Un médecin peut-il refuser de soigner un patient sous prétexte que celui-ci aurait tenu, sur les réseaux sociaux, des propos injurieux ou déplacés envers sa personne ou une autorité ? La question a surgi après la sortie ratée de la députée Myriam Dossou-D’Almeida, dans une vidéo qui a indigné nombre d’internautes togolais. Interpellé, l’Ordre national des médecins du Togo a vite réagi pour rectifier le tir et situer les responsabilités de chacun. Dans un entretien accordé à La Dépêche (N°1284 du 23 septembre 2026), son président, le Professeur Anthony Kadanga Beketi, précise les règles qui encadrent la relation entre soignants et patients. Il rappelle notamment qu’aucune opinion politique, religieuse ou sociale ne peut justifier un refus de soins, et invite les acteurs politiques à la prudence sur les questions de santé. Lecture.
La déontologie médicale oblige-t-elle le médecin à prendre en charge tout patient qui se présente à lui ?
Anthony Kadanga Beketi : La pratique médicale est encadrée par plusieurs textes, notamment le Code de la santé, le Code de déontologie médicale et les principes de l’éthique médicale. Le médecin doit prendre en charge le patient sans discrimination. Cela vaut également pour les considérations financières. En cas d’urgence, les premiers soins doivent être donnés avant toute autre considération.
Existe-t-il néanmoins des situations dans lesquelles un médecin peut refuser de soigner un patient ?
Anthony Kadanga Beketi : Oui. Le Code de déontologie prévoit certaines situations. Un médecin peut notamment ne pas prendre en charge un patient lorsqu’il est confronté à une surcharge d’activité ou lorsque le cas dépasse ses compétences. Mais cela se fait en dehors d’une situation d’urgence.
Dans ce cas, le médecin doit assurer la continuité des soins. Il doit orienter le patient vers un autre confrère ou une structure capable de lui fournir les soins appropriés.
Un médecin peut-il refuser un patient en raison de ses opinions politiques, religieuses ou de son comportement sur les réseaux sociaux ?
Anthony Kadanga Beketi : Non. Les opinions politiques, religieuses ou sociales d’un patient ne peuvent pas constituer un motif de refus de soins. Le médecin a des obligations professionnelles qui s’imposent à lui dans sa relation avec le patient.
Il peut exister des situations particulières liées à une objection de conscience ou à un conflit entre le médecin et le patient. Mais même dans ces cas, lorsqu’un praticien ne peut pas assurer lui-même la prise en charge, il doit veiller à la continuité des soins.
Qu’en est-il lorsqu’un médecin et un patient sont en conflit ?
Anthony Kadanga Beketi : Il faut contextualiser. Un médecin peut estimer qu’une relation devenue conflictuelle ne lui permet plus d’assurer correctement la prise en charge. Le patient peut également avoir des appréhensions à l’égard du praticien.
Dans une telle situation, le médecin peut ne pas poursuivre personnellement les soins, mais il doit orienter le patient vers un autre professionnel. Le principe reste celui de la continuité des soins.
Et en situation d’urgence ?
Anthony Kadanga Beketi : Le médecin ne peut pas refuser les soins en cas d’urgence. Il ne peut pas non plus refuser un patient pour des motifs discriminatoires ou financiers. L’obligation d’assistance à une personne en danger demeure.
Quel recours pour un patient qui estime avoir été victime d’un refus de soins injustifié ?
Anthony Kadanga Beketi : Le patient peut saisir l’Ordre national des médecins. L’Ordre examine la situation et recherche d’abord une solution dans le cadre de la conciliation. Lorsqu’une violation du Code de déontologie est établie et qu’aucun règlement amiable n’est possible, l’affaire peut être portée devant la chambre de discipline.
Selon la gravité des faits, des sanctions disciplinaires peuvent être prononcées, allant notamment de l’avertissement ou du blâme à la suspension, voire à la radiation dans les cas les plus graves.
Pourquoi privilégier la saisine de l’Ordre plutôt que les réseaux sociaux ?
Anthony Kadanga Beketi : Lorsqu’un patient rencontre un problème avec un médecin, il est préférable de saisir l’Ordre afin que les faits soient examinés à partir des textes applicables. L’Ordre n’est pas présent dans toutes les structures de soins et ne peut connaître une situation que lorsqu’elle lui est signalée.
Les critiques objectives et constructives sur le système de santé sont toujours les bienvenues lorsqu’elles permettent d’améliorer les pratiques. En revanche, les insultes ou la diffamation sur les réseaux sociaux peuvent également engager la responsabilité de leurs auteurs.
Pourquoi cette relation entre médecin et patient doit-elle être particulièrement protégée ?
Anthony Kadanga Beketi : La confiance est le pilier de la relation entre le praticien et le patient. Le malade arrive dans une situation de vulnérabilité et confie au médecin des informations qui doivent rester couvertes par le secret médical.
Le médecin dispose de connaissances et d’un pouvoir médical face à un patient qui, lui, est vulnérable. C’est justement pour encadrer cette relation que la profession s’est dotée de règles éthiques et déontologiques.
Un dernier message à l’endroit des patients et des professionnels de santé ?
Anthony Kadanga Beketi : Je voudrais d’abord inviter la population à saisir l’Ordre chaque fois qu’il y a un problème dans une relation de soins. Il faut éviter de généraliser en disant « les médecins » lorsqu’un problème concerne un professionnel en particulier.
Les critiques objectives et constructives sont utiles pour améliorer le système de santé. De leur côté, les médecins doivent respecter les règles qui encadrent leur profession.
Je voudrais également dire aux acteurs politiques et à tous ceux qui abordent les questions de santé de faire extrêmement attention à leurs propos. La santé est un domaine très réglementé et certaines déclarations peuvent être interprétées de différentes manières, sans nécessairement traduire l’idée de leur auteur.
Source: La Dépêche

