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Interview de Me Mouhamed Tchassona-Traoré« Gouverner, c’est choisir entre le nécessaire, l’utile et l’efficace »

Alors que le Togo amorce une nouvelle séquence institutionnelle et politique, Me Mouhamed Tchassona-Traoré, sénateur, président du Cadre permanent de concertation (CPC) et du Mouvement citoyen pour la démocratie et le développement (MCD), livre une lecture sans détour de l’actualité nationale. Héritage politique de feu Zarifou Ayéva, pratique du dialogue, rôle du CPC, défis socio-économiques, Vᵉ République. L’homme politique revient sur les lignes de force qui structurent sa vision du devenir togolais. Bonne lecture.

Afreepress : Quels sont vos vœux à l’endroit du peuple togolais en ce début d’année 2026 ?

Me Mouhamed Tchassona-Traoré : Merci pour l’opportunité que vous m’offrez au seuil de cette nouvelle année 2026 pour dire mes vœux à l’ensemble de nos compatriotes.

Mes vœux de santé, d’ouverture pour cette année 2026, de perspectives pour nos jeunes et d’opportunités également pour l’ensemble de la Communauté nationale qui peine souvent à trouver sa voie à tous les niveaux.

Mes pensées vont également à tous nos compatriotes qui sont décédés à l’intérieur du pays comme à l’extérieur. Que leurs âmes reposent en paix. Je n’oublie pas nos compatriotes qui sont dans les hôpitaux ou chez les guérisseurs qui se battent tous les jours pour retrouver la santé. Puisse Dieu leur accorder la santé et les ramener à tous en bonne santé.

Mes vœux également pour la nation togolaise qui, ces dernières années, a connu beaucoup de changements, beaucoup d’incompréhensions.

L’émets le vœu que nous Togolais puissions au-delà de nos critiques, de nos ambitions, de nos visions ou de nos philosophies à la fois politiques, culturelles ou de toutes sortes, qu’on puisse dégager un minimum sur lequel l’ensemble des Togolais se mettra d’accord.

Nous avons un pays, nous avons une population et nous avons un avenir à construire. L’ensemble de cette triptyque doit être au cœur de nos préoccupations pour que, quoi qu’il nous arrive, nous puissions identifier les pistes par lesquelles nous pourrons construire une dynamique qui permettrait au Togo de se relever. Tels sont mes vœux pour l’ensemble de nos compatriotes… pour notre pays…, pour l’année 2026.

Agence de presse AfreePress : Vous avez rendu un vibrant hommage à feu Zarifou Ayéva, décédé en fin d’année dernière. Me Mouhamed Tchassona-Traoré, quels héritages politique, moral et humain feu M. Zarifou Ayeva laisse-t-il à la nation togolaise ?

Me Mouhamed Tchassona-Traoré : Vous avez relevé la question relative à l’hommage que j’ai rendu à mon parrain. Je l’appelle parrain. C’est mon grand frère, mais il est à la fois mon parrain.

Il est mon double parrain. Il est à la fois mon parrain dans le Lions Club International où il m’a fait découvrir l’amitié à travers le monde. Il l’est également sur le plan politique, dans le parti où j’ai fait mes premières armes en tant qu’homme politique.

Je l’ai côtoyé pendant de longues années. Nous avons partagé beaucoup de choses en commun. Il y a des choses qui se sont passées pendant que j’étais avec lui. On a échangé de nombreuses fois avec lui, nous avons rencontré d’autres hommes politiques parmi lesquels notre compatriote Me Yaovi Agboyibor, Me Edem Kodjo et j’en passe.

Nous savions combien Ayéva Zarifou avait à cœur de travailler au-delà de nos attentes pour une démocratisation rapide dans notre pays face à des besoins existentiels qui s’exprimaient et à des demandes pressantes de nos populations pour une alternance politique.

Feu Ayéva Zarifou était de ceux qui menaient des démarches qui devraient être analysées sous l’angle d’un soleil de midi. J’évoque l’expression de soleil de midi en pensant à Jean Paul Sartre qui dit que dans tout ce que nous faisons, les combats que nous avons menés, il vaut mieux ramener les débats vers le centre pour pouvoir trouver un minimum de compromis.

Si tout le monde devait rester sur ses exigences, finalement il n’y aura de solution pour personne. Mais en ramenant l’équation au centre des préoccupations de tout le monde, tout le monde attrape un tout petit peu du bout de la solution et c’est ce qu’on appelle le compromis national.

Feu Ayeva était un homme de conviction également lorsqu’il croyait que la solution envisagée était la seule dans les moments difficiles que traversait notre pays, il s’y accrochait et parfois nos amis politiques avaient du mal à pouvoir le comprendre et c’est après qu’ils le découvraient tous.

Nous savons également que Zarifou Ayéva était au centre de tous les dialogues majeurs qu’il y a eus entre l’opposition et le pouvoir politique.

Je sais comment il a négocié les accords-cadres de Lomé à Bruxelles dont j’ai fait partie de ceux qui ont travaillé dans l’équipe du Ministre Stazy pour organiser et donner du contenu à ce dialogue et les résultats qui en sont sortis. Nous savions également le rôle qu’a joué le PDR lors des Accords de Ouaga pour qu’on puisse trouver des compromis sur les questions qui étaient soulevées suite au décès de feu Gal Gnassingbé Eyadéma.

Donc, à ces trois niveaux, nous connaissons Zarifou Ayéva, comme un homme de parole. N’oublions pas ses origines de Prince. Un Prince ne se dément pas. Un Prince a la parole mesurée et lorsqu’il parle, il ne revient pas en arrière.

C’est pour cela que beaucoup l’ont trouvé arrogant. Ils ont vu en lui, quelqu’un qui n’écoutait pas. C’est parce qu’il avait foi à ses convictions et lorsqu’il identifiait une solution comme étant possible il s’y accrochait. C’est une des figures les plus importantes de notre pays.

Parler de Zarifou Ayéva sans parler d’Edem Kodjo et de Yaovi Agboyibor c’est leur faire du tort. Toutes ces illustres personnalités que nous avons perdues ont marqué de leur empreinte l’action politique du Togo. Que Dieu les accepte dans son royaume et qu’il apaise les cœurs de l’ensemble de nos compatriotes qui ont ressenti leur vide comme quelque chose d’insurmontable.

Agence de presse AfreePress : Me Mouhamed Tchassona-Traoré, vous êtes Sénateur, président du Cadre Permanent de Concertation (CPC) et président du Mouvement Citoyen pour la démocratie et le Développement (MCD). Comment expliquez-vous la confiance placée en vous par les plus hautes autorités de ce pays au regard de votre parcours politique, parfois très critique et engagé contre la gouvernance actuelle ?

Me Mouhamed Tchassona-Traoré : J’appartiens à cette catégorie de Togolais qui pense que toute action politique doit avoir pour fondement un triptyque. La première, c’est qu’il faut mûrir la réflexion. La mûrir profondément. Et lorsque vous mûrissez la réflexion, vous ne pouvez engager des propositions aux actions politiques que quand vous les analysez sous la bannière de trois critères.

La solution que je propose est-elle nécessaire ou contingente ? Ce qui est contingent n’est pas forcément nécessaire. L’air est nécessaire mais fumer ne l’est pas. C’est contingent.

L’eau est nécessaire mais boire de la boisson ne l’est pas. C’est contingent. Il faut analyser ce que je propose et se demander si c’est nécessaire pour le pays. Et lorsque cette condition est réunie vous passez à la seconde étape qui est de savoir ce que vous proposez est-il utile, ou opportune comme solution ? Est-ce que la solution cadre avec les exigences du moment ?

Si vous identifiez qu’elle est utile. Vous passez à la troisième étape qui est de savoir est-ce que la solution préconisée est efficace ? Est-ce qu’elle produit un résultat positif pour le pays.

Restez simplement à l’étape d’une solution nécessaire ou d’une démarche nécessaire et utile sans évoquer la troisième dimension qui est son efficacité, c’est faire du populisme ou de la démagogie.

Donc, je suis de ceux qui pensent qu’une démarche politique doit respecter ce cadrage et cette forme de conducteur. Et lorsque je suis convaincu que les trois critères posés convergent, je m’inscris dans cette position-là et rien ne peut me faire bouger.

Donc, c’est de cette manière que nous devons comprendre tout homme politique, la manière dont il aborde les questions.

Cela dit parfois, en abordant les sujets sous cet angle-là, il arrive que nos compatriotes, en fonction de l’ambiance du moment, ne partagent pas les mêmes approches que nous. Pour eux, il faut rester à la première étape qui estime que la solution est nécessaire.

Mais ce qui est nécessaire pour toi est-il nécessaire pour le pouvoir en place ? La politique, c’est une question de poids, d’intérêt et de rapport de force.

En fonction des intérêts que chacune des parties développe, et au regard des moyens que l’on peut mobiliser pour atteindre les résultats escomptés, on agit.

J’aime répéter la phrase de quelqu’un qui n’est pas loin de moi, qui dit qu’il faut : « réviser ses ambitions ». Lorsqu’un homme politique dit que ma source, c’est le peuple, c’est ce que dit le peuple sans qu’on sache à quel moment le peuple s’est exprimé et lui a confié cela. Les existent des personnalités politiques qui disent que c’est ce que je pense, c’est ce qui est bon pour le peuple, sans qu’ils aient demandé à ce peuple ce qu’il veut.

Au MCD nous avons ce qu’on appelle des balises, qui nous permettent d’aborder les questions politiques de manière sereine. De sorte que tout ce que nous disons et faisons soit en rapport avec cette ligne politique que nous nous sommes donnés.

C’est pour cette raison que nous n’avons jamais de mots de tête lorsqu’on nous critique par rapport à une certaine prise de position.

Agence de presse AfreePress : Me Mouhamed Tchassona-Traoré, partagez-vous le même sentiment que certains Togolais qui estiment que le CPC est un organe « postiche » sans réel pouvoir et manipulé ?

Me Mouhamed Tchassona-Traoré : Au Cadre Permanent de Concertation (CPC), le hasard des calendriers électoraux fait que de septembre 2024 où j’ai été porté à la tête de cette instance, je me retrouve encore en 2026 à la tête du CPC. Ceci est lié aux calendriers électoraux qui ont imposé un certain nombre d’exigences à respecter pour avoir des processus apaisés et sans heurts.

Au-delà de tout, les partis politiques se battent pour apporter un mieux-être à la population. Et nos actions ne doivent pas contribuer à créer plus de frustration, de pertes en vies humaines, de maladies ou de prisons pour nos compatriotes.

Ce que nous pouvons faire pour éviter que le pays ne bascule, nous l’avons fait. Telle a été notre démarche. Nous pensons que le CPC est une nécessité pour notre pays. Pourquoi ?

Depuis 2018 à ce jour, l’opposition a perdu toutes les élections. Si nous devions rester dans le schéma classique de j’ai gagné, je gouverne, il n’y aura plus de débat entre la classe politique de l’opposition et le pouvoir en place.

Or, le CPC est venu comme un mécanisme de soupape pour permettre d’amoindrir ce vide de dialogue institutionnel. Le dialogue institutionnel doit se faire où ? A l’hémicycle où la majorité et l’opposition se retrouvent et discutent sur les projets du gouvernement et les propositions qui viennent de l’opposition.

Mais avec une Assemblée nationale qui, depuis 2018 à ce jour, est majoritairement acquise au pouvoir, et il n’y a pas de moyens pour réellement discuter avec la majorité parlementaire, pendant ce temps, le CPC qu’on le veuille ou non, jouait le rôle qui est le sien.

Les résultats engrangés sont énormes. Le CPC a fait beaucoup de travail. Nous pouvons profiter de cette occasion pour évoquer une des victoires majeures du CPC.

Agence de presse AfreePress : Laquelle s’il vous plaît…

Me Mouhamed Tchassona-Traoré : C’est la libération de nos concitoyens de la prison tout dernièrement. Pendant longtemps le débat s’est crispé entre le gouvernement et la Société Civile sur la question de la qualité du statut de ces détenus.

La Société Civile estimait qu’ils étaient des prisonniers politiques et le gouvernement togolais a toujours nié l’existence de détenus politiques au Togo estimant que ce sont des détenus de droit commun.

Cela a fait que le dossier n’avançait pas. Le CPC s’est saisi de la question en estimant qu’il s’agissait de questions de rhétorique. Nous avons estimé que si c’était simplement des questions de rhétorique qui faisaient que nos compatriotes croupissent toujours en prison, alors nous ne méritons pas notre titre de responsables politiques. Et c’est le CPC qui a trouvé la formule que nous avons dégagée ensemble avec le gouvernement.

Nous avons proposé au CPC de dire que les personnes arrêtées et enfermées dans nos prisons étaient des personnes arrêtées ou détenues à l’occasion d’événements à caractère politique.

Ce qui a ouvert une brèche à la résolution du problème. Qu’elles aient commis des infractions de droit commun ou non, ces infractions ont été commises à l’occasion des événements à caractère politique. Le code pénal est clair sur un certain nombre d’infractions.

Ce n’est pas parce qu’on est un homme politique ou que nous sommes allés à une manifestation politique que nous pouvons commettre des infractions impunément.

Mais, la Société Civile estimait que ce sont des détenus politiques tout court. Puisque c’était à l’occasion d’événements à caractère politique qu’ils ont été arrêtés tout en éludant l’aspect pénal de la question.

Alors la formule qui a permis de mettre le gouvernement et la Société Civile d’accord, c’était de dire que ce sont des personnes qui ont été appréhendées à l’occasion d’événements à caractère politique. Même si ces personnes ont commis des infractions pendant ces manifestations. C’est ce qui a amené le gouvernement à permettre le jugement de ces personnes, chose sans laquelle on ne pouvait pas demander une grâce présidentielle en leur faveur. En droit, si ces personnes n’étaient pas jugées et condamnées, on ne pouvait pas demander une grâce présidentielle en leur faveur. Au moins, cela a permis de les juger, et aujourd’hui beaucoup ont recouvré leur liberté. Malheureusement ni la presse, ni personne n’évoque ce travail du CPC.

Agence de presse AfreePress : Mais la Société Civile estime que c’est plutôt grâce à elle, à sa pression conjuguée à la pression diplomatique que cette libération a été rendue possible.

Me Mouhamed Tchassona-Traoré : Il y a parmi ces prisonniers, des gens qui sont en prison depuis sept ans. Qui ont été appréhendés depuis sept ans. Pendant cette période, il n’y a pas eu de chancellerie au Togo? Il n’y a pas eu de société civile au Togo?

Il y a eu plusieurs Examens Périodiques à Genève où cette question est toujours revenue. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de solution? Il ne faut pas se leurrer, le CPC a fait ce qu’il y avait lieu de faire et nous en sommes fiers.

Nous attendons aujourd’hui que ceux qui sont encore en détention et qui ne sont pas encore jugés, nous attendons que le Parquet ouvre la voie à leur jugement pour qu’ils bénéficient puissent eux aussi, bénéficier de la grâce née du travail du CPC. C’est le débat de ping-pong entre la Société Civile et le gouvernement qui a retardé la résolution de la question. Heureusement que le CPC est venu et a aidé à trouver une issue.

Agence de presse AfreePress : En matière de fidélité à vos convictions politiques. Renoncez-vous à ces convictions aujourd’hui vous êtes dans une posture d’ouverture à UNIR ?

Me Mouhamed Tchassona-Traoré : Je vais partir d’une certaine base. Cherchez-moi un seul parti politique ou à sa naissance, a mis dans ses statuts, nous sommes un parti politique d’opposition. Tous les partis qui se créent ont pour vocation de prendre le pouvoir et de l’exercer. Le pouvoir, il est à tous les niveaux.

Le MCD a une idéologie et nous ne sommes jamais sortis de notre idéologie. Elle se décline en cinq points. Quand vous prenez nos statuts et que vous analysez nos sorties, vous vous retrouvez dedans.

Nous sommes fiers d’avoir une telle idéologie qui encadre notre action et nos pensées politiques. La première, nous militons pour une démocratie participative.

Aujourd’hui avec l’éclosion des réseaux sociaux, le débat politique est désormais à ce niveau. Sauf qu’il nous reste des réglages, il nous reste des mécanismes qui nous permettent d’éviter des débordements.

La deuxième démarche pour nous, repose sur la lutte contre la violence. Il s’agit de la non-violence. Nous voulons dire nos vérités sans violence. Ce n’est pas parce que nous ne sommes pas d’accord avec le pouvoir en face, que nous allons utiliser un langage ordurier, à leur endroit.

Une pensée est beaucoup plus acceptée que lorsqu’elle est bien formulée. Mais lorsque vous insultez quelqu’un, comment voulez-vous qu’il vous écoute encore?

Donc nous combattons la violence à la fois physique et verbale. Nous n’avons jamais été violents dans nos sorties, dans nos écrits et dans nos actions.

La troisième piste de notre idéologie repose sur le dialogue. En Afrique, les gens pensent que le dialogue est un mécanisme de règlement de conflits. Le dialogue n’est pas simplement un mécanisme de règlement de conflit plutôt. Il est en amont, un mécanisme qui permet même d’éviter les conflits.

Nous sommes dans des pays africains où l’Etat même est en construction. Nous savons que nos populations sont diverses avec leurs réalités à la fois culturelles, religieuses et autres. Nous avons un pays qui se construit difficilement avec des réalités diverses au plan national. Donc nous n’avons pas les mêmes exigences et les mêmes attentes.

Nous avons aujourd’hui plusieurs écoles philosophiques et religieuses qui conditionnent notre réaction. Vous verrez que la formulation des exigences, quand on prend chaque acteur, il considère que le problème est entier chez lui, et qu’il est le seul à souffrir de ce problème.

Dans des pays comme les nôtres, lorsque vous ne mettez pas en place des mécanismes qui permettent d’arrondir les angles, de parvenir à un minimum commun, vous allez droit dans le mur.

Ce n’est pas nous qui avons inventé ce mécanisme, il existait depuis longtemps et il a même été recommandé par le NDI dans les années 93 au Ghana. Je fais partie de ceux qui avaient été envoyés à Accra pour expérimenter ce mécanisme de dialogue.

Savez-vous comment le Ghana a évolué sur le plan politique jusqu’ici. C’est grâce à ce travail que le NDI a institué dans le pays. Ils appelaient cela « le cocus ».

Lorsqu’il y a un événement majeur, au lieu que les partis politiques, chacun dans sa chapelle développe des discours parfois démagogiques, on invite tous ceux qui ont une proposition sur le sujet, en présence des universitaires, des spécialistes, du corps diplomatiques et des membres de certaines institutions. On demande à chacun d’exposer ses propositions et idées. Après ces exposés, vient le temps des questions. On vous demande alors le mécanisme que vous allez adopter pour régler le problème. Cela permet de démasquer les démagogues et laisser la place aux propositions réalistes et une réflexion beaucoup plus constructive.

Le CPC au Togo est en quelque sorte ce type de mécanisme que les institutions internationales recommandent à beaucoup d’autres pays. Moi j’ai reçu à mon cabinet, des consultants de l’Union Européenne qui ont cherché à voir comment cela fonctionnait au CPC. Ils sont en train de penser à le proposer à d’autres pays.

Il s’agit d’un mécanisme qui permet de minimiser les inconvénients de la démocratie. Comme le dit quelqu’un, la démocratie est le système le plus mauvais mais c’est qu’il n’y a pas d’autres de meilleure qu’elle actuellement. Ce qui voudra dire qu’il y a, certes des ratées. Si on devait se fier à la règle de, je gagne je gouverne, vous imaginez les difficultés.

Au Togo, dans les cinq prochaines années, il n’y aura pas d’élection. Pas d’élection législative, pas d’élection municipale. Que vont faire les partis politiques? Il n’y a pas de passerelle pour la résolution des conflits, à moins de voir les gens raser les murs la nuit pour aller voir tel Ministre ou le Président du Conseil afin de régler leurs problèmes particuliers. Mais la nation pendant ce temps, on la met où ?

Au moins le cadre du CPC nous permet aujourd’hui de pouvoir aborder certaines questions là-bas, même si les résultats ne sont pas toujours ce que nous souhaitons.

Nous devons savoir que le CPC n’est pas un cadre qui décide. C’est un cadre de proposition. Il ne se substitue pas aux institutions constitutionnelles. Il s’agit d’un mécanisme mis en place pour permettre aux partis politiques de se retrouver, d’échanger et de faire des propositions.

Il revient au gouvernement de savoir si ses propositions, il les prend en compte ou non. Mais c’est déjà quelque chose que de se retrouver, de se parler. Ceci nous permet de nous connaître, d’éviter des jugements de valeurs sur des personnes, d’exprimer des états d’âmes à tout-va. Voilà l’une des dimensions du travail du MCD, une dimension inscrite dans nos statuts. C’est le dialogue permanent et à tous les niveaux, au niveau des agriculteurs, des travailleurs.

Voilà la troisième dimension des valeurs défendues par notre parti politique.

La quatrième dimension fait partie de notre idéologie, c’est le respect de nos diversités. Il faut que tout ce que nous faisons dans ce pays, nos diversités ( culturelles, ethniques, physiques) soient prises en compte.

On ne doit pas concevoir un plan de développement qui exclut une partie du Togo. On doit tout faire pour que le Togo soit pris comme une entité homogène en ce qui concerne la réflexion stratégique de développement national.

Le cinquième pilier de notre idéologie, porte sur le besoin de repositionner le Togo comme un pays qui a conscience de ce qu’il est. 56.600 Km2, c’est trop peu. Cela fait peut-être la préfecture d’un autre pays.

Si nous ne prenons pas garde de gérer ce patrimoine de manière parcimonieuse, nous courons un grand danger. Voyez la ville de Lomé aujourd’hui et la ville de Tsévié, il n’y a plus d’espace pour l’agriculture. Il en est de même pour Lomé-Aného. Tout est pris par le béton.

Si nous n’avons pas une gestion qui tienne compte de notre réalité, de ce que nous sommes, de notre petitesse, nous courons un danger. Demain nous serons une mégalopole. Toutes les villes vont s’imbriquer, on quittera Lomé à Cinkassé sans trouver un espace pour cultiver. Or il y a une densité au niveau de la démographie, la population croît malgré tout.

Il faut réfléchir à ce qu’on va laisser aux générations futures. Et sur beaucoup d’autres plans, nous pensons que le Togo doit repenser sa dynamique de développement.

Agence de presse AfreePress : Comment avez-vous accueilli l’arrivée de la Vème République? Avez-vous remarqué quelque chose de différent dans la gestion politique entre la Vème et la IVème République ?

Me Mouhamed Tchassona-Traoré : La Vème République est arrivée sans crier gare. Tout le monde a été surpris de son avènement. A ce niveau, tout de suite une remarque peut-être à faire. En dehors des périodes de renversement anticonstitutionnel ou de révolution, c’est toujours celui qui gouverne qui propose des modifications d’ordre constitutionnel.

Il n’y a pas un seul pays dans lequel les modifications constitutionnelles sont venues d’ailleurs que de ceux qui gouvernent. Pour la simple et bonne raison que lorsqu’on se replace dans le contexte Français de 1964, le Général de Gaulle disait ceci : “Une constitution c’est d’abord un esprit, c’est un texte et c’est une pratique”.

Si c’est un esprit, c’est ceux qui gouvernent qui savent à quel moment de la trajectoire du pays, les améliorations à apporter. C’est ceux qui gouvernent qui savent à quel moment impulser une modification à la constitution. Ce sont eux également qui savent le meilleur moment où un texte doit être pris et dans quelle forme. Est-ce qu’il faut aller au Référendum, la Constitution permet-elle sa modification au niveau de l’Assemblée Nationale?
Maintenant une constitution ne peut justifier sa pertinence qu’à la pratique et on peut dire que l’année 2026, sera l’année 1 de la Vème République. Donc il est trop tôt pour tirer les conséquences, les conclusions du fonctionnement de la Vème République.

On est en 2026, on vient de mettre en place un nouveau gouvernement, nous attendons de voir dans les années à venir si la modification de la constitution était pertinente et justifiée. Mais sans la pratique, ce sera difficile de s’hasarder sur sa pertinence ou non.

Agence de presse AfreePress : Partagez-vous les arguments qui sous-tendent l’avènement de la Vème République qui sont entre autres les élections présidentielles qui débouchent sur des crises post-électorales ?

Me Mouhamed Tchassona-Traoré : Les auteurs de la Vème République disent que c’est pour donner davantage d’oxygène, de flexibilité, de pertinence aux actions gouvernementales. Bien sûr, nous remarquons qu’en Afrique, toutes les élections présidentielles débouchent toujours sur des drames.

Si l’avènement de la Vème République peut nous faire l’économie de ces drames et crises, c’est déjà quelque chose. Si une élection doit déboucher sur des pertes en vies humaines, je me demande pourquoi nous faisons de la politique? Si c’est pour faire mourir les gens… Ce n’est pas la peine.

Maintenant sur le contenu de la Vème République, il me semble qu’il est trop tôt pour tirer des conséquences. Voyons d’ici à 2026, 2027. Si cette Vème République produit des résultats satisfaisants, nous dirons alors qu’elle est pertinente. Nous sommes déjà en train de l’expérimenter au niveau du Sénat.

Nous voyons déjà son importance et les changements que cela a apporté. Au niveau des textes, nous avons expérimenté la navette parlementaire dans l’élaboration du budget 2026. Si vous saviez le débat qu’il y a eu au niveau du Sénat par rapport à l’élaboration de ce budget, Dieu seul sait.
Tous les Ministres qui sont passés, peuvent témoigner qu’ils ont eu affaire à des gens qui étaient prêts et bien renseignés sûr le budget quand bien même le texte était arrivé vers la fin de l’année.

Mais en même temps, nous n’avons pas eu assez de temps et c’était hasardeux de formuler des amendements compte tenu de la navette parlementaire et du temps. Nous risquions de tomber dans une nouvelle année sans budget, et paralyser le pays. Du coup, le Sénat a plutôt fait beaucoup de recommandations sur le budget annuel rectificatif soumis dans la même période.

Agence de presse AfreePress : Comment appréciez-vous la situation socio-politique et économique de notre pays? Ressentez-vous les mêmes difficultés que les Togolais ?

Me Mouhamed Tchassona-Traoré : Mais tous les Togolais sont logés à la même enseigne quel que soit leur statut social. Parce que si vous êtes le seul de votre famille qui émerge du lot, imaginez l’ensemble de toutes les charges de la famille sur vous seul… Des membres de votre famille et toutes les connaissances qui ne comptent que sur vous. Ce que vous gagnez d’une main, vous le perdez de l’autre.

Nous sommes tous logés à la même enseigne. Les difficultés d’ordre économiques, sociales, il faut être hypocrite pour méconnaître leur importance et leur acuité. Le vœu que nous faisons, c’est que davantage d’initiatives soient prises pour juguler ces difficultés. Surtout au niveau de la pression fiscale.

On nous parle de 14.000 sociétés créées en 2025, a-t-on fait les enquêtes pour voir sur ces 14.000 sociétés créées, quelles sont celles qui tiennent encore debout. La pression fiscale est telle que beaucoup de sociétés ferment pour aller s’installer ailleurs. L’OTR doit revoir son fonctionnement pour alléger la pression fiscale parce que trop d’impôts tuent l’impôt.

Ce sont les entreprises qui créent de l’emploi, ce sont des entreprises qui créent de la valeur ajoutée, ce sont les entreprises qui créent de la croissance et si on les étouffe, vous imaginez ce que cela peut donner. C’est comme si on tuait la vache à lait. Il n’y aura plus de lait. C’est cette dimension de la crise qu’il ne faut pas oublier.

Au niveau de la création des emplois, il faut davantage d’initiatives qui permettent aux jeunes de s’auto-employer. La convertibilité doit être de mise. Beaucoup d’étudiants pensent que lorsque je fais le droit, je dois faire une carrière en droit. Mais non, on peut faire du droit et finir comme un entrepreneur. Ce qui n’a rien à avoir avec le droit. On peut faire l’agriculture et devenir commerçant.

Il faut que le gouvernement mette en place des pistes qui permettent aux jeunes de pouvoir se prendre en charge et de trouver des débouchés. Il faut aussi repenser l’école. L’école togolaise est trop calquée sur les périodes d’après-guerre. Beaucoup de nos Universités sont pleines d’étudiants qui font des carrières littéraires et qui débouchent sur rien. Beaucoup sont sur des Zémidjans aujourd’hui. Il faut davantage développer des centres de formation professionnelle et technique, des écoles de métiers. Identifier quels sont les métiers que les gens exercent et qui rapportent. Le vulcanisateur qui est au bord de la route gagne parfois mieux que le fonctionnaire de cadre A1. P

C’est à l’Etat de mettre en place un mécanisme d’accompagnement. Le crédit emploi peut aussi être une des pistes pour aborder ces questions.

Il faut également appliquer une politique de préférence nationale. Il y a des emplois où les Togolais ne se retrouvent pas. En Europe, dans tous les pays, il y a des emplois qu’on ne peut exercer que lorsqu’on est Français, Italien ou Allemand. Et il y a certains emplois qui sont ouverts aux ressortissants des autres pays européens et enfin, d’autres que n’importe qui peut exercer.

Si nous ne passons pas par ces prismes pour tamiser, pour faire en sorte que les Togolais soient prioritaires, on n’ira de crise en crise au niveau économique et social.

Voilà autant de pistes sur lesquelles nous pensons que le gouvernement doit agir en revoyant sa copie et initier des réformes majeures.

Mon souhait est que les Togolais gardent l’espoir qu’ils ont, qu’ils cultivent la résilience au quotidien et qu’ils maintiennent l’espoir. Il y a une métaphore, qui dit lorsque vous vous réveillez la nuit et que vous regardez le ciel tout est noir autour de vous, mais qu’est-ce qui capte votre attention? C’est le firmament scintillant, c’est lui qui vous rappelle qu’il y a de l’espoir et qu’un jour meilleur, vient. Soyons des gens nourris d’espoir que demain sera meilleur qu’aujourd’hui.

Interview réalisée par la Rédaction de l’Agence de presse AfreePress

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