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Tribune- 21e anniversaire du décès de Gnassingbé Eyadema : le révélateur d’une nation durablement fracturée

Vingt-et-un ans après le décès du général Gnassingbé Eyadema, figure centrale et controversée de l’histoire politique togolaise, la manière dont cet anniversaire est commémoré continue de poser une question fondamentale : que dit cette célébration sélective de l’état réel de la nation togolaise ? Loin d’être un simple rituel mémoriel, l’événement révèle, une fois encore, la profondeur d’une fracture nationale que le discours officiel s’emploie pourtant à nier.

Une commémoration à géométrie politique variable

Chaque année, la date du 5 février donne lieu à une mise en scène institutionnelle soigneusement orchestrée par le régime au pouvoir. Cérémonies officielles, hommages appuyés, mobilisation de l’appareil d’État : tout concourt à rappeler la centralité de Gnassingbé Eyadema dans la mémoire nationale telle que construite par le pouvoir. Pourtant, cette commémoration demeure unilatérale. Elle ne fédère ni l’opposition politique, largement indifférente à l’événement, ni une partie significative de la population, pour qui cette date ne constitue ni un moment de recueillement partagé ni un symbole de cohésion nationale.

Plus troublant encore, dans le contexte de la Vè République récemment instaurée par la force, l’absence du président de la République, censé incarner l’unité nationale au-dessus des clivages interroge. Cette absence symbolique, loin d’être anodine, renforce l’impression d’un hommage réservé à un camp, à une histoire officielle, à une mémoire verrouillée.

L’oubli organisé des autres chefs d’État : une anomalie mémorielle

Le malaise est d’autant plus profond que les autres figures majeures de l’histoire politique togolaise semblent avoir été reléguées dans un silence institutionnel absolu. Sylvanus Olympio, père de l’indépendance et premier président du Togo ; Nicolas Grunitzky ; Klébert Dadjo ; Abass Bonfoh, tous ont dirigé l’État à des moments décisifs de son histoire. Pourtant, aucun ne bénéficie d’une reconnaissance nationale comparable, encore moins d’une commémoration officielle digne de ce nom.

Cette hiérarchisation mémorielle pose un problème de fond : peut-on construire une nation en célébrant un seul pan de son histoire tout en effaçant les autres ? Une mémoire nationale sélective n’est pas une mémoire apaisée. Elle devient un instrument politique, un levier de légitimation, mais certainement pas un outil de réconciliation.

Le paradoxe est saisissant. Alors que les institutions proclament sans cesse l’unité nationale, les pratiques officielles racontent une tout autre histoire. La nation togolaise semble prisonnière d’un récit unique, imposé d’en haut, qui ne laisse aucune place à la pluralité des trajectoires politiques, des héritages contradictoires, ni même à la reconnaissance des blessures historiques.

L’unité ne se décrète pas par des slogans ou des cérémonies à sens unique. Elle se construit par des gestes symboliques forts, inclusifs, capables de reconnaître toutes les pages de l’histoire nationale, y compris celles qui dérangent.

Le paradoxe du médiateur international de la paix

La contradiction atteint son paroxysme lorsqu’on observe le rôle croissant du président du Conseil Faure Gnassingbé sur la scène internationale.
De médiation en médiation, de sommets diplomatiques en missions régionales, le chef de l’exécutif togolais se positionne volontiers comme artisan de la paix, conciliateur des crises ailleurs sur le continent, parfois au-delà.

Ce déploiement diplomatique, financé par le contribuable togolais, suscite une interrogation légitime : comment peut-on prétendre réconcilier des nations étrangères lorsque sa propre nation demeure incapable de se réconcilier avec son histoire ? Pourquoi cette capacité de médiation, vantée à l’international, ne se traduit-elle pas par un geste fort de réconciliation nationale ?

Pourtant, un acte simple, mais politiquement courageux, pourrait marquer un tournant :
reconnaître officiellement le statut du président de l’indépendance ; rendre hommage, de manière équitable, à tous les anciens chefs d’État ; associer l’ensemble des Togolais, sans distinction politique ou régionale, aux grandes dates de l’histoire nationale.

Un tel geste ne relèverait pas de la faiblesse, mais de la maturité politique. Il enverrait un signal clair : celui d’un État réconcilié avec son passé, capable d’assumer ses contradictions pour mieux construire l’avenir.

Le silence troublant des élites intellectuelles

Face à cette situation, un autre malaise mérite d’être souligné : le mutisme d’une partie du monde universitaire et intellectuel.

Alignés dans des discours convenus, souvent cravatés et soumis à un exercice de répétition, largement déconnectés de la question centrale de la destinée nationale, certains intellectuels semblent avoir renoncé à leur rôle critique, préférant l’accompagnement du récit officiel à l’interrogation lucide du réel.

Or, l’histoire enseigne que les nations qui progressent sont celles où les intellectuels osent poser les questions qui dérangent, où le débat sur la mémoire collective n’est ni confisqué ni sacralisé.
Au Togo, être intellectuel semble parfois se résumer à se soumettre, gravir les grades et s’illustrer dans l’exercice du griotisme institutionnel. Il suffit de s’en approcher pour percevoir le malaise ambiant : « on ne peut rien », « pour grandir au Togo, il faut se faire un agneau » propos d’un enseignant-chercheur, qui résument à eux seuls l’enfermement progressif des esprits.

Persister dans une commémoration exclusive, qui glorifie un seul homme tout en invisibilisant les autres, est une pratique politiquement risquée. Elle entretient les rancœurs, approfondit les clivages et empêche l’émergence d’un récit national partagé.

Cette approche fragilise la cohésion sociale et alimente le sentiment d’exclusion d’une partie des citoyens, convaincus que leur histoire, leur mémoire et leurs références n’ont pas droit de cité dans l’espace public.

Vingt-et-un ans après la disparition de Gnassingbé Eyadema, le véritable enjeu n’est plus de savoir s’il faut ou non commémorer sa mémoire. La question essentielle est : comment commémorer sans exclure, comment honorer sans diviser, comment se souvenir sans confisquer l’histoire ?

Une nation adulte est celle qui accepte la complexité de son passé, qui reconnaît ses figures fondatrices comme ses figures controversées, et qui comprend que la paix durable commence toujours par la vérité et l’inclusion.

À défaut, le Togo continuera d’offrir au monde l’image paradoxale d’un État prompt à prêcher la paix chez les autres, mais incapable de la cultiver pleinement chez lui.

Ricardo Agouzou

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