Officiellement, le taux de chômage est passé de 3,20 % en 2023 à 3,10 % en 2024, son niveau le plus bas depuis plus de trois décennies, selon les données compilées par Trading Economics. Sur la période 1991-2024, il s’est établi en moyenne à 4 %, avec un pic à 4,70 % en 2014. Les indicateurs semblent donc au vert.
Et pourtant.
Du nord au sud du pays, le sentiment d’abandon persiste chez une partie de la jeunesse. Les plaintes reviennent, lancinantes : initiatives entrepreneuriales freinées par la fiscalité, accès au crédit quasi inaccessible, taux d’intérêt dissuasifs, programmes de formation jugés déconnectés des réalités économiques.
À Lomé, cette tension prend un visage familier : celui du conducteur de taxi-moto ou de tricycle. Ils sont devenus la vitrine paradoxale d’un pays où le chômage statistique recule, mais où la précarité demeure.
Agbessi – nom d’emprunt – conduit un nyonnyonvi (tricycle) entre le grand marché et les quartiers périphériques de la capitale. À 36 ans, diplômé en droit public, il parle d’une fatigue qui n’a rien de spectaculaire. Une usure lente.
Chaque jour, il doit verser 5 000 francs CFA pour la location de son engin. À la fin de la journée, il reste peu. Trop peu pour bâtir un projet de vie. « Quand tu es dedans, tu n’as plus le temps de penser à autre chose. Les journées s’enchaînent, les années passent, et un jour tu te rends compte que tes rêves sont derrière toi », confie-t-il.
Parmi ses collègues, dit-il, il y a des diplômés, des ouvriers qualifiés, des étudiants en attente d’opportunités. Le chômage, au sens strict, n’est peut-être pas massif. Mais l’emploi précaire, lui, semble devenu la norme.
C’est là que se niche le malaise : entre la baisse des statistiques et la stagnation des trajectoires individuelles.
Pour beaucoup, l’horizon se résume à une alternative brutale : partir ou rester et s’installer dans une survie quotidienne. L’exil comme promesse incertaine. L’immobilité comme renoncement progressif.
Parfois, Agbessi évoque les générations passées. « Je pense à nos aïeux. À leur combat pour l’indépendance. Et je me demande… s’ils savaient ce que ce pays deviendrait pour leurs enfants, est-ce qu’ils se seraient battus ? »
La question n’est pas une provocation. Elle est le symptôme d’un doute.
Dans un pays où les indicateurs macroéconomiques cherchent à rassurer, une partie de la jeunesse continue d’attendre autre chose que des chiffres : un cap, une respiration, un récit crédible de mobilité sociale.
Le défi n’est plus seulement de créer de l’emploi. Il est de redonner du sens.
Note éditoriale : Ce texte est une adaptation d’un récit initialement publié sur la page Facebook du confrère Laabali. Agbessi est un nom d’emprunt.


