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Interview- Hormuz, Mali, Afrique du Sud : Robert Dussey dénonce le silence africain et convoque l’APA à Lomé

Invité de l’émission “Moment de Vérité” du journaliste Alain Foka, le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, est revenu sur le silence qui entoure plusieurs crises touchant directement le continent : la guerre au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Hormuz, les violences xénophobes en Afrique du Sud, ou encore l’attaque terroriste du 25 avril au Mali. Pour le chef de la diplomatie togolaise, ce mutisme relève d’un « mélange de peur, de lâcheté, d’ignorance et d’inconscience » qu’il appelle les dirigeants africains à dépasser. Il a annoncé la tenue, le 3 juillet à Lomé, d’une session extraordinaire de l’Alliance Politique Africaine (APA), qui réunira une trentaine de pays africains ainsi que des représentants des pays du Golfe, pour discuter des conséquences de la crise au Moyen-Orient sur le continent.

Alain Foka : Bonjour Robert Dussey.

Robert Dussey : Bonjour cher Alain.

Alain Foka : Avec tout ce qui se passe dans le monde, on n’entend pas du tout l’Afrique, qui est pourtant impactée par ce qui se passe : la guerre en Iran qui ferme le détroit d’Hormuz, personne ne bouge ; le pétrole qui flambe ; l’Afrique du Sud qui est le théâtre de violences xénophobes vis-à-vis des Africains ; le Mali attaqué par des terroristes associés à des groupes rebelles. Si dans cette période, on attend une réaction de la communauté internationale, vous êtes ministre des Affaires étrangères et votre pays est un peu au centre de nombreuses discussions diplomatiques aujourd’hui. Pourquoi ce silence ? Est-ce de la peur, monsieur le ministre ?

Robert Dussey : Non, je crois que ce n’est pas de la peur. Mais ce que je dirais, c’est que je commence par un mea culpa, en tant qu’Africain ordinaire avant d’être ministre des Affaires étrangères. Je pense que quand on fait ce constat sur le continent africain, il faut se dire certaines vérités : c’est la honte. Il faut avoir le courage de l’assumer. Nous devons, en tant qu’Africains,   acteurs politiques ou non, avoir honte de ce continent que nous ne portons pas assez bien. Parce que depuis les indépendances de la plupart de nos pays africains – il y a une soixantaine d’années déjà – ce n’est pas l’héritage que nous ont laissé les pères des indépendances. Eux avaient une vision pour le continent, pour chacun de leur pays.

Alain Foka : Malgré leurs limites, ils avaient, comme on dit, l’Afrique chevillée au corps

Robert Dussey : Je suis totalement d’accord avec vous. C’est pourquoi je pense qu’une partie de cette génération aujourd’hui doit avoir honte de la situation actuelle du continent africain. Mais en même temps, je dirais : ne restons pas dans la honte, ne restons pas dans une autoflagellation, comme si rien ne pouvait être fait, comme si c’était une fatalité. Heureusement qu’il y a aussi des dirigeants, des penseurs, des intellectuels, des universitaires, des chefs d’État et de gouvernement qui pensent à l’avenir de ce continent.

Alain Foka : On ne les a pas beaucoup entendus ces derniers temps

Alain Foka : Je ne peux pas répondre à leur place, mais je pense qu’il y a, parmi tout cela, certains qui ont cette vision pour le continent africain, et nous n’avons pas le choix que de compter sur ces rares voix politiques africaines prêtes à apporter au continent africain de quoi sortir du marasme dans lequel il se trouve.

Alain Foka : Justement, monsieur le ministre, j’ai envie de comprendre : est-ce de la peur ? Parce qu’on a le sentiment que tout le monde est tétanisé. Quand on voit ce qui se passe en Afrique du Sud, quand on voit ce qui se passe avec le prix du pétrole, personne n’a pris position sur ce qui se passe dans le détroit d’Hormuz, alors que ça nous impacte directement. C’est la peur, ou c’est quoi ?

Robert Dussey : Je ne vais pas répondre à la place des dirigeants africains. Mais je pense que c’est un tout, vous savez. Il y a quelques années, vous avez sûrement lu un de mes ouvrages qui a pour titre « L’Afrique malade de ses hommes politiques », où j’ai parlé d’ignorance, d’inconscience, ou je ne sais quoi. Je pense qu’il y a un mélange de peur, de lâcheté, peut-être d’ignorance et d’inconscience aussi. C’est un mélange. Donc à ce stade, même si c’est un débat de vérité, je préfère ne pas me prononcer à la place d’autres personnes.

Alain Foka : Dans votre cas, on vous voit très mobilisé pour la diplomatie africaine – un pays qui décide de réunir des gens qui sont opposés, ici à Lomé. On a vu des délégations venir rencontrer d’autres États pendant quelques jours pour discuter véritablement. Que préparez-vous ? Qu’est-ce qui peut être fait en ce moment pour que la voix de l’Afrique soit entendue ?

Robert Dussey : Je pense que pour que la voix de l’Afrique soit audible, la responsabilité première revient aux Africains eux-mêmes, revient aux dirigeants africains. Dans le cas par exemple des pays de l’AES (l’Alliance des États du Sahel), nous avons des dirigeants qu’il faut absolument soutenir, parce que le danger qui vise ces pays n’est pas seulement pour ces trois pays-là : c’est un danger pour toute l’Afrique d’abord comme continent, et un danger pour la sous-région ouest-africaine, avec les terroristes. C’est pourquoi je pense qu’il ne faut même pas hésiter sur les mots : on doit condamner avec la dernière rigueur l’attaque du 25 avril passée au Mali. C’est inacceptable que des forces rebelles s’allient avec des groupes djihadistes. Et attention, ce ne sont pas mes mots, mais je vous dis ce que les hommes doivent comprendre : ce qui se passe au Mali aujourd’hui peut arriver à tous nos pays. C’est pourquoi on doit se mobiliser pour soutenir le Mali. Vous voyez que, pour la diplomatie togolaise, c’est clair, c’est clair pour le président Faure Gnassingbé : le soutien aux pays de l’AES est une nécessité absolue. Pas pour faire plaisir, mais c’est la vérité, parce que nous devons nous la dire : c’est aussi pour notre intérêt, pour la sécurité des populations ouest-africaines, pour la sécurité des populations de la CEDEAO, pour la sécurité des populations qui sont sur la côte. Parce qu’on sait que l’objectif des groupes armés, l’objectif des groupes djihadistes, des terroristes, c’est d’avoir un accès sur l’océan Atlantique. Nous ne pouvons pas accepter ça. C’est pour cette raison que notre position est ferme : c’est un soutien inconditionnel aux pays de l’AES.

Alain Foka : On vit quand même quelque chose de surréaliste ces derniers mois : l’Afrique du Sud, théâtre de violences xénophobes contre d’autres Africains, mais on n’entend pas de condamnations. On en est arrivé aujourd’hui à une vraie tension entre le Nigéria et l’Afrique du Sud, en raison du traitement réservé à ses ressortissants sur place. Silence assourdissant là-dessus. Comment expliquer qu’on en arrive là ?

Robert Dussey : L’Afrique du Sud n’est pas toute l’Afrique, mais c’est un théâtre, je suis embêté parce que l’Afrique du Sud est un pays ami du Togo. Mais je pense, et je partage ce que vous avez dit, qu’il y a eu quelques condamnations, peut-être un peu timides, mais c’est parce que c’est un pays ami. Je pense que la solution revient au gouvernement sud-africain, qui doit se prononcer clairement sur cette vague de xénophobie répétitive dans son pays. La sagesse africaine recommande que ces dirigeants puissent essayer de résoudre ce problème entre eux. Évidemment, tous les Africains sont embêtés, surtout les dirigeants africains, parce que c’est un pays ami, un pays africain, et tout le monde a vu la fierté de toute l’Afrique pour le régime sud-africain. C’est pourquoi je disais : c’est une honte que nous devons assumer, mais sans y demeurer.

Alain Foka : Dites-moi, quand je regarde ce qui se passe, je me demande si l’Union africaine existe encore.

Robert Dussey : L’Union africaine existe bien sûr, mais je pense que ses mécanismes et ses lourdeurs sont tels que, sur certaines questions, son fonctionnement et son leadership ne le permettent pas. C’est d’ailleurs pour cette raison que, le 3 mai 2023, ici, sous les instructions du président du Conseil, le président Faure Gnassingbé, nous avons créé l’Alliance Politique Africaine (APA). Vous étiez présent lors du lancement de l’APA, et cette Alliance Politique Africaine va se réunir dans quelques semaines pour une session extraordinaire afin de discuter des questions d’actualité.

Alain Foka : Alors cette nouvelle réunion de l’APA, le 3 juillet prochain, pour discuter de quoi ?

Robert Dussey : Ce sera une réunion extraordinaire de l’APA, extraordinaire parce que nous avons déjà eu quatre réunions, principalement quatre réunions ministérielles, depuis 2023. Et cette réunion sera extraordinaire parce qu’elle portera sur un thème bien précis. Je vous rappelle que l’APA est une plateforme de concertation, de discussion, de dialogue entre les pays africains qui veulent vraiment changer l’Afrique de l’intérieur. C’est aussi pour régler les insuffisances que nous voyons au sein de l’Union africaine. Donc le thème de cette rencontre est clair : c’est l’impact de la crise au Moyen-Orient sur les pays africains. Parce que depuis le 28 février, quand la guerre a commencé entre l’Iran, les États-Unis et Israël, et avec toutes les conséquences au niveau des pays du Golfe, l’Afrique est aujourd’hui victime de conséquences réelles, sur le plan sécuritaire, sur le plan économique et financier. Mais comme vous l’avez dit, et je vous donne de nouveau raison, personne n’en parle. L’Union africaine n’en parle pas. C’est pour cette raison que l’Alliance Politique Africaine a été créée. Donc l’APA se réunira pour discuter des conséquences de cette crise sur le continent africain et voir comment en sortir.

Alain Foka : Est-ce que l’APA se substitue à  l’Union Africaine ?

Robert Dussey : Ce ne serait pas un substitut à l’Union africaine : l’APA ne se prétend pas africaine au sens institutionnel, elle joue un rôle de contribution aux préoccupations africaines, parce que nous sommes conscients, comme je le disais, que les mécanismes de fonctionnement de l’Union africaine ne le permettent pas. L’Union africaine est très bureaucratique, alors que l’APA est une plateforme informelle où plusieurs États africains discutent de tous les sujets. L’APA vient contribuer à un débat qui, selon nous, devrait avoir lieu au sein de l’Union africaine, mais qui malheureusement n’a pas lieu. L’APA a été créée pour cela. Il faut en discuter, parce qu’il n’est pas normal que, avec tout ce qui se passe dans les pays du Golfe, l’Afrique, qui en vit les conséquences d’une manière ou d’une autre, ne puisse pas se prononcer et s’organiser. Il nous faut une réponse africaine, d’abord pour nous, les Africains, et il faut un dialogue entre Africains et pays du Golfe pour comprendre ce qui se passe et voir comment travailler ensemble.

Et vous savez, parmi les conséquences que nous vivons, il y a aussi le fait que nous devons arrêter de nous flageller, parce que l’une de ces conséquences, c’est aussi le manque d’industrialisation du continent africain. Ce n’est pas normal, aujourd’hui – je vous donne un exemple – le prix du baril de pétrole a augmenté. La plupart des pays africains sont des pays producteurs de pétrole, mais ne raffinent pas leur pétrole. On prend le pétrole, on va le raffiner ailleurs, on le ramène beaucoup plus cher. Ce n’est pas normal, et c’est l’une des réponses sur lesquelles nous devons pousser les dirigeants africains, toute l’Afrique.

Alain Foka : En même temps, on ne soutient pas quelqu’un comme Dangote, qui fait l’effort de raffiner sur place et qui est confronté à des freins internationaux dans son propre pays.

Robert Dussey : Effectivement. C’est l’occasion de féliciter, d’encourager des initiatives comme celle de Dangote, parce que c’est une initiative africaine. Maintenant, les difficultés que cette entreprise a connues, vous le savez vous-même, c’est dommage. Mais si on veut en parler aujourd’hui, on n’en finira pas.

Alain Foka : Donc, très concrètement, la réunion de l’APA du 3 juillet, ça se passe où ?

Robert Dussey : Le 3 juillet, à Lomé, au Togo, au Palais des Congrès de Lomé, où seront présents plusieurs États – tous les États membres et fondateurs de l’APA. Mais en raison de l’actualité et du caractère extraordinaire de cette rencontre, une trentaine de pays africains sont conviés, et nous y ajoutons les représentants des pays du Golfe. Nous aurons donc les pays du Golfe présents, parce qu’il nous faut ce dialogue. C’est-à-dire que nous devons, dans un premier segment, parler entre nous, Africains, tirer les conséquences, et ensuite parler avec les pays du Golfe. Parce que, vous savez, Alain, il faut aussi se dire une vérité : c’est dommage, mais quand nous avons des problèmes en Afrique, ce sont souvent eux les premiers à venir les régler, en venant comme médiateurs. Alors pourquoi ne pourrions-nous pas parler directement avec eux ? Nous disons que nous sommes victimes d’une situation qui se trouve dans leur région. Évidemment, nous ne venons pas pour faire autre chose que de parler, de comprendre, et d’amener les gens à s’asseoir pour discuter. Le processus de paix ou de médiation, cela ne nous regarde pas directement – ce sont les pays du Golfe eux-mêmes, ou l’Iran, qui doivent s’en charger entre eux sur ces questions. Vous connaissez, cher Alain, une des particularités de la diplomatie togolaise : le président du Conseil, le président Faure Gnassingbé, a mis en place un système où nous parlons avec tout le monde. Donc soyez rassuré qu’autant nous parlons, sur le continent africain, avec tout le monde – en Afrique de l’Ouest, avec la CEDEAO, avec l’AES, en Afrique centrale, dans la crise en RDC et au Rwanda, dans la région des Grands Lacs – autant nous parlons aussi avec nos frères des pays du Golfe. Je vous assure qu’ils seront tous présents au Togo.

Alain Foka : Alors, à l’issue de cette rencontre, qu’est-ce qu’il faut attendre ? Est-ce qu’il y aura un livre blanc ? Des décisions concrètes ?

Robert Dussey : Je ne saurais vous répondre de manière ferme à l’heure où nous parlons. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’ils seront là, nous allons discuter, et cette réunion sera sanctionnée par une déclaration. Maintenant, les points essentiels ou le contenu de cette déclaration, je ne saurais en parler aujourd’hui, parce que ce sera à l’issue des débats et des discussions que la déclaration sortira. Mais ce que l’APA veut faire ici, c’est d’abord réussir ce dialogue entre nous, puis avec les pays du Golfe concernés – tous les pays du Golfe, pas seulement les pays en conflit. Ils viendront – je vous le dis, c’est le secret de la diplomatie togolaise, je n’en détiens pas tous les ressorts, c’est le président du Conseil qui a ce secret – mais ils viendront, nous allons discuter, et nous pensons, alors que la déclaration est en préparation, qu’il y aura une unanimité autour de la désescalade des conflits déjà en cours, avec des discussions à un autre niveau pour encourager une meilleure collaboration entre cette région et certains pays africains résilients face aux conséquences, par exemple, du gaz, du pétrole sur le marché, des engrais, etc.

Alain Foka : Et qu’est-ce qu’il y aura au programme de cette journée du 3 juillet, au-delà de la question du Moyen-Orient qui touche le continent ? Y a-t-il d’autres sujets qui seront débattus ?

Robert Dussey : Le sujet essentiel sera consacré aux conséquences de la crise au Moyen-Orient sur les pays africains, donc sur les économies africaines, sur le plan économique et financier, et également sur le plan sécuritaire. Ce sera exclusivement consacré aux conséquences de cette crise, pour que nous restions ciblés, sans nous disperser, et donner des réponses à la sortie de cette journée du 3 juillet à Lomé.

Alain Foka : Merci, monsieur le ministre, d’avoir accepté de venir.

Robert Dussey : Je vous remercie, cher Alain.

IciLome avec AFO Média

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