Exorde
Le huitième jour du mois de Mars, en l’an de disgrâce deux mille vingt-six, il plut à un Prince Tartarin de Tarascon de nos contrées — que l’on nommera ici, par la grâce d’une discrétion feinte, le Seigneur Crocodile — de prononcer un discours à la gloire des femmes de sa nation. Car, dit-on, les belles paroles n’écorchent point la bouche, et il n’en coûte rien de promettre monts et merveilles à celles que l’on foule aux pieds le reste de l’année. Le Prince, revêtu de ses habits de cérémonie et de sa mine la plus attendrie, fit donc l’éloge de la Femme togolaise avec cette onction particulière aux tyrans qui savent que la langue n’a point d’os, mais elle en brise.
Ô merveille de la rhétorique courtisane ! Le même Prince dont les sbires avaient, quelques semaines auparavant, traîné des femmes dans les geôles — point pour crime avéré, mais pour le seul fait de n’avoir point assez ployé l’échine — ce même Prince, dis-je, se leva devant son peuple pour célébrer la dignité féminine avec un aplomb qui eût fait rougir Tartuffe lui-même. Qui se ressemble s’assemble, et l’hypocrisie s’assemble fort bien avec elle-même.
Il parla de la femme comme d’un trésor de la nation, comme d’un pilier de la société, comme d’une héroïne des temps modernes — employant ces grandes locutions que les princes dépensent à bon compte, puisqu’elles ne leur coûtent que le souffle de leurs lèvres. Mais, comme l’adage le rappelle avec sa cruelle justesse : aux grands maux, les grands remèdes ; aux grands discours, les grandes prisons. Et chacun, en ce royaume, sut entendre la seconde partie de cet adage, que le Prince avait omis de prononcer.
Du mépris habilement déguisé en honneur
Il convient ici de s’arrêter quelque peu sur la subtile mécanique du discours princier, qui opère à la manière de ces apothicaires fort habiles à envelopper le poison dans le miel. Le Seigneur Crocodile déclara, avec une gravité de circonstance, que la femme togolaise était « le fondement de notre avenir ». Fort bien dit, certes ! Mais l’on sait depuis Montaigne que les belles paroles font les sots heureux. Et l’on se demandait bien comment une femme peut constituer le fondement de l’avenir lorsqu’elle croupit dans un cachot obscur pour avoir osé lever la voix.
Songeons, en effet, à ces femmes — mères, épouses, citoyennes — que les agents du régime raflèrent dans les rues comme l’on ramasse des gueux : sans forme de procès véritable, sans égard pour leur honneur, les traitant avec ce mépris souverain que les puissants réservent à ceux dont ils redoutent en secret la force morale. Car, et c’est là toute l’ironie de cette comédie, l’on ne met point en cage que les oiseaux qui chantent. Ces femmes chantaient trop juste pour un régime habitué aux fausses notes de la servitude.
Le discours du Prince fut, à cet égard, d’une impudence qui mérite d’être consignée dans les annales de la rhétorique despotique. Il eût été plus honnête — mais l’honnêteté n’est point vertu de cour — de dire simplement : « Nous honorons la femme le huitième jour de mars, et nous la bâillonnons le reste de l’année. » Voilà un discours qui eût au moins eu le mérite de la franchise. Mais, comme disait Bossuet dans un tout autre contexte : Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’abstient pas des vices qui les causent. Et l’on pourrait ajouter que le despote se rit des droits qu’il proclame, quand il ne s’abstient point des oppressions qui les violent.
Considérons encore la savante topographie de ce mépris. Les femmes togolaises sont méprisées à l’étage inférieur des faits, et vénérées à l’étage supérieur des mots. Elles reçoivent des fleurs dans les discours et des fers dans la réalité. Elles sont célébrées comme reines le matin et traitées comme sujettes corvéables le soir. À belle promesse, courte mémoire, et le Seigneur Crocodile a une mémoire fort courte, proportionnelle à la longueur de ses discours.
Péroraison : De la vérité qui finit par paraître
Mais la Providence, dans sa sagesse infinie, a doté les peuples d’une mémoire plus longue que celle de leurs princes. Et si le Seigneur Crocodile peut, en un seul jour de fête, prétendre avoir oublié les femmes qu’il a fait incarcérer, le peuple, lui, n’oublie point. La vérité est la fille du temps, et le temps se plaît à confondre les faussaires. Chaque discours fleuri prononcé sur la place publique est conservé dans la mémoire collective comme une pièce à conviction, et le contraste entre la magnificence des mots et la bassesse des actes se grave dans les consciences avec la précision d’un burin.
Car enfin, qu’est-ce qu’un prince qui honore les femmes par ses paroles et les outrage par ses actes, sinon un comédien mal déguisé dont le masque glisse à mesure que la représentation s’allonge ? La femme togolaise, que l’on dit pilier, mère et héroïne dans les discours officiels, est la même qui fut traînée, humiliée, bafouée, réduite au silence par les mêmes mains qui, en mars, lui offrent des palmes oratoires. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ; et qui veut enchaîner une nation commence par enchaîner ses femmes — tout en déclamant leur grandeur le jour où le calendrier l’y oblige.
L’histoire des peuples est jonchée de ces princes éloquents dont la postérité a retenu les actes plutôt que les discours. Elle a retenu ce qu’ils ont bâti et ce qu’ils ont abattu, ce qu’ils ont libéré et ce qu’ils ont opprimé. Elle a retenu, surtout, le sort qu’ils firent aux plus vulnérables, car c’est à cet aune que se mesure la véritable grandeur d’un régime. L’arbre se juge à ses fruits, et les fruits du régime Gnassingbé, en ce qui concerne la condition féminine, sont amers : des cachots qui sentent le mépris, des tribunaux qui sentent l’arbitraire, et des discours qui sentent le mensonge.
Ainsi donc, voilà le tableau complet de cette cérémonie annuelle du huitième mars : un Prince monte sur l’estrade, prononce les mots qu’il faut — dignité, honneur, courage, sacrifice — puis redescend, et le dix-septième mars, le dix-huitième mars, et tous les jours qui ne sont point fériés, le régime reprend son œuvre ordinaire de persécution et de répression. Chassez le naturel, il revient au galop. Le naturel despotique du Seigneur Crocodile revient, lui, bien plus vite que le galop.
Pour conclure, nous laisserons la parole à l’un des plus sages adages que la sagesse populaire nous ait légués, et qui s’applique ici avec une exactitude presque cruelle : dis-moi ce que tu célèbres en public, et je te dirai ce que tu détruis en secret. Les femmes togolaises ont compris depuis longtemps que l’on ne se nourrit point de discours, et que la liberté véritable ne se réclame point un jour l’an sur l’estrade d’un pouvoir qui les bâillonne les trois cent soixante-quatre autres jours. Elles attendent — avec cette patience des opprimés qui est en réalité une force terrifiante — que les actes daignent enfin rejoindre les mots et que le Coeur guerrisse les maux..
Que ce petit traité serve de miroir à ceux qui gouvernent par la bouche
et oppriment par la main, et qu’ils y voient leur visage véritable,
non point celui qu’ils se façonnent pour le huitième jour de mars.
Par: Ben Djagba Salt Lake City Ce 08 mars 2026


