vers une exigence de sens.

Votre travail se nourrit-il directement de l’actualité ?

Richard Laté Lawson-Body: Pas au sens journalistique du terme. Je ne cours pas derrière l’événement. Mais je suis traversé par l’époque. Mon travail ne copie pas l’actualité; il en capte les secousses, les contradictions, les blessures, les excès, les mutations. Ce qui m’intéresse, c’est moins le bruit du monde que sa vibration profonde. L’artiste ne doit pas seulement répéter ce qui se passe. Il doit parfois révéler ce qui, dans ce qui se passe, n’a pas encore trouvé sa forme de parole.

Comment votre position d’auteur transforme-t-elle votre pratique artistique ?

Richard Laté Lawson-Body: Être auteur m’oblige à penser ce que je fais. Être artiste m’oblige à dépasser ce que je pense. L’écriture me donne un espace d’élucidation, de formulation, de déplacement critique. L’art me confronte à ce qui déborde toute formulation stable. Les deux se corrigent et se fécondent. L’auteur en moi cherche le mot juste. L’artiste en moi accepte parfois la faille, l’ambiguïté, l’intuition, la densité du signe. Je vis ce dialogue comme une tension féconde.

Pensez-vous que l’artiste doit prendre position sur les questions culturelles de son pays ?

Richard Laté Lawson-Body: Oui, mais pas forcément sous la forme d’un commentaire permanent. Prendre position, ce n’est pas seulement parler fort. C’est refuser l’inconscience. C’est ne pas habiter naïvement un paysage en crise. L’artiste a une responsabilité de veille, de lucidité, de déplacement du regard. Son silence peut être une forme de profondeur, mais il peut aussi devenir une démission s’il sert seulement à éviter le réel. Il faut donc discerner. Toute parole n’est pas juste, mais toute absence de parole n’est pas innocente.

L’arrivée d’Isaac TCHIAKPE au ministère vous semble-t-elle porteuse d’un nouvel élan pour la culture et les arts au Togo ?

Richard Laté Lawson-Body: Oui, cela peut être porteur d’un nouvel élan, mais à condition de ne pas confondre présence institutionnelle et transformation réelle. L’arrivée d’Isaac TCHIAKPE s’inscrit dans une nouvelle configuration ministérielle mise en place en octobre 2025, avec le regroupement du tourisme, de la culture et des arts au sein d’un même département. Depuis, plusieurs signaux ont été donnés autour de la valorisation du patrimoine, de l’ancrage communal des biens culturels, de la visibilité d’événements artistiques et de la présence du ministre sur le terrain culturel.

Mais un nouvel élan ne se mesure pas seulement à des apparitions publiques ou à une dynamique de communication. Il se vérifiera surtout dans la capacité du ministère à mettre en place une politique culturelle lisible, des mécanismes de soutien crédibles, une meilleure structuration du secteur, ainsi qu’un accompagnement concret des artistes, des lieux, des projets et des archives. C’est donc un moment qui peut ouvrir une possibilité, mais cette possibilité devra être confirmée par des actes durables, équitables et visibles.

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