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Damiba, l’exilé devenu encombrant ?

L’extradition de Paul-Henri Sandaogo Damiba du Togo vers le Burkina Faso, le 17 janvier 2026, continue de susciter de vives interrogations, tant sur le fond que sur la forme. Si les autorités togolaises invoquent une procédure judiciaire régulière, plusieurs voix, dans la sous-région, dénoncent une décision précipitée, juridiquement fragile et politiquement lourde de conséquences. Parmi elles, celle de Mamadou Konaté, avocat, ancien ministre malien de la Justice, qui parle d’un dossier « opaque et déroutant ».

Un communiqué qui interroge

Dans une analyse publiée sur LinkedIn, Mamadou Konaté pointe les zones d’ombre du communiqué du gouvernement togolais annonçant l’arrestation puis l’extradition de l’ancien président de la transition burkinabè. Selon lui, le texte évoque de manière confuse la saisine de la chambre d’instruction de la cour d’appel de Lomé sur la base d’un mandat d’arrêt burkinabè visant des infractions présentées comme relevant du droit commun.

Or, relève l’ancien garde des Sceaux malien, le communiqué ne précise ni les faits exacts reprochés, ni leur période de commission, ni les éléments permettant d’établir que ces accusations étaient connues des autorités togolaises au moment où l’asile avait été accordé à Damiba. Plus préoccupant encore, rien n’indique explicitement que l’intéressé ait bénéficié de l’assistance d’un avocat de son choix ni qu’il ait pu organiser une défense effective.

Droit commun ou poursuites politiques ?

La critique touche au cœur du dossier. Paul-Henri Sandaogo Damiba est un ancien chef d’État, renversé par un coup de force militaire en 2022. Depuis, il est régulièrement accusé par les autorités burkinabè, notamment par le ministre de l’Intérieur, d’avoir participé à des tentatives de déstabilisation du régime, dont celle du 3 janvier 2026.

Pour Mamadou Konaté, feindre d’ignorer ce contexte revient à occulter la dimension politique évidente de l’affaire. En droit international de l’extradition, rappelle-t-il, les poursuites visant un ancien dirigeant après sa chute ne peuvent être assimilées mécaniquement à de simples infractions de droit commun. Elles exigent un contrôle juridictionnel renforcé, précisément pour éviter l’instrumentalisation du droit pénal à des fins de règlement de comptes politiques.

Une tradition d’asile fragilisée

Au-delà du cas Damiba, c’est la doctrine togolaise de l’asile qui est interrogée. Lomé s’est longtemps distinguée comme une terre de refuge pour dirigeants déchus, sans jamais céder aux demandes d’extradition. En livrant Damiba à Ouagadougou, le Togo rompt avec cette pratique et ouvre un précédent régional.

Cette rupture alimente les soupçons d’un repositionnement stratégique. Pour l’opposant togolais Nathaniel Olympio, cette extradition pourrait constituer un signal adressé aux pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), dans un contexte de recomposition diplomatique et sécuritaire en Afrique de l’Ouest.

Le risque de la « judiciarisation politique »

Mamadou Konaté met enfin en garde contre un phénomène bien connu des transitions africaines : la judiciarisation a posteriori des conflits politiques. Lorsque le droit devient l’outil de légitimation d’un rapport de force issu d’un coup d’État, il cesse d’être un instrument de justice pour devenir une arme politique.

Selon lui, en ne faisant pas preuve de la prudence requise, le gouvernement togolais n’a pas seulement pris un risque juridique ; il expose directement Paul-Henri Sandaogo Damiba à des menaces graves contre sa personne, dans un contexte sécuritaire tendu et imprévisible.

Un précédent qui inquiète la région

À Ouagadougou, l’extradition est saluée comme une victoire judiciaire et diplomatique. À Abidjan, en revanche, elle suscite une vive inquiétude. Selon Africa Intelligence, le président ivoirien Alassane Ouattara redoute qu’un tel précédent n’ouvre la voie à une multiplication des demandes d’extradition d’exilés politiques, notamment de la part des pays membres de l’AES.

La Côte d’Ivoire, qui accueille plusieurs figures burkinabè et maliennes recherchées par leurs pays, craint une remise en cause implicite du principe d’asile politique dans la sous-région.

Un exilé devenu trop lourd à protéger ?

À Lomé, le choix semble avoir été fait entre fidélité à une tradition diplomatique et gestion d’un dossier devenu sensible. Damiba, exilé politique hier toléré, serait-il devenu un fardeau sécuritaire et diplomatique aujourd’hui encombrant ? Son extradition, loin de clore le débat, ouvre une séquence délicate pour le Togo, désormais sommé d’assumer les implications juridiques et politiques d’un précédent régional lourd de sens.

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