Mon professeur de chimie à l’université nous répétait : la route la mieux connue est celle qui nous réserve les pires déceptions. Faure Gnassingbé aime dribbler, mais à trop dribbler, on finit par se dribbler soi-même. Le régime touche à sa fin.
Réponse à la publication « Excédent budgétaire en 2024 », République togolaise, 7 octobre 2026.
L’intitulé est flatteur : ” Excédent budgétaire en 2024 “. Dans un pays où le poids de la dette ne relâche pas, où chacun des moyens publics est vivement disputé, l’annonce d’un solde positif a du sens. Elle appelle toutefois la circonspection, car l’article amalgame deux réalités fort différenciées : la concordance de deux séries de données comptables, d’une part, et la situation effective des finances d’un pays, de l’autre.
Ce que l’article énonce véritablement ! Reprenons le texte à la lettre. Les comptes de l’État pour 2024 ” dégagent un excédent de 37,3 milliards de Fcfa selon la Déclaration générale de conformité de la Cour des comptes “. Ce solde procède, précise-t-on, du ” rapprochement entre les comptes des comptables publics et ceux de l’administration financière “.
Nous ne considérons donc pas que les comptes antérieurs reflètent l’équilibre entre les recettes et les dépenses de l’État. Il s’agit plutôt d’attester que les écritures comptables du Trésor sont conformes aux écrits de leur administration. La déclaration relève d’un contrôle de cohérence formelle et non d’une appréciation de la santé budgétaire, et l’article le reconnaît lui-même en fin de texte : la déclaration « atteste que les comptes des comptables correspondent à ceux de l’administration ».
Ce qui est le plus important dans ce cas, c’est de montrer que ce résultat est un “excédent budgétaire”. C’est confondre la régularité d’un bilan avec la prospérité d’une entreprise. Un commerçant dont les livres sont impeccablement tenus peut fort bien s’appauvrir chaque mois.
La Cour des comptes elle-même a pris garde de toute affirmation péremptoire. Elle accompagne sa déclaration de deux réserves. Une première a trait aux observations contenues dans le rapport sur l’exécution de la loi de finances 2024, qui ” devront être prises en compte avant le vote de la loi de règlement ” ; une deuxième concerne les erreurs ou les irrégularités qui peuvent encore être révélées par le contrôle des comptes des comptables principaux.
Le résultat est donc provisoire, conditionnel et sujet à rectification. La légende de la photo ” Des erreurs toujours possibles ” sonne presque comme un aveu, et la dernière phrase du texte, ” Les données ne sont pas disponibles pour 2025 “, prive le lecteur de toute tendance permettant d’apprécier ce chiffre. Un solde isolé, sans point de comparaison, ne démontre rien. En toute probité, on ne saurait établir en titre un « excédent » dont l’institution qui le constate se réserve la présentation sous réserve.
Rapportons ce montant à l’économie nationale. Le PIB nominal du Togo s’établissait en 2024 à 5 926 milliards de Fcfa, d’après la direction générale du Trésor français. Le solde de 37,3 milliards n’en représente que 0,6%. Si ce résultat est vrai au sens économique, il constitue un rétablissement marginal, qui serait sans commune mesure avec la tonalité triomphale du titre.
Cap sur les observations institutionnelles : Les estimations économiques du solde budgétaire de 2024 montrent un autre tableau. Selon les sources, le déficit togolais oscille entre 5% et 7% du PIB environ.
· la Banque mondiale et le Trésor français retiennent 6,4%, contre 6,7% en 2023 ;
· la stratégie d’endettement du ministère togolais avance 5,5% ;
· la Banque africaine de développement évoque 4,9% dans une révision plus récente ;
· la fiche pays de Bpifrance retient 7,4%.
Ces divergences découlent de la diversité des définitions et des révisions, mais aucune de ces estimations n’indique un excédent. En fonction du taux de 6,4% et du PIB précédemment cité, le besoin de financement s’élevait à 380 milliards de Fcfa, soit plus de dix fois le prétendu “excédent”. L’hypothèse la plus favorable laisse un écart d’un ordre de grandeur.
Le FMI a pris acte que la trajectoire n’était pas tenue : le déficit de 3% du PIB a été reporté de 2025 à 2026, et le plafond fixé pour 2025 a déjà été assoupli à 3,5%. On ne déprécie pas un objectif de consolidation quand les comptes sont excédentaires.
Le Togo est phénomène avec une dette en croissance, non en résorption. Un excédent devrait être accompagné d’un désendettement. Or, l’encours de la dette publique, voisin de 2 555 milliards en 2020, était de 4 217,7 milliards à la fin de 2024, soit 69,2% du PIB selon le ministère des Finances. Le FMI et d’autres institutions maintiennent 72,1%, à un niveau supérieur au seuil de 70% fixé par les critères de convergence de l’UEMOA.
Le Fonds a également constaté que la dette avait augmenté plus rapidement que ne le commandait le seul déficit budgétaire. Cet écart s’explique en partie par des dépenses exceptionnelles engagées hors budget, au premier rang desquelles l’acquisition massive d’engrais, estimée à 1,7% du PIB. Un solde de ” conformité ” n’est incapable d’appréhender ce qui sort des caisses de l’État sans apparaître dans les registres budgétaires.
La structure de la dette accentue la vulnérabilité du pays. Près de 58% de la somme est détenue sur le plan national, sous forme de titres émis sur le marché régional à des taux élevés et pour des échéances brèves. Il se prétend qu’il y a entre un cinquième et un quart des recettes de l’État qui sont consacrées au service de la dette. Chaque franc consacré aux intérêts est un franc déduit de programmes d’école, de santé et de routes.
Quant à la transparence — Cela pose une question fondamentale : peut-on se fier à un chiffre qui n’a pas été soumis à discussion publique ? En décembre 2024, le doyen d’âge de l’Assemblée nationale a déploré que les députés aient voté la loi de finances 2025 sans disposer du projet de loi de règlement ni des rapports trimestriels d’exécution du budget 2024 prévus par la loi organique. Selon lui, la représentation nationale était privée des documents indispensables à l’appréciation de la sincérité des comptes.
Des organisations de la société civile ont par ailleurs interpellé le gouvernement sur l’opacité qui entoure les recettes du phosphate et celles du port de Lomé, en s’appuyant sur les constats de la Cour des comptes. Ces accusations relèvent du débat public et requièrent des réponses précises. Elles rappellent au moins une évidence : tant que la loi de règlement n’a pas été adoptée et que les réserves de la Cour ne sont pas levées, le chiffre de 37,3 milliards ne saurait être considéré comme acquis.
Une publication rigoureuse aurait pu s’exprimer ainsi : ” La Cour des comptes atteste que les écritures des comptes de l’État pour 2024 sont conformes, sous deux réserves. ” La formule est exacte, utile, et n’abuse personne. Il aurait dû comporter quelques objectifs : un déficit de l’ordre de 5% à 7% du PIB, une dette supérieure à 69% du produit intérieur brut, un objectif de déficit reculé à 3%.
Le titre utilise le mot « excédent » pour faire croire au lecteur pressé que l’État dépense moins qu’il ne perçoit. C’est l’inverse qui est vrai. Les Togolais méritent des chiffres qui décrivent leur situation, pas des formules qui la fardissent.
En fin ! Le solde de 37,3 milliards de Fcfa mesure la concordance de deux séries d’écritures ; il est provisoire, assorti de réserves, et ne représente qu’environ 0,6% du PIB. Face à lui, les institutions financières internationales affirment un déficit de plusieurs centaines de milliards, une dette en croissance et une consolidation sans cesse agrandie. Se demander ce que signifie un excédent, c’est faire passer un contrôle de forme pour un bulletin de santé. La discussion publique togolaise aurait gagné à se distinguer l’un de l’autre.
Par Ben Djagba — L’encre Saignante de Kpédomé, Notsé
Salt Lake City, Utah — 10 octobre 2026

