L’extradition de l’ex-putschiste burkinabè Paul-Henri Sandaogo Damiba marque un tournant de la diplomatie togolaise. Rapprochement avec les juntes sahéliennes, fragilisation du droit d’asile, recomposition régionale : Madi Djabakaté, politologue togolais décrypte une décision aux effets durables.
Réfugié politique depuis sa chute en 2022, l’ancien président de la transition burkinabè Paul-Henri Sandaogo Damiba a été extradé le 17 janvier vers Ouagadougou, à la demande de la junte au pouvoir qui l’accuse régulièrement d’être le cerveau de plusieurs tentatives de putsch, dont celle annoncée au début du mois de janvier 2026. Un dangereux précédent, à l’heure où les coups d’État se multiplient en Afrique de l’Ouest et où l’exil demeure l’un des derniers refuges pour les dirigeants déchus. En rompant avec la pratique tacite de protection des exilés politiques, le Togo ouvre une brèche aux conséquences régionales majeures : qu’adviendra-t-il demain d’autres figures réfugiées, à commencer par Blaise Compaoré, installé en Côte d’Ivoire, l’ancien dictateur Yahya Jammeh, réfugié en Guinée équatoriale ? Et que reste-t-il des mécanismes de protection portés par la CEDEAO, déjà fragilisée par le retrait des juntes sahéliennes ? Pour le politologue togolais Mohamed Madi Djabakaté, président honoraire du Centre pour la gouvernance démocratique et la prévention des crises (CGDPC), cette extradition marque une rupture inquiétante avec les fondements du droit d’asile et révèle un repositionnement stratégique assumé de Lomé face à l’Alliance des États sahéliens. Entretien.
Le Point Afrique : En livrant un exilé politique à une junte, le Togo a-t-il ouvert une brèche irréversible dans le droit d’asile en Afrique ?
Mohamed Madi Djabakaté : L’extradition de Paul-Henri Sandaogo Damiba représente sans conteste une menace sérieuse, tant pour la sous-région ouest-africaine que pour l’ensemble du continent africain. En le renvoyant dans son pays d’origine alors qu’il détenait le statut d’exilé politique, le Togo ébranle les fondements du droit d’asile. Même si son statut de réfugié n’a pas été formellement reconnu, les circonstances entourant son départ du Burkina Faso et la nature des poursuites qui pèsent sur lui devraient suffire à le considérer, au minimum, comme un réfugié de fait selon le droit africain des réfugiés, notamment tel que stipulé dans la Convention de l’OUA de 1969. Les faits reprochés à Damiba, tels qu’exprimés dans le communiqué du gouvernement togolais, révèlent clairement le caractère inapproprié de cette procédure. En agissant de la sorte, le Togo envoie un message alarmant. C’est que l’asile peut désormais être révoqué pour des raisons politiques, et les garanties diplomatiques sont envisagées comme un substitut au principe fondamental du non-refoulement. Ce principe doit pourtant protéger les individus contre un retour vers un pays où leur vie ou leur liberté seraient menacées.
Par ailleurs, cette tendance soulève également la question problématique d’une protection internationale conditionnée par l’équilibre des forces régionales, plutôt que par les droits de l’homme et la sécurité des individus. Ce précédent envoie une onde de choc à travers le continent et fragilise la confiance des exilés politiques africains. Il établit un climat d’insécurité juridique durable pour toute personne forcée à fuir son pays à la suite d’une crise politique. Ce développement devrait alarmer non seulement les défenseurs des droits humains, mais aussi être une question de préoccupation pour toute nation qui valorise les principes de protection des droits fondamentaux et du droit d’asile.
Comment expliquer ce revirement du Togo ? À quels intérêts répond cette extradition ?
La décision du gouvernement togolais semble davantage motivée par un calcul politique et stratégique que par une logique judiciaire. En 2022, Lomé avait joué un rôle crucial en tant que médiateur et agent de pacification après la chute de Damiba. Cependant, le contexte a radicalement évolué en l’espace de trois ans, avec plusieurs changements notables. D’une part, on observe une consolidation des juntes sahéliennes qui renforcent leur emprise sur la région. D’autre part, l’Alliance des États Sahéliens (AES) émerge comme un bloc politique alternatif, tandis que les mécanismes régionaux classiques se marginalisent progressivement.
En choisissant d’extrader Damiba vers la junte qui l’a renversé, le Togo semble avoir opté pour une diplomatie d’adaptation pragmatique. Cette décision est fondée sur plusieurs considérations. Tout d’abord, maintenir des relations sécuritaires avec les régimes militaires ; ensuite, éviter d’accorder un refuge durable à des personnalités politiquement sensibles ; enfin, adopter une logique de réciprocité implicite, parfois appelée le « retour de l’ascenseur », où les soutiens diplomatiques se traduisent par des concessions réciproques. Ce cas met également en lumière la manière dont le droit est appliqué au Togo pour les citoyens togolais. Dans un contexte où la justice semble souvent jouer aux ordres du pouvoir en place, la situation de Damiba agit comme un miroir des pratiques internes en matière de droits humains devant les juridictions togolaises. Cela soulève des préoccupations quant à l’intégrité du système judiciaire et à la protection des droits fondamentaux. Le traitement réservé à Damiba interroge ainsi l’égalité d’accès à la justice et met en lumière les violations potentielles des droits humains qui peuvent survenir lorsque la justice est instrumentalisée à des fins politiques.
L’extradition de Damiba par Lomé vers Ouagadougou est-elle conforme aux règles de la CEDEAO malgré les liens du pouvoir togolais avec les juntes au Sahel ?
La conformité de l’extradition de Paul-Henri Sandaogo Damiba avec les textes et principes de la CEDEAO est hautement discutable. Bien que les États de l’Alliance des États Sahéliens aient annoncé leur intention de se retirer de la CEDEAO, il est important de noter que ce retrait ne libère pas les États membres restants de leurs obligations régionales, y compris celles portant sur les droits humains. Les instruments communautaires et la jurisprudence de la Cour de justice de la CEDEAO imposent plusieurs obligations fondamentales qui doivent être respectées, notamment : le respect du principe de non-refoulement ; la protection du droit à un procès équitable ; l’interdiction des transferts qui exposent les individus à des risques sérieux de violations graves de leurs droits. Dans ce contexte, l’extradition de Damiba, qui intervient au sein d’un cadre judiciaire affaibli et face à un régime d’exception au Burkina Faso, semble donc incompatible avec l’esprit et la lettre des normes communautaires. les choix politiques pris par certains États dans des contextes instables.
Au lendemain de son renversement par la junte au pouvoir actuellement à Ouagadougou, l’ancien président de la transition avait été accusé d’être trop proche de la France par des manifestants. Pensez-vous que son extradition risque de provoquer une brouille entre Paris et Lomé ?
Bien qu’une brouille ouverte entre le Togo et la France semble peu probable, une gêne diplomatique réelle ne peut être exclue. Paul-Henri Sandaogo Damiba avait, en effet, été perçu par une partie de l’opinion publique burkinabè comme étant pro-français, une accusation qui avait été instrumentalisée au moment de sa chute. Son extradition vers un régime qui se montre farouchement hostile à la présence française peut donc être interprétée de plusieurs manières. D’une part, cela pourrait être vu comme un geste de réalignement géopolitique, marquant une volonté de distance vis-à-vis de Paris. Cependant, il est important de noter que la relation entre la France et le Togo repose davantage sur des intérêts stratégiques durables que sur le sort d’un individu. Paris est susceptible d’observer la tendance générale des relations dans la région. Si Lomé s’engage durablement dans une logique de convergence avec l’Alliance des États Sahéliens, cela pourrait à terme redéfinir la nature du partenariat entre le Togo et la France.
Pourquoi l’extradition de Damiba a-t-elle suscité le mécontentement du président Ouattara ?
L’extradition de Damiba soulève plusieurs préoccupations importantes. Tout d’abord, elle renforce la légitimité des juntes sahéliennes en donnant un signal clair qu’elles peuvent compter sur le soutien d’autres États dans des actions controversées. De plus, cette situation affaiblit les mécanismes régionaux de médiation, déjà fragiles, en créant une atmosphère de méfiance et en précisant que le refuge offert aux opposants politiques est désormais susceptible d’être remis en question.
Enfin, cette décision crée un précédent qui pourrait, à l’avenir, se retourner contre d’autres dirigeants ou exilés politiques, ce qui contribue à instaurer un climat d’insécurité pour ceux qui fuient des régimes autoritaires. Le malaise observé chez certains dirigeants, notamment le président Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire, trouve son origine dans une lecture politique et normative des équilibres régionaux, ainsi que dans la place particulière que la Côte d’Ivoire occupe en matière de gestion des exils politiques en Afrique de l’Ouest. Abidjan s’est en effet imposée comme le principal refuge pour les opposants au pouvoir militaire en vigueur au Burkina Faso. Des figures telles que l’ancien président Blaise Compaoré, ainsi que d’autres acteurs civils et militaires hostiles à la junte actuelle, s’y trouvent actuellement. Dans ce contexte, la remise de Paul-Henri Damiba par le Togo aux autorités de Ouagadougou constitue un précédent potentiellement déstabilisateur qui pourrait fragiliser l’équilibre tacite entourant la protection des exilés politiques dans la sous-région.
Source: Le Point Afrique


