S’il est possible de modifier le destin d’un peuple – Notre DESTIN – Il demeure impossible d’altérer notre passé historique !
L’histoire politique du Togo demeure marquée par une controverse fondamentale concernant l’identité du père de la nation. Tandis que le régime d’Gnassingbé Eyadéma s’est efforcé, durant près de quatre décennies, d’imposer la figure du général comme architecte de la nation togolaise, une analyse rigoureuse des faits historiques révèle une tout autre vérité. C’est incontestablement Sylvanus Olympio qui mérite ce titre honorifique, lui qui a conduit le Togo vers son indépendance et posé les fondements institutionnels de l’État moderne. La présente analyse se propose de démontrer, arguments historiques à l’appui, pourquoi la paternité de la nation togolaise revient légitimement à Olympio plutôt qu’à Eyadéma, dont l’accession au pouvoir fut marquée par la violence et dont le règne s’inscrivit dans une logique de prédation plutôt que de construction nationale.
Sylvanus Olympio : L’Architecte de l’Indépendance
Sylvanus Epiphanio Olympio incarne par excellence la figure du père fondateur. Homme politique visionnaire né en 1902, formé à la London School of Economics, Olympio consacra l’essentiel de sa vie à l’émancipation du peuple togolais. Dès les années 1940, il s’engagea résolument dans le combat anticolonial, devenant en 1946 le président du Comité de l’Unité Togolaise (CUT), mouvement politique qui militait ardemment pour l’indépendance du territoire sous tutelle française.
Son leadership s’exprima particulièrement lors des consultations référendaires des années 1950. En 1956, alors que la France proposait un statut d’autonomie limité, Olympio s’opposa fermement à ce qu’il considérait comme un subterfuge colonial. Son combat aboutit finalement le 27 avril 1960, date à laquelle le Togo accéda à l’indépendance complète, devenant ainsi le premier territoire africain sous tutelle des Nations Unies à obtenir sa souveraineté. Cette réalisation historique constitue en soi un titre de gloire indélébile et justifie pleinement l’attribution du statut de père de la nation.
Au-delà de la conquête de l’indépendance formelle, Olympio se distingua par sa capacité à édifier les structures d’un État moderne. Élu président de la République en avril 1961 lors d’élections démocratiques supervisées par les Nations Unies, il s’attela immédiatement à la construction institutionnelle du jeune État. Il dota le pays d’une constitution, organisa l’administration territoriale, créa une monnaie nationale et jeta les bases d’une économie autonome. Sa gestion rigoureuse des finances publiques et son refus de l’endettement excessif témoignaient d’une vision économique responsable, rare à l’époque dans l’Afrique nouvellement indépendante.
La Légitimité Démocratique Contre la Prise du Pouvoir par les Armes
La différence fondamentale entre Olympio et Eyadéma réside dans le mode d’accession au pouvoir. Olympio accéda à la magistrature suprême par la voie démocratique, avec l’assentiment populaire exprimé dans les urnes. Cette légitimité constitutionnelle et populaire confère à son leadership une dimension morale et politique que ne saurait revendiquer celui qui s’empara du pouvoir par la force.
Gnassingbé Eyadéma, de son vrai nom Étienne Eyadéma, ancien sergent de l’armée coloniale française, participa activement au coup d’État sanglant du 13 janvier 1963 qui coûta la vie au président Olympio. Cet assassinat politique, perpétré devant l’ambassade des États-Unis à Lomé, constitue l’un des premiers coups d’État militaires de l’Afrique post-coloniale et inaugura tragiquement une ère d’instabilité politique sur le continent. Eyadéma lui-même ne prit officiellement le pouvoir qu’en 1967, lors d’un second coup d’État, renversant le président Nicolas Grunitzky.
Comment pourrait-on qualifier de père de la nation celui dont l’entrée en politique s’effectua par l’élimination physique du véritable fondateur du pays ? Cette interrogation suffit à elle seule à disqualifier toute prétention d’Eyadéma au titre honorifique revendiqué. Un père de la nation se doit d’incarner les valeurs fondatrices d’un peuple ; il ne saurait être celui qui a versé le sang du véritable géniteur de l’État.
Les Réalisations Contrastées : Vision Nationale Versus Régime Autoritaire
L’examen comparatif des réalisations respectives d’Olympio et d’Eyadéma révèle des trajectoires diamétralement opposées. Durant son bref mandat de moins de trois ans, Olympio parvint à établir les fondements économiques et institutionnels du Togo indépendant. Il privilégia l’éducation, investit dans les infrastructures de base et maintint une politique étrangère équilibrée, refusant les alignements automatiques de la Guerre froide. Sa gestion prudente évita l’endettement excessif qui allait plomber tant d’économies africaines dans les décennies suivantes.
Face à ce bilan, le régime d’Eyadéma, qui s’étendit sur trente-huit années, présente un tableau bien moins glorieux. Certes, des infrastructures furent construites, notamment des routes et des bâtiments publics, mais ces réalisations matérielles ne sauraient occulter la nature profondément autocratique du régime. Le système politique mis en place reposait sur un parti unique, le Rassemblement du Peuple Togolais (RPT), qui monopolisait l’espace politique et réprimait violemment toute dissidence.
Le culte de la personnalité érigé autour d’Eyadéma atteignit des proportions grotesques, avec la multiplication de portraits géants, de monuments à sa gloire et de récits hagiographiques présentant le président comme un être providentiel, voire doté de pouvoirs surnaturels. Cette idolâtrie forcée, loin de témoigner d’un authentique attachement populaire, révélait plutôt la fragilité d’un pouvoir qui ne pouvait se maintenir que par la propagande et la répression.
L’Héritage Moral et Politique
L’histoire a finalement rendu justice à Sylvanus Olympio. Sa mémoire demeure vivace dans le cœur de nombreux Togolais qui y voient le symbole d’une promesse démocratique inaccomplie. Les intellectuels, historiens et défenseurs des droits humains reconnaissent unanimement sa contribution décisive à l’émancipation nationale. Le martyre subi le 13 janvier 1963 a d’ailleurs renforcé sa stature historique, faisant de lui une figure tragique mais héroïque de l’histoire togolaise.
À l’inverse, le legs d’Eyadéma demeure profondément controversé. Si certains lui reconnaissent une certaine stabilité politique et des réalisations infrastructurelles, cette appréciation ne saurait faire oublier les violations massives des droits humains qui caractérisèrent son règne. Les massacres de Bê en 1991, où des centaines de manifestants pacifiques furent tués par les forces de sécurité, constituent une tache indélébile sur son bilan. La confiscation des ressources nationales par un cercle restreint de fidèles, l’instauration d’une dynastie familiale avec la succession dynastique orchestrée en faveur de son fils Faure Gnassingbé, tous ces éléments témoignent d’une vision patrimoniale du pouvoir aux antipodes de l’idéal national.
Enfin
L’examen objectif de l’histoire togolaise conduit à une conclusion sans équivoque : Sylvanus Olympio demeure le véritable père de la nation togolaise. C’est lui qui arracha l’indépendance au colonisateur, qui posa les fondements institutionnels de l’État moderne et qui incarna une vision démocratique et progressiste pour son pays. Sa trajectoire politique, son élection démocratique et son engagement en faveur de la souveraineté nationale légitiment pleinement ce titre honorifique.
Gnassingbé Eyadéma, quelles que soient les infrastructures construites durant son long règne, ne saurait revendiquer cette paternité symbolique. Son accession au pouvoir par la violence, la nature autoritaire de son régime et la perpétuation d’une dynastie familiale contredisent les valeurs mêmes qui définissent un père fondateur. L’histoire, cette juge implacable, a d’ores et déjà rendu son verdict : Olympio appartient au panthéon des héros de l’indépendance africaine, tandis qu’Eyadéma s’inscrit dans la liste des autocrates qui ont confisqué les aspirations légitimes de leur peuple.
Reconnaître Olympio comme père de la nation togolaise n’est pas seulement un exercice de justice historique ; c’est également affirmer les valeurs démocratiques et républicaines qui doivent guider l’avenir du Togo. C’est refuser la falsification de l’histoire et honorer la mémoire de ceux qui ont sacrifié leur vie pour la liberté et la dignité de leur peuple. Dans cette quête de vérité historique réside peut-être aussi l’espoir d’un Togo réconcilié avec son passé et tourné vers un avenir démocratique ; car, si l’on peut infléchir le cours de la destinée d’un peuple, nul ne saurait réécrire les annales de son passé. De grâce, laissez-nous jouir au moins de notre histoire en l’écrivant dans toute sa splendeur et véracité. Sentinelle, où en est la nuit ?
Par : Ben Djagba
Salt Lake City, Utah, USA


