Depuis 1990, le peuple togolais mène une lutte longue, courageuse et souvent douloureuse pour la conquête de la démocratie et de l’alternance au sommet de l’État. Cette lutte a été caractérisée, notamment, par des mobilisations populaires massives, de nombreux sacrifices, de répressions sanglantes et par une résistance politique organisée.
Dans sa lutte, le peuple a gagné des batailles importantes à savoir : le rétablissement du multipartisme en 1991, l’adoption par référendum en octobre 1992 d’une constitution approuvée à plus de 80 % et l’affirmation du principe d’élections pluralistes et démocratiques comme voie légitime d’accès au pouvoir. Toutes ces batailles ont été remportées de haute lutte, et non données sur un plateau d’or par le pouvoir RPT-UNIR, réfractaire à tout changement.
Seulement, au fil du temps, le régime RPT-UNIR, viscéralement hostile aux acquis démocratiques des années 90, s’est, de façon constante, opposé à leur esprit et à leur lettre. Par des révisions constitutionnelles opportunistes, par la violence politique, par la fraude électorale systématique et par l’instrumentalisation des institutions, le pouvoir togolais s’emploie depuis plus de trois décennies à liquider les acquis de la lutte populaire.
Devant le refus de la démocratie par le régime dictatorial en place, l’opposition togolaise essaie, de façon courageuse et résolue, de mener la résistance en empruntant deux voies que la constitution de 1992 offre au peuple togolais. Ces deux voies sont la mobilisation populaire (marches, grèves, soulèvements civiques) et la lutte politique institutionnelle, notamment par la participation aux élections que le pouvoir a réussi, grâce à des manœuvres antidémocratiques, à dévoyer.
Cette stratégie adoptée par l’opposition togolaise n’est ni une naïveté ni une compromission. Elle est une constante de beaucoup de luttes démocratiques contre les régimes autoritaires à travers le monde, même si nous devons reconnaître qu’au Togo, le pouvoir s’est servi toujours de parodies d’élections pour affaiblir l’opposition en lui attribuant des scores faibles qui découragent ses partisans. C’est un fait indéniable qu’au Togo, les élections ont été toujours braquées par régime RPT-UNIR au point que personne ne croit encore à la possibilité de réaliser l’alternance par les urnes.
Dès lors, au lieu que tous les partisans du changement s’attaquent au régime qui organise le braquage des élections et qui a confisqué la souveraineté du peuple, c’est plutôt les victimes de la dictature qui sont prises pour cible, notamment sur les réseaux sociaux.
Des gens, qui n’ont jamais fait la preuve de leur capacité de mobilisation des citoyens, se proclament « révolutionnaires » et s’attaquent aux partis politiques d’opposition, accusés d’être un « piège du régime ». En fait, on assiste à une dangereuse rhétorique contre certains partis et leaders de l’opposition démocratique. Plus qu’une simple rhétorique, il s’agit d’une thèse qui repose sur une falsification grossière de l’histoire de lutte politique. Cette thèse consiste à faire aux populations croire que le multipartisme serait une invention du régime ; que les élections seraient par nature mauvaises ; que les leaders de l’opposition seraient complices ou responsables de la longévité de la dictature.
Malheureusement pour les tenants de cette fausse thèse, l’histoire de la lutte pour la démocratie est très récente et la falsifier ne sera pas œuvre aisée. Quoi qu’il en soit, ce que les partisans du changement doivent retenir, c’est que le multipartisme n’a jamais été voulu par le régime RPT-UNIR. Il lui a été imposé par la rue. Les élections ne sont pas une ruse du pouvoir, mais elles sont la conséquence logique du pluralisme politique arraché de haute lutte, par la sueur et le sang de nombreuses togolaises et de nombreux togolais.
Les élections ne sont pas mauvaises en soi. Ce qui est mauvais, c’est la confiscation des élections par la fraude. Et tout le monde sait que c’est le régime RPT-UNIR, qui confisque les élections par la force. L’une des contre-vérités que certains répandent sur les réseaux sociaux est que les partis politiques d’opposition, parce qu’ils sont institutionnalisés, ne peuvent pas mener la résistance contre le pouvoir dictatorial qui nous régente. Mais, une telle affirmation est aux antipodes des faits historiques.
En effet, lorsqu’on on scrute un peu l’histoire des luttes de libération contre des systèmes tyranniques dans le monde, on se rend plutôt compte que les partis politiques ont toujours été des instruments historiques de résistance face à l’oppression. C’est une vérité indiscutable, l’histoire politique africaine et mondiale est formelle sur ce point. Pour s’en convaincre arrêtons-nous sur les cas suivants :
– Au Ghana, la Convention People’s Party (CPP) de Kwame Nkrumah a mobilisé les masses contre le colonialisme britannique et conduit le pays à l’indépendance.
– Au Togo, le CUT (créé par le colon français) de Sylvanus Olympio fut le fer de lance de la lutte anticoloniale.
– En Guinée-Bissau, c’est le PAIGC d’Amílcar Cabral qui a organisé la lutte de libération nationale.
– En Afrique du Sud, l’ANC a été l’outil principal de mobilisation contre l’apartheid, combinant lutte politique, mobilisation populaire et résistance clandestine.
Dans aucun de ces cas, l’existence de partis politiques n’a pas empêché la révolution. Au contraire, les partis ont rendu possible la révolution. Pour rester dans le cas du Togo, suite au coup d’Etat d’avril 2024 contre la constitution, ce sont certains partis politiques qui ont essayé à travers des meetings de mobiliser le peuple. Par conséquent, qualifier aujourd’hui de traîtres, sans jamais avoir soi-même organisé une mobilisation significative, ceux qui incarnent la résistance et qui ont essayé de conscientiser le peuple, relève soit de l’ignorance historique, soit de la mauvaise foi.
Dans tous les cas, il est constant qu’au Togo, les grandes mobilisations populaires, qui ont failli faire tomber le régime RPT-UNIR, ont été l’œuvre des partis politiques d’opposition.
Par ailleurs, il est important de rappeler que la révolution ne se décrète pas, elle s’organise. L’histoire nous enseigne que les révolutions sont le fruit d’une organisation et non du bavardage. C’est bien de discourir pour conscientiser le peuple. Mais pour passer à l’action, il faut une bonne organisation. Les partis politiques, malgré leurs limites et leurs contradictions, demeurent des cadres structurants de mobilisation, de formation politique et de canalisation des aspirations populaires.
Ainsi, détruire la crédibilité de l’opposition organisée, c’est objectivement servir le régime que l’on prétend combattre. Ce qui est certain, c’est que le combat du peuple togolais n’oppose pas « révolutionnaires purs » et « partis corrompus ». Il oppose un peuple en quête de liberté à un régime autoritaire déterminé à se perpétuer. Face à cette réalité, la lucidité est une arme. Aussi, réhabiliter la vérité, défendre les acquis de la lutte, refuser les mensonges érigés en dogmes : voilà une responsabilité politique et morale. Car sans mémoire, il n’y a pas de victoire durable.
BINAFAME Kohan Kidékiyime
Source : Lecorrecteur.tg


