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Togo, 2005–2026 : vingt et un ans d’illusions qui s’effritent

Le Togo ressemble à un miroir brisé dont les éclats continuent de réfléchir la même lumière fatiguée. Depuis plus de vingt ans, le pays porte le poids d’un régime qui sait durer oui, mais ne sait pas vraiment gouverner, sauf par réflexe, par habitude. Depuis que Faure Gnassingbé s’est assis sur le trône républicain, la pauvreté n’est plus un accident, elle est devenue structure, presque une manière d’être. Les discours officiels, polis et vernis, s’effritent à force de promettre, ils ne parviennent plus à masquer la lassitude du réel, cette fatigue qui colle à tout.

Une marche dans Lomé ou un détour par la région des Savanes suffit à comprendre. Les marchés débordent de vendeurs épuisés, les hôpitaux manquent de pansements, les écoles de craies, et la jeunesse rêve d’ailleurs, d’un ailleurs sans contours, souvent dangereux, parfois mortel. Rien n’est exagéré, rien. En vingt et un ans, rien n’a vraiment reculé, certains chiffres même se sont aggravés comme si le temps s’était mis du côté du déclin. Le déclin, ici, devient outil de gouvernance, un mode de gestion presque naturel.

Dans cette impunité tranquille, la corruption s’est installée comme une seconde peau nationale. Les marchés publics tombent entre les mains des proches du pouvoir, sans appel d’offres clair, les douanes ressemblent à un gouffre où les recettes se perdent avant d’atteindre le Trésor. Certains fonctionnaires touchent des salaires confortables pendant que des enseignants attendent des mois, parfois des saisons entières, pour être payés. Le port de Lomé, censé irriguer l’économie, enrichit surtout quelques familles bien placées, comme un secret mal gardé.

Le président aime les inaugurations, c’est presque un art de vivre. On le voit souvent en casque de chantier, posant devant des maquettes flamboyantes, promettant la modernité. Mais la réalité, elle, reste poussiéreuse, obstinée. Le projet de Zone économique spéciale, censé attirer les investisseurs et créer des emplois, demeure très en dessous de ses promesses. Les routes annoncées avec fracas s’effritent dès leur livraison, victimes de malfaçons et de contrats douteux. Et PIA, ah oui, PIA, on en parle comme d’un miracle, mais c’est un mirage, ou comme on dit ici, une vraie “paiy”.

L’agriculture, qui nourrit plus de 60 % de la population, reste dans un état presque ancestral. Les paysans du plateau Akposso ou de la Kara cultivent sans eau fiable, sans assurance, sans débouchés. Les subventions arrivent tard, ou jamais, ou bien elles s’évaporent dans les poches d’intermédiaires invisibles. Pendant ce temps, les importations alimentaires creusent un déficit que ni le phosphate ni le café ne compensent. Le pays mange ce qu’il ne produit plus, produit ce qu’il ne consomme pas, et tout cela tourne en rond comme un moulin sans vent.

En 2026, le Togo ressemble étrangement à celui de 2005 : plus endetté, plus jeune, plus impatient, mais toujours prisonnier. Vingt et un ans, c’est le temps qu’il faut pour bâtir un pays ou pour le laisser s’endormir. Ici, on a choisi la seconde option, ou peut-être on n’a rien choisi du tout, ce qui revient au même. Les institutions fonctionnent, oui, mais à vide, comme des coquilles administratives. Les ministères publient des plans stratégiques, mais personne n’y croit, pas même ceux qui les signent. Les chiffres du développement circulent, mais ils ne racontent plus rien de vrai.

On parle de réformes, de digitalisation, de croissance inclusive, mais tout cela flotte dans l’air, sans prise sur la vie réelle. Et le tyran, lui, s’affaire dans les hélicos, semant le vent pour récolter des inondations dans les villes et villages. Le Togo, ou le “Rogo” comme certains le disent avec ironie, c’est une paix sans progrès, une immobilité qui se prend pour de la sagesse. Une vraie paiy, oui. Le pays avance sans direction, comme un bateau sans gouvernail, le moteur tourne, mais personne ne sait vers où.

Ce qui frappe, c’est le calme. Pas de guerre, pas de chaos, juste une lente érosion, un cri silencieux. Les gens s’adaptent, ils s’habituent à tout, même à l’injustice. Et c’est peut-être cela le plus grand danger : quand la résignation devient culture, quand l’acceptation devient réflexe. Les Togolais ne manquent pas de courage, non, mais de perspective. Le pouvoir le sait, il joue sur le temps, il attend que la fatigue fasse taire les colères, et les matraques emportent les âmes, comme un vent d’oubli.

Pourtant, sous la surface, quelque chose bouge, un murmure, une impatience. Une génération nouvelle, connectée, ironique, parfois cynique, commence à parler autrement. Elle ne croit plus aux promesses, mais elle observe, elle apprend, elle prépare. Personne ne sait quand ni comment cela éclatera, mais le silence n’est jamais éternel, il finit toujours par parler, souvent très fort, parfois trop tard.

Vingt et un ans, c’est long. Assez l-o-n-g pour construire, pour réparer, pour inventer, mais aussi assez long pour user un peuple jusqu’à la corde. Et quand on regarde le Togo aujourd’hui, on se demande si ce n’est pas cela, le vrai drame : un pays qui aurait pu, qui aurait dû, mais qui n’a jamais choisi un Tartarin, ni même un chemin clair. Le pays avance, mais sans direction, sans boussole, sans souffle.

Vingt et un ans. Non pas une ère, non pas une épopée — une usure. Le temps qu’il faut, paraît-il, pour qu’une nation mûrisse, se consolide, invente son destin. Le temps aussi qu’il faut à un pouvoir bien installé pour confondre la durée avec la légitimité, et l’immobilisme avec la stabilité. Vingt et un ans ce n’est pas la fatalité, c’est de la politique, ou peut-être une politique fatiguée d’elle-même. Et la nuance, ici, est tout. Vingt et un ans d’un pouvoir qui a appris à durer sans jamais apprendre à oser.

 03 avril 2026, Salt Lake City  

Par:  Ben Djagba          

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