Dans un contexte marqué par la montée des discours souverainistes en Afrique de l’Ouest, la sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, et le rapprochement tactique entre les États de l’AES et le Togo, madame Kafui ADJAMAGBO-JOHNSON, Secrétaire générale de la CDPA, Députée DMP à l’Assemblée nationale du Togo, défend une ligne politique claire : soutenir la souveraineté des peuples africains, sans jamais cautionner les régimes autoritaires. Pour elle, le panafricanisme véritable ne peut pas être une affaire d’arrangements entre appareils d’État. Il doit rester une solidarité entre peuples en lutte.
Madame Kafui ADJAMAGBO JOHNSON, comment analyse vous la recomposition politique en cours en Afrique de l’Ouest, notamment avec l’Alliance des États du Sahel ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Je regarde cette recomposition avec sérieux, lucidité et sens historique. Ce qui se passe au Mali, au Burkina Faso et au Niger ne peut pas être réduit uniquement à des coups d’État militaires. Derrière ces ruptures, il y a une colère profonde des peuples africains contre un ordre postcolonial qui a produit trop d’humiliations, trop de dépendances et trop d’échecs. Les peuples du Sahel ont vécu l’insécurité, la pauvreté, la faillite des élites traditionnelles et le sentiment d’une souveraineté confisquée. Il serait donc politiquement paresseux de ne voir dans l’AES qu’une simple anomalie institutionnelle. C’est surtout le symptôme d’un modèle paternaliste à bout de souffle.
Mais reconnaître cette réalité ne signifie pas j’abandonne la ligne d’exigence démocratique, car la souveraineté n’a de sens que si elle est populaire.
Une fois ce principe réaffirmé, je suis en droit de poser aussi des questions : ceux qui condamnent avec véhémence les coups d’État au Sahel ont-ils condamné avec la même fermeté les autres formes de confiscation du pouvoir par la force, y compris les coups d’État institutionnels qui se sont multipliés ces dernières années en Afrique ? Ont-ils dénoncé avec la même force les hold-up électoraux, les coups d’État contre les constitutions, les résultats contestés, les fraudes massives et toutes les irrégularités qui vident les élections de leur sens ?
Il faut avoir le courage de dire que les militaires surgissent là où toutes les voies démocratiques d’accession au pouvoir sont bouchées ; là où les manifestations populaires sont interdites ou réprimées ; là où les oppositions sont étouffées ; là où les institutions sont confisquées ; là où l’alternance par les urnes est devenue une farce.
Oui, quand un peuple ne peut plus manifester, quand il ne peut plus faire entendre sa colère, quand il ne peut plus croire à la sincérité du vote, quand toute perspective d’alternance pacifique au sommet de l’État est verrouillée, le risque de voir l’histoire basculer vers une forme brutale de rupture devient immense.
Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le tort principal des militaires n’est pas d’avoir pris le pouvoir. C’est surtout d’avoir fait leur coup d’État sans le parrainage de l’Occident, et contre ses intérêts. C’est cette réalité qu’il faut avoir le courage de nommer. Ici, ma position est claire : certes nous ne sommes pas adeptes des coups d’État militaires. Mais nous refusons l’hypocrisie qui consiste à condamner les militaires lorsqu’ils renversent un système qui travaille contre les peuples africains.
Vous savez, en Afrique, la démocratie ne meurt plus sous les bottes des casernes. Elle meurt plus uniquement dans les élections frelatées, les constitutions manipulées, les oppositions muselées ou instrumentalisées, les institutions confisquées et les peuples réduits au silence.
Vous soutenez donc la rupture souverainiste portée par les dirigeants de l’AES ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Oui, bien sûr. Je soutiens le droit des États africains à choisir librement leur destin, sans diktat extérieur, sans paternalisme occidental et sans tutelle déguisée.
Je comprends parfaitement que les dirigeants du Mali, du Burkina Faso et du Niger, au nom de leur peuple, aspirent à la dignité, à la maîtrise de leurs ressources, à la fin des rapports déséquilibrés avec les anciennes puissances coloniales. Cette aspiration est légitime. Elle s’inscrit dans une longue histoire panafricaine, portée hier par des figures comme Jerry Rawlings, Thomas Sankara, Laurent Gbagbo, et aujourd’hui par Ousmane Sonko.
Le Togo est aujourd’hui un corridor stratégique pour les pays de l’AES. Comment interprétez-vous ce rapprochement ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Il faut rappeler le contexte dans lequel les États de l’AES ont été placés après leur rupture avec l’ordre ancien et leur contestation des rapports de dépendance hérités de la période postcoloniale. Tout a été fait pour réduire leur marge de manœuvre sur le plan diplomatique, politique, économique et logistique. Ils ont été soumis à une pression constante, avec l’objectif évident de les isoler, de les affaiblir et, si possible, de rendre leur trajectoire souverainiste intenable. Autrement dit, on n’a pas seulement voulu condamner des régimes militaires, mais surtout étouffer une dynamique politique qui remettait en cause des équilibres anciens.
Il faut être réaliste. Aucun État ne vit uniquement de slogans même s’il a raison et que l’histoire montre qu’il a raison. L’exemple de Sékou Touré, de Kwame Nkrumah, de Sylvnanus Olympio et de Patrice Lumumba nous rappelle à la réalité.
C’est dans cette perspective que le port de Lomé représente un atout stratégique. Le Togo offre une ouverture maritime importante vers les pays sahéliens. Pour que leurs révolutions survivent, il est donc compréhensible que les États de l’AES utilisent opportunément le corridor togolais pour maintenir leurs échanges, sécuriser leurs approvisionnements et éviter l’asphyxie économique. Autrement dit, le recours au corridor togolais ne relève pas seulement d’un choix de confort diplomatique. Il répond à une nécessité de survie politique, économique et logistique. Quand on tente d’isoler des États, ceux-ci cherchent naturellement les voies qui leur permettent de respirer. C’est cette réalité qu’il faut comprendre avant de juger leur rapprochement tactique avec Lomé. Je comprend cette contrainte.
Alors pour vous, il n’y a pas de problème ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Si, il y a une contradiction ! Les dirigeants de l’AES ont rompu avec l’ordre postcolonial, mais ils composent avec un régime du Togo qui est l’un des produits les plus durables de cet ordre postcolonial. Le régime togolais n’est pas un pouvoir neutre. C’est un système installé depuis près de soixante ans, qui s’est maintenu par la confiscation du pouvoir, l’affaiblissement des contre-pouvoirs, la répression des aspirations démocratiques et la neutralisation de toute alternance réelle. Il y a donc une question politique majeure : comment peut-on combattre l’impérialisme extérieur tout en s’appuyant, même tactiquement, sur un régime qui confisque la souveraineté de son propre peuple ?
C’est là que les patriotes togolais doivent tenir une ligne exigeante.
Quelle est cette ligne ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Cette ligne de mon point est simple : oui à la souveraineté des peuples de l’AES ; oui à la tactique à leur tactique de survie pour contourner les difficultés de l’heure. Par contre, non à la complaisance envers la dictature. Nous pouvons comprendre que les États de l’AES aient besoin du corridor togolais pour survivre économiquement et logistiquement. Mais nous refusons que cette nécessité tactique devienne un argument pour légitimer politiquement le régime en place au Togo depuis soixante ans.
Les patriotes du Togo doivent assumer un panafricanisme de libération, pas un panafricanisme des arrangements. Être panafricaniste, défendre les peuples africains contre toutes les formes de domination : extérieure comme intérieure.
Vous dites donc que la souveraineté ne peut pas être sélective ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Exactement. La souveraineté africaine ne peut pas être sélective. L’AES ne peut pas dénoncer l’impérialisme étranger et rester silencieuse devant la confiscation du pouvoir par le régime autoritaire du Togo.
Un pouvoir qui interdit toute alternance depuis près de soixante ans, qui étouffe les libertés publiques, qui marginalise les forces démocratiques et qui prive son peuple du droit de choisir librement son président de la République ne peut pas être présenté comme un acteur de l’émancipation africaine.
Ouvrir un corridor aux États de l’AES ne suffit pas à faire de ce régime un partenaire panafricaniste sincère. D’autant plus qu’une telle ouverture sert aussi, et peut-être d’abord, les intérêts du régime togolais lui-même, soucieux de conforter son maintien, de se rendre indispensable et de transformer sa position géographique en levier de survie politique
Comment analysez-vous justement la diplomatie actuelle du régime togolais ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Aujourd’hui, le régime togolais excelle dans une véritable “danse de Saint-Guy diplomatique” : un pas vers la CEDEAO, un autre vers l’AES ; un sourire rassurant aux puissances occidentales, un clin d’œil appuyé aux Russes, aux Turcs et aux Iraniens ; une main tendue aux régimes en rupture, tout en laissant planer une indulgence inquiétante à l’égard de certaines manœuvres déstabilisatrices attribuées au colonel Damiba, et en réservant s’il faut en croire des médias un accueil calculé à la rébellion malienne qui chercherait à desserrer l’étau de Kidal dans lequel elle s’est enfermée.
Je conseille sincèrement à l’AES de regarder ce partenaire de circonstance avec lucidité. Le régime togolais ne sert pas une vision panafricaine sincère ; il poursuit d’abord une stratégie de survie. Son objectif est simple : rester à flot en se rendant indispensable à tous les camps, monnayer sa position géographique et transformer sa fragilité intérieure en levier diplomatique.
Que voulez-vous dire par là ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Je veux dire que le Togo officiel n’est pas le Togo profond. Le Togo réel, ce sont les citoyens privés d’alternance depuis des décennies. Ce sont les jeunes étouffés par le manque de perspectives. Ce sont les militants réprimés. Ce sont les exilés politiques. Ce sont les démocrates marginalisés. Ce sont les patriotes qui aspirent, eux aussi, à la dignité, à la souveraineté et à la libération africaine.
Si les dirigeants de l’AES veulent inscrire leur combat dans une véritable perspective panafricaine, ils doivent entretenir des liens stratégiques solides avec les patriotes togolais et les forces démocratiques du pays. Ils doivent considérer que leurs rapports avec le régime togolais ne peuvent être que tactiques, dictés par les nécessités de survie politique, économique et logistique de leur projet souverainiste. Mais l’alliance de fond, celle qui peut durer et porter une véritable dynamique de libération africaine, doit se construire avec les patriotes et non avec le régime en sursis. Les dirigeants de l’AES doivent écouter les forces démocratiques togolaises.
Quel message adressez-vous directement aux dirigeants de l’AES ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Je leur dis ceci : les patriotes du Togo comprennent vos contraintes. Ils comprennent que vos États aient besoin du port de Lomé, des routes, du corridor et d’une alliance tactique. Mais attention ! Ne confondez jamais nécessité logistique et caution politique.
Le port de Lomé est utile votre survie économique de l’AES. Mais le régime togolais ne saurait être un partenaire politique aider à libérer politiquement l’Afrique. Une alliance construite uniquement avec un régime fragile est une alliance précaire. Une alliance construite avec les patriotes traverse l’histoire.
Quel message adressez-vous aux patriotes togolais ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Je leur dis que votre ligne doit rester claire, courageuse et cohérente. Vous ne devez pas tomber dans une hostilité mécanique à l’égard de l’AES. Ce serait une erreur qui fut déjà commise en lâchant en plein vol Laurent Gbagbo. Aujourd’hui les dirigeants et les peuples du Sahel portent une aspiration réelle à la souveraineté et à la dignité.
Mais nous ne devons pas non plus tomber dans la naïveté. Le fait qu’un régime parle de souveraineté ne suffit pas à en faire un régime libérateur. Le fait qu’un pouvoir soit utile à une stratégie régionale ne suffit pas à le rendre légitime devant son peuple.
La position que je défends est double : solidarité avec les peuples africains en lutte contre les dominations extérieures ; vigilance face à la dictature intérieure au Togo.
Cette position n’est-elle pas difficile à tenir politiquement ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : Elle est difficile, mais elle est nécessaire. La facilité consisterait à choisir un camp de manière simpliste : soit applaudir tout ce qui se réclame de la souveraineté, soit rejeter mécaniquement tout ce qui vient de l’AES.
La politique exige mieux que cela. Elle exige de penser les contradictions. Elle exige de distinguer les peuples des régimes, les contraintes tactiques des choix idéologiques, la survie logistique de la légitimation politique.
Les patriotes du Togo doivent être capables de dire oui à la rupture souverainiste portée par les peuples de l’AES, tout en disant non à toute complaisance envers le régime togolais.
En conclusion, quelle formule résume le mieux votre position ?
Kafui ADJAMAGBO JOHNSON : On ne combat pas l’impérialisme extérieur en fermant les yeux sur la dictature intérieure.
Vous savez, en politique comme dans la sagesse populaire, on dit que quand on veut manger avec le diable, il faut avoir une très longue cuillère. Les États de l’AES peuvent par nécessité absolue, composer avec le régime soixantenaire du Togo, mais ils doivent le faire avec distance, lucidité et prudence. Le panafricanisme véritable n’est pas une diplomatie entre appareils d’État. C’est une solidarité entre peuples en lutte.
Les patriotes du Togo doivent assumer le panafricanisme de libération en disant : oui à la souveraineté africaine ; oui à la dignité des peuples ; oui à la rupture avec les dépendances anciennes ; mais non à la confusion, non à la compromission, non à la caution donnée aux régimes qui déplacent les chaînes au lieu de les briser.
