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Togo- Art et réseaux sociaux : à Lomé, les artistes face au défi algorithmique

Ils auraient pu se contenter de célébrer. Sortir les discours convenus, applaudir les talents locaux, promettre des lendemains meilleurs. C’est souvent ainsi que se terminent les journées mondiales de ceci ou de cela. Mais mercredi à Lomé, l’association « Art Héritage Culture » a choisi une autre voie. Celle du diagnostic, parfois inconfortable.

Réunis à l’occasion de la Journée mondiale de l’Art, célébrée chaque 15 avril, artistes plasticiens, professionnels de la presse et promoteurs culturels ont passé plusieurs heures à disséquer une réalité que le secteur artistique togolais ne peut plus ignorer : à l’ère des réseaux sociaux, le talent seul ne suffit plus.

L’algorithme, nouvel arbitre

Le constat est sans appel. Les plateformes numériques ont certes démocratisé la visibilité artistique. « Aujourd’hui, un artiste peut devenir célèbre depuis sa chambre, armé simplement d’un smartphone et d’une connexion internet », a rappelé l’artiste plasticien Kokou Ekouagou, consultant et manager culturel, qui a ouvert les débats. Ce qui nécessitait autrefois un long parcours dans les galeries est désormais accessible en quelques clics.

Mais cette liberté a un prix. Il s’appelle l’algorithme. Ce dernier ne juge pas la profondeur d’une œuvre. Il mesure l’engagement, comptabilise les likes, récompense la réactivité aux tendances. « L’artiste ne crée plus seulement pour exprimer une vision, mais aussi pour plaire à un système », a-t-il observé. Le paradoxe de l’époque : jamais les artistes n’ont été aussi visibles. Jamais ils n’ont été aussi exposés à l’uniformisation.

À cela s’ajoutent d’autres risques bien réels : plagiat, reproduction non autorisée des œuvres, saturation d’un espace où des millions de contenus sont publiés chaque jour. La visibilité, dans ce contexte, ne se décrète plus. Elle se construit, méthodiquement.

Prendre sa carrière en main

C’est sur ce terrain qu’Ekouagou a choisi de bousculer ses pairs. Sans détour. « C’est aux artistes de jouer leur part, malgré les difficultés sur le terrain, en prenant au sérieux leur propre carrière. Il n’y a jamais eu de chemin tracé. Le chemin se construit après chaque pas qu’on fait ». Une conviction empruntée à Picasso, mais portée avec une urgence toute personnelle.

Mme BELEI Atafèinam, présidente de l’association et commissaire d’exposition, a poussé le raisonnement plus loin encore. Elle a posé une distinction que beaucoup d’artistes togolais peinent encore à intégrer. « Il y a une différence entre la carrière de l’artiste et la promotion des arts. C’est ce mélange-là qui coûte cher ». La promotion des arts relève des institutions et des professionnels du secteur. La promotion de sa propre carrière, elle, n’appartient qu’à l’artiste. « Si l’artiste n’a pas pris conscience que sa carrière, c’est lui qui doit l’assurer, ça ne marchera jamais. Impossible ».

La preuve par les faits, selon elle, est déjà visible sur le terrain. « Ceux qui excellent dans l’utilisation des réseaux sociaux, vous allez voir que leur carrière avance encore plus vite que les artistes moyens. » L’écart se creuse. Et il se creusera davantage.

L’État dans son rôle, pas plus

Sur la question des pouvoirs publics, Mme BELEI Atafèinam est mesurée mais ferme. « Le rôle de l’État, c’est de réguler le secteur artistique, de mettre en place des structures, des infrastructures et des éléments qui permettent d’accompagner la carrière des artistes. » Pas de se substituer à eux. L’absence criante d’une école des beaux-arts au Togo reste, à cet égard, un symbole douloureux d’un secteur longtemps négligé.

Des formations à l’usage stratégique des réseaux sociaux sont d’ores et déjà envisagées par l’association. Comprendre les algorithmes, anticiper leurs évolutions, optimiser la visibilité de ses créations : autant de compétences devenues indispensables. « C’est une question d’algorithmes, pour que les publications des artistes puissent suivre les nouveaux algorithmes », a insisté la promotrice culturelle.

La conférence s’est refermée sur la question qu’Ekouagou avait posée en ouverture, comme un défi collectif lancé à toute une génération de créateurs. L’art doit-il suivre les tendances… ou est-ce à lui de les créer ?

À Lomé, la réponse reste en construction. Comme une carrière.

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