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Togo- Sagesse et Héritage : le lion ressemble à un patient à qui le dentiste demande de dire « Ah »

Il y a des monuments qu’on admire, des monuments qu’on oublie, et il y a celui de l’Université de Lomé, qu’on regarde en se demandant si on a bien vu. Quatorze mètres, cinquante tonnes, quelques dizaines de millions de francs CFA : on a rarement dépensé autant pour que des étudiants hésitent à passer devant. Le projet tient sur le papier (huit parties, un message), mais à l’œil il ne tient pas : des figures raides et interchangeables, un lion dont la gueule est ouverte sans rugissement, un empilement de registres sans unité… C’est le monument qu’il faut lire en entier pour l’aimer un peu.

Le lion de dentiste

Commençons par le roi de la jungle, pièce maîtresse de l’ensemble. Il a la gueule grande ouverte, mais l’expression d’un patient à qui on demande de dire « ah ». Pas de colère dans le regard, pas de tension dans la crinière, aucun rugissement : juste un lion qui attend le rendez-vous. L’artiste explique qu’il incarne la « force dissuasive » du pays. La menace est annoncée, non incarnée. Elle contredit en outre le lieu : on attend d’un « Temple du Savoir » qu’il accueille, non qu’il dissuade.

Sept étudiants et un pressing en grève

Au-dessus, sept jeunes bras levés soutiennent les lettres « UL » comme des haltérophiles sans effort. Même posture, mêmes tuniques jaune-ocre, mêmes plis raides, des visages interchangeables : une promotion sortie d’un seul moule, sans doute celui qui a servi pour le lion.

Un meuble à monter

Pour comprendre l’ensemble, il faut la notice : huit parties, un livre, des gardes, un socle, des mains, un mur d’yeux dont l’œil droit serait supérieur au gauche. Car, selon l’auteur, ceux qui regardent de l’œil gauche ne voient que les défauts des autres. Voilà qui est commode : le critique est classé borgne avant d’avoir ouvert la bouche. Un monument qui arrive avec un mode d’emploi est un meuble de supermarché, et celui-ci n’a pas la politesse de tenir debout tout seul.

« On ne fait pas une œuvre pour plaire »

Martin Kamina l’affirme, et on veut bien le croire : l’art n’a pas à flatter. Mais plaire et déranger ne sont pas les deux seuls choix. Un artiste peut déranger en convainquant, ou déranger en ratant son effet. Entre les deux, la différence se voit de loin, et ici, elle se voit même de très près.

Pour l’auteur, l’art doit « guérir la conscience ». On cherche le malade. À un journaliste qui demandait si l’œuvre faisait peur, il s’est dit « très heureux qu’on associe cette tête à une peur ». Pour un Temple du Savoir, c’est un choix de décor audacieux.

La beauté ne se décrète pas, elle s’impose, comme le bon plat qu’on reconnaît sans lire la recette. Avec un repas trop salé, aucun invité ne dit « c’est mon goût » : tous cherchent l’eau. On peut débattre du piment, pas du sel versé à la louche. Même les caricatures les plus acides du pays ont plus de grâce que cette gueule béante.

Hume l’avait écrit en 1757 : soutenir qu’un poète médiocre vaut Milton, c’est prétendre qu’une taupinière égale le Teide. On peut trouver des défenseurs. Personne n’y prête attention.

Les chiffres, eux, ne prêtent pas à sourire

Annoncé à 67 millions de francs CFA en décembre 2024, le monument en aurait coûté 90,1 selon son auteur, qui avait compté 63 millions au départ. D’autres chiffres circulent, 80 puis 100 millions. L’argent public est épargné, puisque l’Institut Bon Samaritain, fondé par l’artiste, a financé l’ouvrage. Les yeux, eux, n’ont pas eu cette chance.

Épilogue

Le monument des étudiants est devenu le monument de leurs moqueries. Il fallait un symbole de sagesse. On a obtenu un lion qui ne rugit pas, des figures sans aucune expression faciale et une notice explicative. L’auteur se dit ouvert aux critiques constructives. Franchement, un monument qui a besoin d’être expliqué n’a pas besoin de défenseurs, il a besoin de retouches.

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