Tel comme nos sages le transmettaient sous le baobab, à voix basse « Qui veut aller loin ménage sa monture. » Heybaa ! Voila plus de 21 ans que Faure Essozimna Gnassingbé trotte sur le même destrier constitutionnel — un cheval de bois que son père allègrement lui légua avec : l’État, le palais, l’armée et, pour faire bonne mesure, le peuple togolais tout entièrement entier. La monture dans sa nature cultuelle certes, est ménagée ; c’est la nation qui subit.
Mais voici que Faure Gnassingbe, dont l’expérience politique est un palimpseste où chaque page efface et reproduit la précédente — mieux la pire —, a résolu de se réinventer une fois de plus. Point de réforme véritable — « le chien aboie, la caravane passe et la montgolfière belle, s’envole » —, mais bien plutôt la proclamation tonitruante d’une Ve République, comme si l’on pouvait dissoudre dans l’eau bénite d’un chiffre romain les péchés capitaux d’une monarchie déguisée en démocratie par des mallettes d’argent en poupes.
Faut-il changer pour ne rien changer ! Disons-le clairement —, plus ça change, plus c’est la même chose. Son axiome, illustré avec plus de constance et d’élégance ! Sa Ve République, née dans les affres d’une réforme constitutionnelle dont la rédaction rappelait davantage un acte notarial avantageux pour l’héritier que la charte d’un peuple souverain, a produit l’une des innovations les plus spectaculaires de la politique contemporaine : un régime présidentiel qui se mue en régime parlementaire, mais dans lequel le Président — oh, fort prodige ! — demeure l’Ubu Roi. L’on a simplement rebaptisé la cage RPT ; l’oiseau bleu, lui, n’a pas bougé de son perchoir.
Ses partisans s’époumonent à vanter cette révolution institutionnelle avec la ferveur de ceux qui confondent le bruit du tambour et la victoire. Mais « à beau mentir qui vient de loin », et Faure Gnassingbé vient de très loin en effet — si loin dans l’histoire dynastique du Togo que son arrivée au pouvoir en 2005, orchestrée par une armée qui avait, confondu bulletins de vote et cartouches, relève moins de l’élection que de la succession au trône. Le petit silure a trop appris du vieux père silure !
Tel un saint sans miracle, une République sans res publica. Rappellons qu’« à l’impossible nul n’est tenu. » Et pourtant, Sieur Tartarin dans son Royaume de Taras-kon semble s’y être résolu : réconcilier l’irréconciliable ! Gouverner sans majorité populaire — car nul scrutin dans le Taras-Kon ne saurait être tenu pour limpide sans susciter les sourcils circonflexes des observateurs internationaux aux rires forcés. Réformer sans libéraliser. Dialoguer sans écouter. Communiquer sans transparence. L’homme est, en vérité, un illu-sionniste [SIC] du politique, dont le tour de passe-passe favori consiste à exhiber une Constitution neuve taillée à boutons de guêtre pendant que la gouvernance ancienne reprend ses quartiers allégrement.
Car voilà où réside le véritable embarras du Prince : il ne sait plus à quel saint se vouer. La CEDEAO le tance ; les chancelleries occidentales toussotent poliment dans leur manche ; la société civile manifeste avec une opiniâtreté qui honore sa mémoire des gaz lacrymogènes ; et ses alliés habituels, dont la fidélité était autrefois aussi solide que le franc CFA, commencent à faire leurs calculs ; car, « Quand le bâtiment va, tout va » — mais quand la légitimité s’effrite, c’est l’édifice tout entier qui menace ruine, quelle que fût l’ingéniosité de ses tapisseries constitutionnelles.
L’Ubu Roi cherche son ombre ! Il est édifiant d’observer avec quelle ingénuité désespérée Tartarin papillonne d’un référentiel à l’autre. Tantôt il se drape dans le souverainisme panafricain — convoquant à la rescousse les fantômes de Nkrumah et de Sankara, lui dont le régime représente tout ce contre quoi ces derniers s’étaient battus. Tantôt il tend la sébile du dialogue aux partenaires occidentaux avec un sourire de réconciliation, avant de dissoudre les assemblées populaires par décret. Tantôt encore, il s’institue arbitre et médiateur des crises régionales, avec la gravité de celui qui ignore que « les conseilleurs ne sont pas les payeurs. »
Mais c’est sans doute sur la question de la durée que l’embarras du souverain atteint son comble. Soumis aux limites de mandats, il les contourne ; rappelé à la rotation du pouvoir, il réinitialise le compteur ; interpellé sur son bilan, il convoque l’avenir. En matière de longévité politique, il pratique l’art du « reculer pour mieux sauter » avec une maestria qui ferait pâlir d’envie les acrobates du Cirque de Lomé — si tant est qu’il en existât un, ce qui supposerait que la liberté de rassemblement y fût garantie. Tartarin est un Maestro !
Enfin:
: « On ne fait pas de bonne soupe dans un vieux pot » — mais l’inverse est tout aussi vrai : on ne fait pas de bon gouvernement avec de vieilles méthodes déguisées en révolution.
Faure Gnassingbé cherche son saint. Il le cherche dans les textes constitutionnels qu’il rédige lui-même. Il le cherche dans les sommets diplomatiques où il officie en sage. Il le cherche dans les urnes dont il maîtrise avec soin l’art arithmétique. Dans les coulisses de Rome, il ne trouva pas son Sauveur ! Mais notons que le saint qu’il lui faudra est dans les yeux du Peuple — c’est saint Peuple souverain, dont les canonisations ne se négocient ni par décret présidentiel, ni par Ve République, ni par nul artifice de droit constitutionnel.
Dans le pays de Merveilles, pour l’heure, le Prince avec ses Alices, papillonnent, improvisent et s’égarent ; car « nul ne peut servir deux maîtres à la fois. » Or Sieur Faure en sert quatre : lui-même, sa dynastie, ses Alices, et la façade démocratique qu’il exhibe au monde. Le résultat, comme l’eût prédit tout honnête aïeul togolais, est qu’il ne sert aucun d’eux convenablement — et surtout pas le cinquième, le seul qui comptait : le bas peuple.
— Par : Ben Djagba 16 mars 2026 || Salt Lake City, Utah



beau texte descriptif. Tartarin de Taras-kon