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Tribune: Vingt et un ans de mirifique immobilisme, ou l’art consommé de promettre l’avenir tout en pillant le présent

Il est, dans la vaste galerie des gouvernances africaines, des spécimens qui forcent l’admiration — non point par l’éclat de leurs réalisations, mais par la prodigieuse sérénité avec laquelle ils persistent. Vingt et un ans. Une génération tout entière, élevée dans la foi du lendemain qui chante, nourrie de promesses à l’horizon indéfiniment reculé. Et voilà que ces messieurs daignent enfin nous informer, avec la gravité d’un pontife découvrant la pauvreté, qu’il serait peut-être temps de mieux faire. Vive révélation. L’histoire retiendra l’instant.

I. À PRIORI, LE BILAN — C’EST-À-DIRE : LE SILENCE

Examinons, de sang-froid et sans malveillance excessive, ce que deux décennies de pouvoir ont produit. On cherche. On cherche encore. On écarte les grands discours, les inaugurations de routes prometteuses qui s’arrêtent au premier virage, les tableaux de bord élaborés par des cabinets de conseil auxquels on a versé des sommes qu’il vaudrait mieux taire. Et l’on découvre, au fond du coffre, le néant ornemental.

À priori, l’on aurait pu supposer — naïvement, certes — qu’un régime bénéficiant de vingt et un ans de pouvoir ininterrompu, d’un territoire souverain, d’une rente phosphatière et d’une population d’une patience chrétienne, eût été en mesure de produire quelque chose de tangible. Une industrie. Des universités de rang mondial. Une sécurité sociale digne de ce vocable. Mais non. L’économie nationale ressemble davantage à un marché Shein : des apparences reluisantes, une facture cachée, et rien qui ne tienne au-delà du premier lavage.

La jeunesse togolaise, pendant ce temps, a vieilli dans les salles d’attente de l’administration. Elle a attendu l’emploi, attendu les infrastructures, attendu la dignité que l’on décline en kilomètres de bitume et en kilowattheures d’électricité disponible. Une génération sacrifiée sur l’autel de la stabilité — ce mot si pratique qui signifie, dans la novlangue du pouvoir, « ne pas bouger ».

II. LA CONVERSION DES ARCHÉOLOGUES DU STATU QUO

Or donc, voilà que le pouvoir découvre, avec l’enthousiasme d’un archiviste tombant sur un document égaré, que « le temps des actes » est arrivé. On nous le dit avec tout le sérieux requis, comme si cette formule ne s’était pas déjà vue, déjà entendue, déjà recyclée à chaque cycle électoral, telle une vieille chanson populaire dont on change les paroles mais jamais la mélodie. Voir à ce sujet le ton solennel adopté sur republicoftogo.com, où l’on annonce, avec des trompes métaphoriques, que l’heure n’est plus aux discours. On admire l’ironie sans même l’avoir cherchée.

Car c’est bien là le cœur du sujet : comment, après vingt et un ans d’inaction structurelle, un régime peut-il se prévaloir d’une crédibilité nouvelle sans en fournir la moindre preuve matérielle ? Il ne suffit pas de changer de ton ; encore faut-il changer de nature. Or les instincts d’un système ne se réforment pas par communiqué de presse. À fortiori lorsque ces instincts ont été forgés dans le bronze de la rente, de la cooptation et du clientisme érigé en doctrine d’État.

Que l’on nous dise : qu’est-ce qui, dans la composition du gouvernement, dans l’architecture des institutions, dans les mécanismes de contrôle et de redevabilité, a fondamentalement changé depuis l’an 2005 ? Qu’est-ce qui garantit que l’élan proclamé n’est pas, encore une fois, la scène d’ouverture d’une pièce dont on connaît déjà le dénouement ? Le peuple togolais est-il condamné à être le public éternel d’une même représentation, appelé à applaudir à chaque première acte, oubliant qu’il n’y a jamais eu de deuxième ?

III. L’ARITHMÉTIQUE IMPLACABLE DE LA CONFIANCE

La confiance, en politique comme en commerce, s’établit sur des actes vérifiables, non sur des intentions déclarées. Un créancier qui a essuyé vingt et un ans d’impayés ne se laisse pas attendrir par la belle écriture du schéma directeur suivant. Il demande des garanties. Des résultats mesurables. Des institutions indépendantes. Une presse libre. Une justice qui ne soit pas l’auxiliaire zélé du pouvoir exécutif.

Ce qui est en cause n’est pas la bonne volonté de tel ou tel ministre — vertu dont on ne saurait mesurer l’utilité en dehors des conférences de presse — mais la capacité structurelle d’un système à se réformer lui-même. Or un système ne se réforme pas lui-même. C’est là une vérité élémentaire de la science politique, et a fortiori lorsqu’il n’y a, structurellement, nulle force intérieure pour l’y contraindre.

Vingt et un ans, zéro résultat tangible pour la majorité du peuple. Des routes ici, des stades là — que l’on agite comme des preuves d’une fécondité imaginaire — mais un indice de développement humain qui raconte une histoire moins flatteuse. Des mères qui accouchent dans des couloirs. Des diplômés qui s’expatrient avec l’ardeur de ceux qui savent que l’avenir est ailleurs. Des paysans qui survivent avec la générosité de la pluie, faute d’une politique agricole digne d’un État sérieux.

Conclusion : L’optimisme comme devoir — le scepticisme comme hygiène

Nous ne nous opposons pas, par principe, à ce qu’un régime s’améliore. Cela serait malveillant, et la malveillance est un luxe que l’on réserve aux mauvaises causeries. Ce que nous refusons, en revanche, c’est d’être priés de suspendre notre jugement en vertu d’une promesse qui ressemble à toutes les promesses précédentes, prononcée par les mêmes hommes, depuis les mêmes pupitres, avec la même gravité convœur.

La présomption d’innocence appartient au droit pénal. En politique, après vingt et un ans, c’est la présomption d’échec qui s’impose, jusqu’à preuve du contraire. Et la preuve, en la matière, ne saurait être un communiqué. Elle se mesure en hôpitaux fonctionnels, en écoles pourvues de maîtres et de manuels, en magistrats indépendants, en fonctionnaires pâysés correctement et à temps. En démocratie vécue, non point affichée. En libertés réelles, non point tolérées.

En attendant, nous observerons. Avec ce mélange de bienveillance de rigueur et de mémoire longue qui caractérise les peuples qui ont appris, à leurs dépens, que l’espoir sans exigence n’est que de la résignation habillée en fête.

Ben Djagba

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