L’abstention de Kafui Adjamagbo-Johnson lors du vote autorisant la ratification de la Convention portant création de l’Organisation internationale pour la médiation (IOMed) a suscité de vives réactions dans les rangs du pouvoir. En reconnaissant l’intérêt de cette convention tout en interrogeant la cohérence de l’action des autorités togolaises, la députée a soulevé une question sensible : comment le régime de fait du Togo peut promouvoir la médiation pour la paix à l’étranger tout en restant sourd aux demandes de respect des libertés dans son propre pays et aussi aux conséquences d’une décision de justice communautaire ? Les réactions à ces propos pourtant évidents et clairs invitent à examiner un autre enjeu : n’est-ce pas une occasion de faire une offre de dialogue, maintenant qu’on sait que les patriotes togolais ne sont pas demandeurs ?
Le 9 octobre 2026, l’Assemblée nationale togolaise a voté en première lecture le projet de loi autorisant la ratification de la Convention portant création de l’IOMed, adoptée à Hong Kong depuis le 30 mai 2025. Cette initiative vise à renforcer le règlement pacifique des différends internationaux par la médiation. Son intérêt ne constitue pas, en lui-même, le cœur de la controverse.
Pourquoi maintenant l’examen de cette loi de ratification, surtout dans un contexte togolais marqué par les divergences sur la portée et les suites à donner à l’arrêt rendu le 29 janvier 2026 par la Cour de justice de la CEDEAO, dans l’affaire opposant des partis politiques et des organisations de la société civile à l’État togolais ?
Se fondant sur cette préoccupation, Adjamagbo-Johnson a expliqué son embarras et justifié son abstention. Elle reconnaissait l’utilité de la convention, mais dénonçait le décalage entre les efforts de médiation du Togo à l’étranger et la gestion des tensions nationales. Elle évoquait notamment les emprisonnements liés à l’expression d’opinions et la question de l’exécution de l’arrêt de la CEDEAO. Son intervention posait donc une exigence de cohérence : les principes de médiation, de paix et de respect du droit défendus par les autorités de fait du Togo sur la scène internationale devraient également guider leurs actions à l’intérieur du pays.
Curieusement, l’intervention d’Adjamagbo-Johnson a provoqué de vives contestations de la part du président de l’Assemblée nationale, de députés de la majorité et du ministre Gilbert Bawara, représentant le gouvernement.
Un député est allé jusqu’à lui reprocher d’introduire des « débats de caniveau » au Parlement. Il lui a également reproché d’aborder une question qui n’aurait pas sa place dans une enceinte observée par la communauté internationale.
Ces réactions révèlent certainement une préoccupation pour l’image extérieure du pays. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer qu’au lendemain de la séance, les échanges se sont poursuivis dans les médias, après que la députée a réaffirmé les raisons de son abstention. La réponse de Gilbert Bawara, rapportée par republicoftogo.com et relayée par d’autres médias, s’est articulée autour de quatre arguments :
- la reconnaissance internationale de Faure Gnassingbé, dont les missions de médiation seraient largement saluées dans la sous-région, en Afrique et au-delà ;
- l’existence de cadres de dialogue au Togo, notamment le Cadre permanent de concertation politique (CPC), dont les travaux se poursuivent malgré l’absence de certains opposants ;
- la responsabilité de l’opposition, invitée à participer aux instances existantes et à assumer sa part dans la recherche de solutions ;
- la disponibilité de Faure Gnassingbé à répondre à une éventuelle sollicitation d’acteurs politiques ou de la société civile pour régler un différend.
Le dialogue ne saurait se substituer au droit
Ce dernier point est repris par les médias proches du régime comme le signe d’une disponibilité du pouvoir à répondre à une éventuelle demande de dialogue de l’opposition.
Pour tout observateur averti de la scène politique togolaise, cette lecture appelle à la vigilance de l’opposition patriotique. Le gouvernement de fait, semble vouloir transformer le débat parlementaire en une invitation implicite adressée aux patriotes togolais à participer à un énième dialogue politique, au risque de reproduire les impasses des précédentes expériences, notamment celle de 2005.
Ce glissement est loin d’être anodin. Présenter le dialogue comme la réponse principale à une revendication fondée sur une décision de justice revient à transformer une obligation juridique en une simple concession politique à négocier. Le risque serait alors de voir les patriotes togolais tomber dans le piège consistant à discuter des conséquences de l’arrêt de la Cour de justice de la CEDEAO dans un cadre dont le pouvoir fixerait seul les règles, le calendrier et les limites, comme ce fut le cas en 2005, après la désapprobation du coup d’État institutionnel qui a vu les militaires reconnaître Faure comme successeur de son père. En effet, tous se passe comme si le régime voudrait une fois encore, après un dialogue éventuel à l’interne qu’il veut pousser l’opposition à solliciter et qu’il va instrumentaliser par le biais de la communauté internationale : amener Faure à renoncer à sa 5e République ; restaurer la 4e République ; puis déclencher un processus électoral présidentiel et législatif qui verra évidemment la légalisation de son régime pour un 5e mandat. Ainsi, le tour est joué : les patriotes seraient une fois encore enfarinés. Oh ! C’est deuxième gaou qui gnata !
C’est sous cet angle qu’il analyser l’ampleur des réactions suscitées par l’intervention d’Adjamagbo-Johnson qui témoigne en fait de la portée politique de la question soulevée par une farouche opposante à un énième dialogue. Les déclarations de M. Bawara et d’autres acteurs du régime semblent s’inscrire dans une même logique : mettre en avant la reconnaissance internationale dont bénéficie le pouvoir et renvoyer ses contestataires à la perspective d’un dialogue politique interne qu’ils devraient eux-mêmes solliciter.
L’enjeu est donc de laisser la question de l’application du droit communautaire dériver vers une négociation politique à l’interne permettant au pouvoir d’éluder les conséquences juridiques de l’arrêt de la Cour de Justice de la CEDEAO les déclarant anticonstitutionnel. Vigilance ! Les patriotes togolais doivent absolument garder à l’esprit les dispositions des articles 24 et suivant de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance (CADEG), invoquées dans le mémorandum signé par les requérants.
“Premier gaou n’est pas gaou …” : attention un énième dialogue est un piège à con
Rappelons que dans le mémorandum signé par les requérants, l’application des dispositions pertinentes de la CADEG doit ouvrir la voie à une transition politique permettant de rétablir un ordre constitutionnel fondé sur la volonté du peuple togolais et conforme aux principes de cette Charte. Selon cette position, une telle transition suppose que les acteurs tenus pour responsables de la rupture de l’ordre constitutionnel soient écartés de sa conduite.
La mobilisation citoyenne constitue, dans cette perspective, le seul et unique moyen de maintenir la pression en faveur de l’application des engagements et des principes juridiques invoqués. Elle doit commencer le 20 novembre 2026 et, selon les organisateurs, se poursuivre jusqu’à la mise en place d’une transition politique excluant les auteurs présumés du coup d’État institutionnel dénoncé.

