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Togo – De la force des armes en tant que moyen de gouverner le peuple togolais

« Un peuple qui consent à sa propre servitude est plus digne de pitié que de blâme ; mais un tyran qui l’y contraint mérite l’exécration des siècles. » Il est peu de questions qui aient plus vivement sollicité l’attention des philosophes et des législateurs de notre siècle que celle de savoir par quels artifices les princes et les potentats parviennent à asservir des nations entières, et par quels enchaînements de l’âme les peuples consentent, souvent à leur insu, à leur propre abaissement. Examinanr avec toute la rigueur que commande la raison éclairée, cet étrange phénomène que l’on observe de nos jours au Togo.

Que l’on ne se méprenne point sur nos intentions : il ne s’agit nullement ici de flatter les maîtres de l’heure, ni de légitimer la violence par quelque sophisme que ce fût. Bien au contraire, nous entendons dénoncer, avec toute la véhémence que méritent les vérités amères, ces deux fléaux jumeaux qui accablent les nations opprimées : la servitude que le peuple accepte faute de connaître sa propre dignité, et la tyrannie armée qui supplée là où la persuasion ne suffit plus à maintenir le joug. « Nul n’est esclave par nature, mais beaucoup le deviennent par accoutumance ; et la coutume, cette seconde nature des hommes, forge des fers plus solides que l’acier. » Car c’est là le premier et le plus funeste des paradoxes : l’homme, cet être que le Créateur a doté de raison et de liberté naturelle, est souvent le premier artisan de ses propres fers. Il les forge lui-même, lorsque la coutume a éteint en lui le flambeau de la conscience, lorsque la crainte a paralysé en lui le ressort de la volonté. Les annales de l’humanité ne manquent point d’exemples de peuples qui, las de combattre, ont fini par embrasser leur captivité comme si elle eût été leur condition naturelle et immémoriale.
La première question que soulève notre sujet est celle-ci : comment un peuple libre en vient-il à souhaiter sa propre sujétion ? La réponse, pour déconcertante qu’elle puisse paraître aux esprits non avertis, réside dans les mécanismes mêmes de la nature humaine. L’homme craint davantage le désordre que l’injustice ; il préfère souvent un joug certain à l’incertitude d’une liberté chèrement disputée. C’est ce que les anciens Romains nommaient la pax servilis — la paix des esclaves, qui n’est point paix véritable, mais silence de la résignation. « Mieux vaut une tyrannie connue qu’une liberté inconnue : telle est, hélas, la sagesse des faibles, que les forts ont appris à exploiter depuis l’aube des civilisations. »
Le peuple togolais, semblable en cela à tous les peuples qui ont subi le long trauma de la colonisation puis les tourments des indépendances mal assurées, porte en lui cette blessure profonde et secrète. Les générations successives ont appris à courber l’échine, non par lâcheté native, mais parce que chaque tentative de redressement s’est heurtée à des forces supérieures en nombre et en armements. Ainsi la résignation s’est-elle transmise de père en fils, comme un funeste héritage, jusqu’à ce que certains, confondant la nécessité avec la vertu, la prissent pour une sagesse.

Il convient d’examiner des causes principales de cette servitude consentie, qui sont comme les piliers d’un édifice tyrannique. La première est l’ignorance : un peuple que l’on prive d’instruction est un peuple que l’on prive d’armes intellectuelles. Il ne saurait revendiquer ce qu’il ne connaît point, ni défendre ce qu’on ne lui a jamais appris à chérir. La seconde cause est la pauvreté, qui engendre la dépendance matérielle envers le pouvoir ; lorsque le pain quotidien dépend de la faveur du prince, on ne mord point la main qui nourrit, fût-elle la main d’un tyran impitoyable. La troisième, enfin, est la division : un peuple que ses maîtres ont réussi à morceler selon les lignages, les croyances ou les régions, est un peuple incapable de former la volonté collective nécessaire à sa libération. « Divise et règne : maxime antique des despotes, toujours fraîche comme une blessure qui ne cicatrise pas, toujours efficace contre ceux qui refusent de la reconnaître pour ce qu’elle est. »

Ces causes se combinent et se renforcent mutuellement en un cercle vicieux dont il est malaisé de s’extraire. L’ignorance perpétue la pauvreté ; la pauvreté entretient les divisions ; les divisions consolident l’ignorance. Le pouvoir despotique, qu’il soit exercé par des mains étrangères ou nationales, tire parti de cette trinité funeste pour se maintenir sans avoir toujours recours à la force ouverte. La servitude volontaire est, pour le tyran avisé, le moyen de gouvernement le plus économique et le plus durable qui soit : car elle coûte moins en soldats que la répression, et moins en trésors que la corruption.

Si la servitude volontaire constitue le fondement le plus solide du despotisme, il advient cependant que la résistance s’éveille dans les âmes, que la conscience populaire se redresse et que le peuple, secouant le joug de la résignation, commence à murmurer des paroles de liberté. C’est alors que le pouvoir nu révèle sa véritable nature et sort de son fourreau le tranchant de la force armée, aveu sanglant de son impuissance à gouverner par le consentement. « Les armes sont le dernier argument des rois ; elles sont aussi, pour qui sait lire dans les faits, l’aveu le plus manifeste de leur faillite morale et de leur manque de légitimité. »
L’usage des armes à des fins de domination politique est aussi ancien que les premières cités des hommes. Mais ce qui caractérise le despotisme dans les contrées africaines de notre temps, c’est la sophistication avec laquelle il mêle la violence physique à la violence symbolique, l’intimidation visible à la terreur invisible. L’armée n’est plus seulement l’instrument de la défense nationale contre les ennemis du dehors ; elle est devenue le bouclier du régime contre ses propres citoyens, le rempart érigé entre le peuple et la souveraineté qui lui appartient en propre par le droit naturel.
Dans le cas du Togo, cette réalité est manifeste depuis plusieurs décennies d’une clarté qui confond les esprits les moins perspicaces. La troupe en armes sert non point à protéger les frontières de la nation, mais à surveiller les places publiques, à disperser les assemblées légitimes, à intimider les voix qui osent s’élever pour réclamer justice. La baïonnette supplée à la légitimité défaillante du gouvernement. Là où le consentement populaire fait défaut, la poudre et le plomb prétendent y suppléer. Mais c’est là un calcul myope et une erreur funeste que l’histoire ne manque jamais de sanctionner avec la sévérité implacable qu’elle réserve aux tyrans. « On peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus : la force peut courber les corps, mais jamais elle n’a plié les âmes sans semer en elles les germes d’une révolte à venir. »
Car la vérité que les despotes s’obstinent à méconnaître est celle-ci : la force des armes peut bien soumettre les corps, mais elle ne saurait enchaîner les esprits qui ont une fois entrevu la lumière de la liberté. Elle peut imposer le silence, mais non éteindre la pensée ; elle peut disperser les foules, mais non abolir le sentiment d’injustice qui couve dans chaque poitrine opprimée. La répression armée est donc, dans le meilleur des cas, un remède provisoire ; dans le pire des cas, elle est le combustible qui alimentera l’incendie futur, d’autant plus dévastateur qu’il aura été plus longtemps contenu.

Il faut encore considérer les effets moraux que la tyrannie militaire exerce sur ceux-là mêmes qui en sont les instruments involontaires. Le soldat qui reçoit l’ordre de tourner son arme contre ses frères et concitoyens subit une corruption de l’âme profonde et durable, que nulle récompense matérielle ne saurait pleinement compenser. Il apprend à dissocier l’obéissance de la conscience, à séparer l’exercice de son métier de la pratique de la vertu. Ainsi la machine répressive se dévore-t-elle elle-même à petit feu, car elle ne peut se perpétuer sans dégrader moralement ceux-là mêmes dont elle a besoin pour subsister. « Le soldat qui opprime son peuple a perdu sa patrie avant même que sa patrie soit perdue : car la patrie n’est pas la terre, mais la communauté des hommes libres qui la peuplent et qui la méritent. »
Après avoir exposé les causes de la servitude volontaire et décrit les mécanismes de la domination armée, il nous appartient, en bons philosophes soucieux non seulement de diagnostiquer les maux mais encore de proposer les remèdes, de nous tourner vers les voies possibles du redressement. Car rien ne serait plus contraire à l’esprit des Lumières — cet esprit qui est la gloire de notre siècle — que de se complaire dans la description du mal sans chercher avec ardeur les chemins du bien. « La liberté ne s’accorde pas, elle se conquiert ; non point toujours par les armes, mais jamais sans courage, sans patience, et sans cette vertu civique qui est la mère de toutes les autres. »

Le premier remède est l’instruction. Il ne s’agit pas seulement de l’éducation au sens scolaire du terme, bien que celle-ci soit indispensable à tout édifice politique solide. Il s’agit plus largement de l’éveil à la conscience citoyenne, de la formation d’une opinion publique capable de juger les actes du pouvoir à l’aune du droit naturel et des lumières de la raison. Un peuple instruit est un peuple qui ne peut être indéfiniment trompé, car il possède les instruments intellectuels nécessaires pour déchiffrer les sophismes dont se parent les régimes despotiques pour légitimer leur existence auprès de ceux qu’ils oppriment.
Le second remède est l’unité. La division du peuple togolais selon les appartenances ethniques, régionales ou religieuses est entretenue artificiellement par ceux qui profitent de cette fragmentation. Lorsque le peuple comprend que ses divisions sont les instruments de sa servitude, lorsqu’il saisit que la fraternité est sa seule arme véritable contre l’oppression organisée, alors seulement la perspective d’une transformation politique devient réelle et accessible. Les nations qui se sont libérées de leurs oppressions le doivent presque toujours à ce sentiment de fraternité nationale qui transcende les particularismes étroits et les querelles de clocher. « Un peuple uni dans sa diversité est inexpugnable ; un peuple divisé dans son unité prétendue est déjà vaincu avant d’avoir livré bataille. »

Le troisième remède est la patience armée de persévérance. Les changements politiques durables ne s’opèrent pas dans le tumulte des révolutions improvisées, mais dans le lent travail de sape des consciences, dans la transformation progressive des mentalités, dans la construction patiente d’institutions qui survivront aux hommes qui les ont fondées et transcenderont leurs ambitions particulières. L’impatience est l’ennemie des peuples opprimés, car elle les précipite dans des actions aventureuses qui offrent aux despotes le prétexte de la répression et le masque trompeur de la légitimité.
Enfin, et peut-être surtout, le remède à la servitude réside dans la reconnexion du peuple avec sa propre dignité immémoriale. Les nations africaines, et le Togo en particulier, sont héritières de civilisations millénaires dont les valeurs propres — le sens de la communauté, le respect des anciens, la sagesse transmise par la tradition orale, le courage des guerriers d’antan — constituent un trésor inestimable que ni les colonisateurs d’hier ni les despotes d’aujourd’hui n’ont pu entièrement détruire. C’est dans ce fonds ancestral, conjugué aux lumières de la raison universelle, que ce peuple trouvera les ressources véritables de son émancipation. « Un peuple qui connaît son histoire ne peut être condamné à répéter ses souffrances : il peut choisir de les transcender, et cette liberté de choisir est le commencement de toute autre liberté. »

En fin :



Que les hommes qui détiennent aujourd’hui les rênes du Togo veuillent donc méditer ces vérités, non par crainte des philosophes et de leurs plumes acérées, mais par souci éclairé de leur propre postérité et de celle de leurs enfants. Car l’histoire, cette juge implacable que nulle puissance terrestre ne saurait corrompre ni intimider, n’absout pas ceux qui ont gouverné par la peur plutôt que par le droit, par les armes plutôt que par la justice, par la ruse plutôt que par la vertu. Elle les condamne au contraire à l’infamie durable, pendant qu’elle couronne de gloire impérissable ceux qui ont su, même dans les circonstances les plus adverses, se souvenir que les hommes qu’ils gouvernaient étaient leurs semblables et leurs frères.

Le peuple togolais mérite mieux que la servitude et l’abaissement dans lesquels on le tient. Il mérite des gouvernants qui lui rendent compte de leurs actions, des institutions qui le protègent contre l’arbitraire, et des lois qui honorent sa dignité naturelle. Jusqu’à ce que ces conditions soient remplies, le travail des philosophes, des lettrés et des hommes de bonne volonté sera de maintenir vivante, dans les esprits et dans les cœurs, la flamme d’une liberté qui, pour être différée par la force et par la ruse, n’en est pas moins certaine dans son avènement final. « La liberté est la destinée des peuples qui persistent à la vouloir ; la servitude n’est jamais qu’une parenthèse dans l’histoire de leur dignité, un hiver qui cède la place, tôt ou tard, au printemps de leur émancipation. »

Par: Ben Djagba 6 mars 2026

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