Depuis le 31 décembre 2025, soixante-dix prisonniers politiques togolais ont recouvré la liberté. Présentée comme un geste de clémence, cette libération cache une vérité dérangeante : ce n’est pas la bonté de Faure Gnassingbé qui a ouvert ces cellules, mais quatre ans de combat acharné mené par une société civile qui a refusé de se taire.
Le déni effondré
Pendant des années, Lomé a nié l’existence même de prisonniers politiques au Togo. En décembre 2020, le ministre des Droits de l’Homme, Christian Trimua affirmait qu’il n’en existait aucun. Pendant ce temps, des hommes et des femmes croupissaient derrière les barreaux pour avoir simplement exprimé une opinion divergente.
Abdoul Aziz Goma, citoyen togolais-irlandais, a attendu sept ans sa libération malgré une résolution du Parlement européen. Grâce Koumayi, sage-femme militante, a dû entamer une grève de la faim pour attirer l’attention sur son cas.
Selon le front “Touche pas à ma Constitution”, neuf prisonniers politiques sont morts en détention. D’autres, brisés par la torture, portent dans leur chair les stigmates d’un système qui prétendait ne pas exister.
Aujourd’hui, en libérant ces détenus, le régime avoue implicitement ce qu’il niait hier : oui, ces prisonniers politiques ont existé. Mais soixante-huit prisonniers politiques dont Jean-Paul Omolou, Kpatcha Gnassingbé et Marguerite Gnakadé, l’ancienne ministre des Armées emprisonnée en septembre 2025, attendent toujours leur libération.
Quatre mouvements, un seul combat
Cette victoire partielle est le fruit d’un combat méthodique mené par quatre mouvements successifs : le Comité pour la libération des prisonniers politiques, PYRAMIDE, le front “Touche pas à ma Constitution” et le M66.
En février 2021, le Comité publie un mémorandum accablant documentant les détentions arbitraires, les tortures, les morts suspectes. Pendant des mois, il diffuse quotidiennement l’image d’un prisonnier sur les réseaux sociaux, refusant l’oubli.
PYRAMIDE lance ensuite un parrainage international des prisonniers sous le hashtag #JeparraineUnCompatriotePrisonnier. Chaque détenu est connecté à un parrain qui mobilise les médias et collecte des fonds.
Puis, en avril 2024, 89 députés sur 91 votent en quelques heures une nouvelle Constitution permettant à Faure Gnassingbé de se maintenir au pouvoir indéfiniment. Le front “Touche pas à ma Constitution” voit le jour. Sa bataille : rappeler que la Constitution de 1992 avait été adoptée à 98% par référendum. Celle de 2024 est imposée sans consultation populaire. Le front lance une grande campagne de sensibilisation, saisit la Cour de justice de la CEDEAO, maintient la pression pendant plus d’un an pour la libération des détenus.
Grâce à cette campagne, des eurodéputés comme Fernand Kartheiser du Danemark et Nadège Abomangoli, vice-présidente de l’Assemblée nationale française, ont porté la voix des prisonniers togolais au cœur des institutions européennes. L’European Left, représentant plus de 40 partis politiques européens, a exigé la libération des prisonniers politiques et le respect des décisions de la CEDEAO.
Et quand est venu juin 2025, une génération nouvelle s’est levée, prête à affronter les balles pour ses convictions.
Juin 2025 : la répression qui galvanise
Le 6 juin 2025 marque l’émergence du M66, un collectif de jeunes blogueurs et artistes qui appelle à manifester contre la vie chère et le coup de force constitutionnel. Les 6, 26, 27 et 28 juin, la répression est sanglante : sept morts dont Jacques Koutoglo, 15 ans, qui n’avait pas participé aux manifestations. Des corps sont repêchés dans les lagunes.
Mais cette fois, la violence du régime ne décourage pas, elle galvanise. Entre juillet et septembre, 133 manifestants sont interpellés arbitrairement. En novembre, 37 prisonniers politiques entament une grève de la faim collective. Leur déclaration résonne comme un manifeste : « Nous entamons cette grève non pas par désespoir, mais par conviction. Quand la justice se tait, nos corps deviennent notre dernier cri. »
Les décisions internationales méprisées
Le cas de Kpatcha Gnassingbé illustre le mépris du régime pour la justice internationale. En 2013, la Cour de justice de la CEDEAO reconnaît qu’il n’a pas eu droit à un procès équitable. En 2015, le Groupe de travail de l’ONU réclame sa libération. Atteint de complications diabétiques, avec une plaie gangrenée au pied, il continue pourtant de croupir en prison.
Abdoul Aziz Goma a attendu sept ans malgré les avis de l’ONU et la résolution du Parlement européen. Ce n’est qu’après 50 jours de grève de la faim, alors que son état devient critique, que sa cellule s’ouvre enfin.
Ces parcours révèlent une vérité brutale : les décisions des cours internationales ne suffisent pas. Seule la mobilisation incessante, le refus d’oublier créent les conditions d’une libération.
Le message universel
L’histoire du Togo nous rappelle une vérité intemporelle : seule la lutte libère. Aucune dictature n’a jamais libéré volontairement ses prisonniers politiques. Ce n’est pas la bonté d’un tyran qui ouvre les cellules, c’est la détermination d’un peuple qui refuse de se taire.
Pendant quatre ans, des militants ont maintenu la pression. Ils ont documenté chaque cas, diffusé chaque visage, mobilisé des soutiens jusqu’au Parlement européen. Ils ont transformé des oubliés en symboles, des anonymes en causes nationales.
Les 70 prisonniers libérés le 31 décembre 2025 ne doivent pas leur liberté à la magnanimité d’un régime, mais à l’obstination de milliers de citoyens qui ont refusé de les abandonner. L’oubli est le meilleur allié des dictatures. La mémoire, la persistance, le refus d’abandonner sont leurs pires ennemis.
À tous ceux qui, ailleurs en Afrique ou dans le monde, vivent sous le joug de régimes autoritaires, l’histoire togolaise délivre un message d’espoir : la lutte finit toujours par porter ses fruits. Peut-être pas aujourd’hui, peut-être pas demain. Mais un jour, les barreaux cèdent. Un jour, les portes s’ouvrent. Un jour, la liberté triomphe. Et ce jour-là arrive toujours quand un peuple refuse de se taire.
Gnimdéwa Atakpama, auteur de « La nuit est longue, mais la révolution vient »


