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Le triomphe des urnes, le silence des cerveaux

Il y a des victoires qui font peur. Non pas parce qu’elles sont illégitimes, mais parce qu’elles révèlent, dans leur ampleur même, l’immensité de ce qui reste à faire.

Le 12 avril 2026, le Bénin a voté massivement. Plus de 4,2 millions de voix pour Romuald Wadagni et Mariam Talata, un chiffre qui dépasse le nombre d’inscrits à la quasi-totalité des élections présidentielles depuis la Conférence Nationale de 1990. Les rues ont célébré. Les réseaux ont vibré. Et dans ce bruit joyeux, quelque chose d’essentiel est passé inaperçu : le silence des cerveaux.
Non pas un silence de résignation. Un silence de formation. Le silence de millions de citoyens qui ont su choisir, mais qui n’ont pas encore appris à créer. Qui ont su se mobiliser pour un homme, mais qui ne savent pas encore se mobiliser pour eux-mêmes. Des mains qui ont voté. Des esprits qui attendent encore leur éveil.

𝗤𝘂𝗮𝗻𝗱 𝗹𝗲𝘀 𝘂𝗿𝗻𝗲𝘀 𝗽𝗮𝗿𝗹𝗲𝗻𝘁 𝗽𝗹𝘂𝘀 𝗳𝗼𝗿𝘁 𝗾𝘂𝗲 𝗹𝗲𝘀 é𝗰𝗼𝗹𝗲𝘀

Une démocratie qui produit des électeurs sans produire des bâtisseurs est une démocratie incomplète. Elle organise brillamment la délégation du pouvoir mais échoue à construire la puissance collective du peuple. Or la puissance d’un peuple ne se mesure pas au taux de participation électorale. Elle se mesure à sa capacité à transformer son environnement, à entreprendre, à innover, à résoudre ses propres problèmes sans attendre qu’un élu le fasse à sa place.
Le philosophe Paulo Freire l’avait formulé avec une clarté que le temps n’a pas vieillie : une éducation qui ne libère pas l’homme de sa condition ne mérite pas son nom. Elle le domestique. Elle lui apprend à choisir entre des options qu’il n’a pas définies, dans un système qu’il n’a pas conçu, pour un avenir qu’il ne maîtrise pas.
C’est exactement ce que nos urnes révèlent : un peuple discipliné. Pas encore un peuple souverain. Un peuple qui sait obéir aux règles du jeu, mais qui n’a pas encore compris qu’il pouvait en être l’auteur.

𝗟𝗲 𝗽𝗮𝗿𝗮𝗱𝗼𝘅𝗲 𝗯é𝗻𝗶𝗻𝗼𝗶𝘀

Le Bénin est souvent cité en exemple en Afrique de l’Ouest pour la vitalité de sa démocratie. Depuis 1990, les alternances ont eu lieu, les institutions ont fonctionné, les élections se sont tenues. C’est réel. C’est admirable. Mais ce capital démocratique n’a pas été doublé d’un capital humain à la même hauteur.
Le taux de chômage réel des jeunes, corrigé par le Bureau International du Travail pour inclure le sous-emploi et l’emploi précaire, dépasse 70 % dans des économies comme la nôtre. Plus de 60 % de la population a moins de 25 ans. Et notre système éducatif, inchangé dans sa philosophie profonde depuis l’époque coloniale, continue de produire des diplômés formés à obéir plutôt que des citoyens formés à inventer.
Le paradoxe est cruel : nous avons élevé un bâtiment démocratique solide, et négligé de former ceux qui devaient l’habiter. Un peuple qui vote avec conviction et qui attend avec résignation : ces deux postures cohabitent depuis trop longtemps, et leur coexistence silencieuse trahit l’échec profond de notre système éducatif.

𝗖𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗹𝗲 𝘀𝗶𝗹𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗰𝗲𝗿𝘃𝗲𝗮𝘂𝘅 𝗰𝗼û𝘁𝗲 𝘃𝗿𝗮𝗶𝗺𝗲𝗻𝘁

Chaque génération formée à attendre une validation extérieure, un diplôme, un poste, un chef, un président, est une génération qui n’a pas appris à se valider elle-même. Une génération qui vote mais qui ne gouverne pas sa propre vie. Qui participe aux rituels collectifs mais qui reste spectatrice de son propre destin.
Ce coût est invisible dans les statistiques officielles. Il n’apparaît ni dans le PIB ni dans le taux de croissance. Mais il est présent dans chaque jeune diplômé qui attend depuis trois ans un poste dans la fonction publique. Dans chaque entrepreneur potentiel qui n’a jamais appris à prendre un risque calculé. Dans chaque innovateur en puissance que l’école a transformé en récitant de manuel. Ce sont des richesses que le Bénin n’a jamais comptabilisées, parce qu’on ne comptabilise pas ce qu’on n’a jamais osé imaginer.
Le Forum Économique Mondial le documente avec une précision qui devrait alarmer nos planificateurs : d’ici 2030, les compétences les plus demandées sur le marché mondial seront la pensée critique, la créativité, l’intelligence émotionnelle et la capacité d’apprentissage continu. Ce sont précisément les dimensions que notre école écrase systématiquement depuis des décennies.

𝗥é𝗶𝗻𝘃𝗲𝗻𝘁𝗲𝗿 𝗹𝗲 𝗺𝗶𝗻𝗶𝘀𝘁è𝗿𝗲 𝗼𝘂 𝗽𝗲𝗿𝗽é𝘁𝘂𝗲𝗿 𝗹’𝗶𝗹𝗹𝘂𝘀𝗶𝗼𝗻

Il ne s’agit pas de réformer les programmes. Il ne s’agit pas d’ajouter une matière, de changer les horaires ou de distribuer des tablettes numériques. Ces interventions sont des analgésiques administrés à un corps dont le mal est bien plus profond, et un analgésique donné à un homme qui n’a pas appris à guérir ne fait que retarder l’effondrement.
Ce qu’il faut, c’est repenser la mission fondamentale de l’éducation nationale. Passer d’un ministère qui gère des ordres d’enseignement à un ministère qui développe des êtres humains complets. Des êtres développés dans leurs neuf dimensions : cognitive, émotionnelle, comportementale, relationnelle, éthique, vocationnelle, matérielle, sociale et existentielle.
Cela suppose une révolution silencieuse mais radicale. Former des enseignants non plus comme des transmetteurs de savoirs figés, mais comme des éveilleurs de potentiels. Évaluer les élèves non plus seulement sur leur capacité à restituer, mais sur leur capacité à questionner, à créer, à collaborer et à se connaître eux-mêmes. Construire des espaces scolaires qui ne ressemblent plus à des casernes de la conformité, mais à des laboratoires de l’humanité.

𝗟𝗲 𝘁𝗿𝗶𝗼𝗺𝗽𝗵𝗲 𝗾𝘂𝗶 𝗼𝗯𝗹𝗶𝗴𝗲

Romuald Wadagni hérite d’un mandat historique. Mais l’histoire ne se souvient pas des chiffres électoraux. Elle se souvient des transformations durables. Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Nelson Mandela, ce qui les a rendus mémorables n’est pas le nombre de voix reçues. C’est l’ambition de l’homme qu’ils ont voulu construire.
La question que ce mandat pose au Bénin n’est donc pas : combien d’emplois créer ? Elle est : quel peuple voulons-nous être dans vingt ans ? Un peuple qui attend encore, ou un peuple qui crée ?
Les urnes ont triomphé. Maintenant, c’est aux cerveaux de prendre le relais.
Ce basculement ne se décrète pas. Il s’enseigne. Il commence dans chaque salle de classe, dans chaque décision pédagogique, dans chaque choix budgétaire qui dit ce qu’une nation pense vraiment de ses enfants.
Le silence des cerveaux n’est pas une fatalité. C’est un chantier d’architecture, et les architectes dont ce pays a besoin sont déjà là, assis en classe, sans savoir encore qu’ils sont architectes.

𝗟𝗲 𝗽𝗹𝘂𝘀 𝘂𝗿𝗴𝗲𝗻𝘁. 𝗟𝗲 𝗽𝗹𝘂𝘀 𝗯𝗲𝗮𝘂. 𝗟𝗲 𝗽𝗹𝘂𝘀 𝗯é𝗻𝗶𝗻𝗼𝗶𝘀 𝗾𝘂𝗶 𝘀𝗼𝗶𝘁.

Dimitri AGBOZOH-GUIDIH

Source : Miadebenouletogowebtv

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