Au Togo, la ligne de démarcation entre la chose publique et l’intérêt privé s’est depuis longtemps dissoute, non par accident, mais par une volonté obstinée, méthodique, presque institutionnalisée. Ce n’est plus une frontière poreuse — c’est une frontière abolie. La res publica, ce bien commun auquel chaque citoyen devrait avoir droit est devenu décor, une façade crépie de discours officiels derrière laquelle s’organise, avec une audace tranquille, le dépouillement systématique d’un peuple.
Dans la cité, les marchés publics y sont attribués avec la désinvolture qu’on réserve à des échanges familiaux — car c’est souvent de cela qu’il s’agit, littéralement. Les mêmes noms, les mêmes lignages, les mêmes tables du dîner dominical se retrouvent aux deux bouts du contrat : celui qui signe et celui qui encaisse. Les chantiers d’infrastructure, quant à eux, affichent des budgets d’une boursouflure indécente, des coûts que nulle ingénierie sérieuse ne saurait justifier, et qui ne s’expliquent que par ce qu’on tait soigneusement dans les colonnes officielles. Restent enfin ces projets fantômes — les plus éloquents dans leur vacuité —, qui engloutissent des dizaines de milliards de francs CFA pour n’accoucher que de panneaux de chantier où il est solennellement annoncé que « les travaux débuteront bientôt ». Une décennie passe. Le panneau jaunit. La route, elle, demeure une promesse suspendue dans l’air chaud, immuable comme un mensonge qui a cessé d’avoir honte de lui-même. Ah, au Taras-kon, Tartarin n’est que traîne-patins.
Dans l’œil du cyclone la mer est plus calme que dans sa périphérie.
La Cour des comptes, pour sa part, s’acquitte de sa mission avec un zèle de greffier consciencieux : elle produit ses rapports, les documente, les étaye, les argumente. Mais ces textes, sitôt parvenus aux mains de ceux qu’ils incriminent, connaissent invariablement le même destin — celui des vérités incommodes que l’on range précautionneusement pour ne plus jamais les ouvrir. Les armoires de l’administration togolaise regorgent de ces mémoires inutiles, reliés avec soin, classés dans un ordre parfait, et voués à un oubli définitif. Et on assiste à des grenouilles de bénitier dans la res-publica avec les seigneurs qui agitent le moulin à prière.
Ce qui intrigue c’est l’arc électrique ou le peuple est mis à pilori — et la politique à Taras-kon n’émeut plus guère les togolais —, car la corruption est vieille au Togo. Et sur le dos du peuple, la laine est tondue dans une posture et habileté chirurgicalement conçue. Chose intéressante, c’est la posture de Faure Gnassingbe ; c’est cette façon qu’a Faure Essozimna Gnassingbé — fils de son père, héritier d’un pouvoir que nul suffrage n’a véritablement conféré ni sérieusement contesté — de traverser les scandales sans que son visage n’en garde la moindre empreinte.
Depuis deux décennies, Tartarin gouverne avec la sérénité d’un sphinx qui aurait depuis longtemps renoncé à répondre. Quand les révélations s’accumulent, quand les chiffres détournés atteignent des sommes qui insultent le salaire d’un instituteur de brousse, le Président regarde l’horizon. Non pas qu’il ignore — il sait. Mais il a compris, avec une acuité qui force presque l’admiration si l’on oublie un instant ce qu’elle coûte, que la parole est un risque et le silence une forteresse. Parler, c’est s’exposer à la réfutation ; se taire, c’est régner sans contradiction.
Le peuple exige des explications — les remboursements, eux, n’appartiennent pas au registre politique local, et chacun le sait. Les partenaires étrangers formulent leurs « préoccupations », ce terme feutré du langage diplomatique qui signifie qu’on est irrité, mais pas suffisamment pour compromettre les intérêts qui font qu’on maintient malgré tout des ambassadeurs souriants à Lomé. Et le peuple, lui, descend dans la rue. Il crie, il marche, il tombe parfois, avec cette dignité particulière de ceux que la misère a désenchaînés de la peur. Le Président, pendant ce temps, demeure. Immobile. Inaltérable. Comme si le cri du peuple n’avait aucune prise sur lui, comme si la colère des foules était une intempérie passagère dont il attendrait, patient, qu’elle se dissipe d’elle-même. Tout seigneur qui sèvre son peuple du pain et des activités ludiques est vouée a la défaite car le peuple ne peut supporter le croc-en-jambe tout le temps.
Le mutisme n’est pas inertie — il serait trop commode de le croire. C’est une stratégie d’une cohérence redoutable, un art de gouverner fondé sur l’épuisement de l’adversaire et l’usure du temps. La parole est d’argent, dit-on depuis les Anciens ; mais le silence, lui, est d’or — et l’or, en certains coffres que le Président connaît intimement, ne manque pas. Tchodie [SIC] en a assez, de même que ses maitresses. L’Histoire retiendra pour toujours. Elle se retournera sur cette époque, notera avec sa froideur coutumière que le Togo depuis presque six décennies, fut administré par un homme qui éleva le silence au rang de doctrine et la passivité au rang de système. Elle dira aussi — car elle dit tout, l’Histoire, même ce qu’on préférerait qu’elle oublie — que les Togolais trop longuement dépossédés finissent un jour par présenter une facture, et que cette facture-là, ni les gendarmes, ni la prescription, ni aucun silence aussi souverain soit-il, ne sauront l’acquitter.
Que la machinerie continue de tourner, huilée par l’habitude et la volonté manifeste. Mais le temps, ici, ne passe pas — il s’é-t-i-r-e, comme ces routes nationales qui n’arrivent jamais nulle part. L’État se tait. Le peuple s’accommode. Et le monde, préoccupé par d’autres urgences, détourne le regard. Et voilà la paiy {SIC] de surface, une paix faite de poussière et d’ennui, une paix qui ressemble fort, pour qui l’examine de près, à une capitulation sans armistice. Avec foi, notons que dans les plis de ce silence fort parlant, quelque chose gronde sourdement — une rumeur sans encore de forme précise, mais qui cherche, cherche, avec la ténacité obscure de ce qui n’a pas encore trouvé ses mots mais les trouvera.
Ben Djagba
27 mars 2026 – Salt Lake City
Togo – La République des Silences Dorés : Quand le maître se tait, les coffres parlent d’eux-mêmes, maitre complice ou pas ?


Vos fils et petits fils ne savent plus lire… Ses idées d’énonciation pourraient être diluées dans une littérature accessible à tous. En clair, à Togo, c’est comme si presque tous les agents de l’état ont une caisse noire… La transparence n’est pas possible… La caisse est noire, chers concitoyens.