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Togo : Traité Facétieux du Phacochère & de l’Aigle américain

Le chef de l'Etat, Faure Gnassingbé

Devant la comédie diplomatique qui se joue depuis bientôt plusieurs décennies,
«stigat ridendo mores »,, c’est-à-dire : corrigeons donc les mœurs par le rire. L’on sait, depuis Montesquieu, que « les petits États ont naturellement plus de modestie, de délicatesse et de politesse » — mais que cela ne les préserve nullement d’une certaine propension à la rodomontade dès lors qu’il s’agit de se faire remarquer sur la scène mondiale.

Il est, dans les relations entre nations, une catégorie fort singulière que les diplomates aguerris désignent pudiquement sous le vocable de « partenariat stratégique », et
que le vulgaire, avec sa franchise coutumière, nommerait plus volontiers une utilité réciproque fortement dissymétrique. C’est précisément en cette catégorie que l’on rangera, sans hésitation aucune, l’étrange commerce qui unit Washington à Lomé.
Les États-Unis d’Amérique, cette colossale puissance que l’histoire du vingtième siècle
a érigée en arbitre universel des destinées humaines, regardent le Togo — qu’il faut bien se résoudre à le dire — un peu comme le propriétaire d’une vaste demeure regarde sa remise à outils : rarement, et seulement lorsque le besoin s’en fait sentir. « On n’ouvre pas sa bourse pour les affaires des autres », dit la sagesse des peuples ; or Washington a su transformer ce proverbe en doctrine d’État avec une constance remarquable.

La géographie, d’abord, condamne le Togo à une obscurité relative, qui présente aux
yeux des stratèges américains l’aspect d’un trait d’union géographique entre des puissances elles-mêmes fort modestes. Quelle importance saurait-on accorder à un corridor de terre long de cinq cent cinquante kilomètres, dont la largeur en certains endroits n’excède guère celle
d’un département français ? « Un nain ne devient pas géant pour s’être juché sur une colline », enseigne la sagesse populaire africaine.

Et pourtant — et c’est là où notre satire prend tout son sel — le Togo veut compter. Il
entend peser. Il aspire à cette reconnaissance internationale que les petits États poursuivent avec l’ardeur des ambitieux et la constance des obstinés. En quoi l’on ne saurait lui en faire
grief : « L’ambition est le dernier refuge de l’échec », écrivait Oscar Wilde, mais l’ambition, même contrariée, a au moins le mérite d’entretenir le mouvement.

Faure Gnassingbé voltige entre les étoiles. Monsieur Faure Essozimna Gnassingbé,
héritier d’une longue tradition dynastique — car il convient de rappeler que son père, le général Gnassingbé Eyadéma, gouverna le Togo pendant trente-huit ans avec la sérénité propre aux hommes persuadés que la Providence les a désignés personnellement — et, depuis l’an 2005,
président de la République togolaise.

Faure Gnassingbé se trouve dans la position inconfortable de l’écuyer qui, voulant
plaire à tous les cavaliers, finit par ne satisfaire aucun. « Qui trop embrasse mal étreint », proclame notre vieux proverbe français avec toute la brutale économie de la sagesse populaire.
Or voilà précisément le drame de cet homme fort instruit, fort correct dans ses manières, fort accommodant dans ses discours, et dont la principale qualité semble être de ne jamais déplaire
à quiconque — ce qui revient, en pratique, à ne jamais convaincre personne.
Le paradoxe togolais est le suivant : pour se faire valoir auprès des Américains, il
convient de leur être utile ; or pour leur être utile, il faut soit posséder des richesses naturelles considérables — ce dont le Togo manque avec une constance qui force l’admiration — soit occuper une position géostratégique indispensable, soit encore se conformer avec éclat aux exigences de la démocratie libérale, qui est la religion officielle de Washington. Or le Togo,
comme l’acrobate mal assuré, tente de se tenir en équilibre sur ces trois fils en même temps, et vacille sur chacun.
En matière de richesses, la phosphate togolaise, naguère célébrée comme la manne de ce peuple laborieux, a vu ses cours s’effondrer avec la régularité d’un destin contraire. « La fortune est une roue qui tourne, et les fous seuls s’y fient », disait Rabelais.

Quant au port de Lomé, fort actif et fort bien aménagé, il est certes un atout réel, mais un atout que les géographes qualifieraient, avec un sourire, de régional — ce mot qui, dans la bouche des
diplomates, est un synonyme poli de négligeable.
En matière de démocratie, la situation est plus délicate encore. La constitution
togolaise a été révisée en 2019 avec une ingéniosité toute particulière : les mandats
présidentiels furent, certes, limités — mais la limitation prit pour point de départ non pas les mandats déjà accomplis, mais ceux à venir. « Il n’est si bonne compagnie qui ne se sépare », dit-on en France ; mais visiblement, au Togo, la compagnie du pouvoir est de celles dont on entend
ne jamais se séparer. Les Américains observèrent cette manœuvre avec l’expression caractéristique de qui a vu suffisamment de prestidigitateurs pour ne plus s’en étonner.

C’est ainsi que Faure Gnassingbé s’emploie, avec une énergie méritoire, à multiplier
les voyages, les déclarations d’intention, les sommets et les forums. Il assiste aux réunions de l’Union africaine, préside les conclaves de la CEDEAO, reçoit les émissaires des grandes puissances, prononce des discours tempérés et conciliants sur tous les sujets brûlants, et se
retire ensuite — avec la discrétion de qui n’a pris position sur rien — dans la sérénité de son palais de Lomé. « Beaucoup de bruit pour rien », aurait dit Shakespeare ; et le Barde de Stratford n’eût guère été démenti.
Il serait injuste, cependant, de n’accabler que l’une des parties dans cette comédie à
deux personnages. Car les États-Unis, dans leur rapport au Togo, ne se montrent guère moins grotesques, si l’on veut bien y regarder de près. L’Aigle américain, en effet, entretient depuis des décennies avec l’Afrique de l’Ouest une relation que l’on qualifiera, avec indulgence, d’intermittente. Il se réveille lorsque la Chine avance ses pions — et l’on sait que Pékin a su, avec une patience que l’Occident lui envie secrètement, tisser sur l’ensemble du continent africain un réseau d’infrastructures, de prêts et de présences qui laisse Washington perplexe. « Quand le sage désigne la lune, le sot regarde le doigt » : or les Américains, trop occupés à surveiller le doigt chinois, ont longtemps tardé à regarder la lune africaine.
Ainsi, chaque fois que Pékin inaugure un port, une autoroute ou un palais présidentiel en Afrique subsaharienne, Washington se souvient soudain de l’existence du continent, y dépêche une délégation, y prononce des discours sur les valeurs démocratiques et le développement durable, y distribue quelques millions de dollars au titre de la coopération, puis retourne à ses affaires, laissant les Africains avec l’agréable sentiment d’avoir été visités
et la désagréable certitude de ne pas avoir été entendus.

Le Togo, dans ce ballet, occupe le rôle — pas entièrement déplaisant, à vrai dire — du
petit pays-outil que l’on sollicite à l’occasion. Lomé a eu ses heures de gloire comme siège de négociations : les Accords de Lomé, qui régirent pendant trois décennies les relations commerciales entre l’Europe et les pays ACP, donnèrent à cette ville une notoriété que son appartenance au Togo seul ne lui aurait jamais value. C’est là une forme d’ironie que le destin
affectionne : « La valeur d’un vase ne tient pas à la qualité de l’argile, mais à ce qu’il contient », enseigne la sagesse orientale.
Mais les temps ont changé, les accords ont migré vers d’autres formats, et Lomé a cessé
d’être le nom d’une idée pour redevenir le nom d’une ville côtière fort animée, certes, et non dépourvue de charme, mais dont la centralité diplomatique appartient désormais à un passé que certains nostalgiques évoquent avec une mélancolie non dénuée d’artifice.

Dans ce contexte, Faure Gnassingbé s’est essayé à plusieurs postures. Il a tenté l’axe
occidental, se présentant aux forums de Davos et autres assises du capitalisme mondial avec l’enthousiasme du bon élève désireux d’être remarqué. Il a courtisé l’axe oriental, accueillant les investisseurs chinois avec une chaleur que certains observateurs ont jugée, en d’autres circonstances, réservée aux partenaires européens. Il s’est voulu médiateur dans les crises régionales — le Sahel, la Guinée, le Mali — avec un empressement qui témoigne d’une réelle
ambition, mais dont les résultats demeurent, pour l’heure, discrètement proportionnels aux efforts déployés. « Trop de cuisiniers gâtent la sauce », dit-on ; mais le problème de Lomé est peut-être inverse : il n’y a pas assez d’ingrédients.

Morale : Tout observateur sérieux de la scène diplomatique internationale aura
reconnu, dans la relation États-Unis–Togo, un archétype fort répandu dans l’histoire des nations : celui du grand qui a besoin du petit pour exister moralement, et du petit qui a besoin du grand pour exister réellement. Cette symbiose paradoxale, fondée sur des intérêts radicalement dissemblables, constitue le ciment de nombreux partenariats que la politesse
diplomatique gratifie du beau nom d’« alliance ».

Washington a besoin du Togo — et d’une dizaine d’autres États semblables — pour
prouver à la face du monde que sa diplomatie africaine n’est pas exclusivement tournée vers les géants pétroliers ou les grandes démocraties émergentes. Le Togo représente, dans cette économie symbolique, une forme de vertu diplomatique à bon marché : il est suffisamment inoffensif pour qu’on lui adresse des compliments sans risque, et suffisamment reconnaissant pour qu’on n’ait pas à les mériter entièrement.

De son côté, Lomé a besoin de Washington comme l’ambitieux a besoin d’un grand
nom pour figurer sur ses cartes de visite. « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es » — et il est indéniablement plus flatteur, sur la scène africaine, de se présenter comme un « partenaire privilégié des États-Unis » que comme un « État enclavé entre deux autres États
enclavés ».

Quant à Faure Gnassingbé, le voilà donc dans la position du danseur qui, ignorant sur quel pied se tenir, exécute des figures de plus en plus complexes avec l’espoir que la virtuosité du mouvement dissimulera l’absence de direction. Il multiplie les gestes d’ouverture, les discours de modernité, les annonces de réformes, et navigue entre les grandes puissances avec une souplesse que l’on admirerait davantage si elle n’évoquait pas aussi souvent celle du roseau penchant vers tous les vents à la fois. « Entre deux selles, le cul par terre », tranche le
proverbe, dans sa brutalité salutaire.
Faut-il pour autant désespérer ? Nullement. L’histoire est parsemée d’exemples de
petits États qui ont su transformer leur taille même en avantage, leur modestie géographique en souplesse stratégique, leur dénuement apparent en liberté de manœuvre. Singapour, la Suisse, le Costa Rica — chacun à sa manière, chacun dans son contexte — ont démontré qu’un
État n’a pas besoin d’être grand pour être respecté. Mais ces réussites ont en commun une qualité que la diplomatie togolaise semble encore chercher : la cohérence. « On ne peut servir Dieu et Mammon », avertissait l’Évangile ; on ne peut davantage, en diplomatie, jouer sur tous les tableaux sans finir par ne figurer sur aucun.

Enfin, la morale de notre fable, si l’on tient à en formuler une, pourrait s’énoncer ainsi
— et nous l’empruntons, librement adaptée, à La Fontaine lui-même : « Mieux vaut être le premier en son village que le second à Rome — à condition, toutefois, d’avoir d’abord assuré la paix dans son village. »
Le Togo a toutes les qualités requises pour grandir : un peuple laborieux, une situation
portuaire enviable, une tradition de dialogue qui lui a valu quelques médiations honorables. Il
lui manque, peut-être, le courage singulier de choisir sa propre direction plutôt que de courir après toutes celles que les autres lui indiquent. Et cette nouvelle direction nécessite le depart pur et simple de Faure Gnassingbe, pour commencer. Car enfin, et c’est par ce dernier adage que nous conclurons ce modeste traité : « Celui qui court deux lièvres à la fois n’en prend aucun. »

Par : Ben Djagba.
13 mars 2026
Salt Lake City

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