Quand la mémoire va ramasser du bois mort, elle ramène le fagot qui lui plaît.
La polémique autour de « C’était ça ou mourir », le premier roman de Thélyson Orélien, me ramène à Boston en 1772.
Cette année-là, une jeune femme d’à peine vingt ans cherche à publier un recueil de poèmes. Elle s’appelle Phillis Wheatley.
Arrachée à l’Afrique de l’Ouest vers l’âge de sept ans, vendue à Boston, elle porte le nom du navire négrier qui l’a transportée, le Phillis.
En quelques années, elle apprend l’anglais et le latin, lit Homère et Ovide, et écrit des vers. À Boston, on ne veut pas y croire. Une esclave, poétesse ? Quelqu’un tenait forcément la plume à sa place.
Il a fallu que dix-huit notables de la ville, parmi lesquels le gouverneur Thomas Hutchinson et John Hancock, signent une attestation certifiant qu’elle était bien l’auteure de ses propres poèmes.
Ce certificat d’humanité littéraire ouvre « Poèmes sur des sujets variés, religieux et moraux », publié finalement à Londres en 1773.
Même après cela, Thomas Jefferson écrira que la religion avait pu produire une Phillis Wheatley, mais pas un poète.
Deux siècles et demi plus tard, un écrivain haïtiano-québécois publie chez Grasset un premier roman sur l’exil d’un jeune Haïtien à travers les Amériques.
Il obtient le Prix du roman Fnac et figure dans les sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du Médicis.
Aussitôt, sur X, un compte anonyme brandit un logiciel de détection et affirme que c’est la machine qui a écrit.
L’auteur répond qu’il écrit dans la tradition caribéenne, celle de Césaire et de Jacques Stephen Alexis, où l’image, la répétition et le rythme sont une manière de respirer. Il signale aussi les injures racistes qui ont accompagné l’accusation.
Le soupçon a changé d’outil, pas de cible. Hier, on cherchait le Blanc caché derrière la poétesse. Aujourd’hui, on cherche l’algorithme caché derrière le romancier.
Je ne dis pas qu’un livre primé est intouchable. Un critique a le droit de trouver les aphorismes trop nombreux ou les tournures trop récurrentes : c’est son métier, et c’est un débat d’écriture.
Mais passer de « je n’aime pas ce style » à « il n’a pas pu écrire ça », c’est quitter la critique pour entrer dans le procès d’intention. Et l’histoire nous a appris à reconnaître qui l’on convoque en premier à ce procès-là.
Le conteur le sait : la parole ne se prouve pas par un certificat. Elle se prouve en tenant debout devant l’assemblée.
Phillis Wheatley a tenu. On lit encore ses poèmes, et si l’on cite encore les noms des dix-huit signataires, c’est à cause d’elle.
Laissons le livre d’Orélien faire le même chemin. Le temps est un lecteur plus juste que n’importe quel détecteur.
Gnim
Conteur · Stratège · Citoyen

