La République togolaise nous annonce, avec la sobriété lyrique qui s’accorde avec les communiqués de l’État, qu’un atelier national se tient jusqu’à vendredi pour traquer l’argent sale de la criminalité maritime. On y évaluera des risques, on y identifiera des menaces, on y renforcera la coordination entre institutions et l’on y formulera des recommandations opérationnelles. L’atelier se tient sous l’égide de la Cellule nationale de traitement des informations financières, avec le concours du GIABA et de la Banque africaine de développement (BAD), et s’appuie sur une nouvelle législation, adoptée en mars 2026 et déclarée conforme aux standards internationaux.
Nous sommes donc devant l’un des plus beaux paradoxes de la science politique contemporaine : celui d’un pouvoir qui convoque des experts pour rechercher, dans les flots du golfe de Guinée, ce que la logique la plus élémentaire inviterait à rechercher d’abord dans les caisses de l’État lui-même. L’atelier est à la lutte contre la criminalité financière ce que le colloque est à la guérison : un rite d’une haute valeur symbolique, dont l’efficacité demeure, par une discrétion toute pudique, indémontrée.
Toute traque implique un traqueur, et tout traqueur, pour être crédible, doit présenter des titres de vertu. La tradition juridique le fait savoir, de Cicéron aux modernes : nemo auditur propriam turpitudinem allegans. Si l’on se prévaut de sa propre faute, on ne peut être entendu. À l’inverse, nul ne peut, sans quelque cocasserie, se faire juge de la probité des autres si ses propres actes n’ont jamais fait l’objet d’un examen contradictoire.
Qu’on nous permette donc la question que l’atelier, dans sa générosité thématique, n’a pas jugé opportun d’inscrire à son programme : Quis custodiet ipsos custodes ? Qui poursuivra les poursuivants ? Comment le pouvoir qui administre le Trésor depuis des décennies, et dont nul rapport indépendant n’a jamais pu retracer clairement l’emploi de nombreuses ressources, prétendrait-il éclairer le blanchiment d’autrui ? Le renard qui jure de traquer les larcins dans le poulailler produit certes un effet de rhétorique remarquable ; il produit moins sûrement un effet de sécurité.
Parlons des navires, puisque c’est le but du séminaire. Il est bien connu que des navires battant pavillon togolais ont été interceptés à plusieurs reprises avec des cargaisons de cocaïne qui ne se mesurent pas en kilos, mais en tonnes : le Blume et l’Orion V au large des Canaries en 2023, chargés chacun de plus de quatre tonnes, puis un bateau de pêche sous pavillon togolais arraisonné dans le Pacifique Sud en janvier 2026 avec près de cinq tonnes.
Gardons-nous de la confusion commode : un pavillon n’est pas une complicité, et un registre d’immatriculation n’est pas un cartel. Mais la rigueur académique commande aussi de ne point s’arrêter à cette précaution. Un État qui offre généreusement son pavillon à des armateurs dont nul ne s’assure sérieusement de la destination des cales ne peut se dire surpris de voir son drapeau flotter sur de tels navires. On ne saurait vendre la commodité de l’immatriculation et s’étonner ensuite de la commodité du trafic. La mer, en l’espèce, n’est pas un tribunal : elle est un miroir, et l’image qu’elle renvoie à Lomé gagnerait à être regardée avant d’être traquée.
On nous assure que le port autonome de Lomé est le poumon de l’économie nationale. Soit. Nous remarquerons toutefois que les poumons les plus vantés sont ceux dont l’état ne se discute guère. Qui rend compte, avec la minutie requise par l’usage des deniers collectifs, des recettes portuaires, des concessions accordées, des marchés attribués et des exonérations accordées ? Où se trouve le rapport public, détaillé, contradictoire qui permettrait au citoyen de savoir ce que le port rapporte à l’État et ce que l’État en fait ?
Une administration portuaire qui ne se laisse pas lire est une administration qui se laisse soupçonner. Le soupçon n’est pas une calomnie : c’est la conséquence logique de l’opacité. Un port qui laisserait entrer les flux licites ou illicites sans que nul ne puisse vérifier la comptabilité n’a pas besoin d’atelier : il a besoin d’un audit.
Bien sûr, le phosphate est la plus noble des matières premières. Le Togo exporte l’intégralité de son phosphate naturel sans le transformer, et l’Inde est devenue en peu d’années le premier client, avec plus de trois cents millions d’euros d’échanges pour la seule année 2023. On parle aujourd’hui de contrats pluriannuels accompagnés de « négociations trimestrielles » des prix, dont les termes demeurent soigneusement confidentiels.
Nous ne prétendrons pas connaître ce que le pouvoir se refuse à publier. Cependant, l’honnêteté intellectuelle autorise une interrogation que le seul bon sens suggère : quand un pays détient l’une des richesses minières les plus convoitées de la sous-région, qu’il l’exporte à l’état brut et en dissimule les conditions de vente, à quel prix la cède-t-il, et au profit de qui ? Brader, ce n’est pas seulement vendre bon marché, c’est aussi vendre sans rendre compte. À ce compte-là, le phosphate togolais est devenu un véritable cas d’école : celui d’une ressource abondante dont l’abondance profite à tous, sauf, semble-t-il, au contribuable qui la voit partir.
Reste l’argument terminal que nous réservons à dessein pour la fin, car c’est le plus lourd. L’encours de la dette publique togolaise approchait, à la fin du premier trimestre de 2025, quatre mille deux cent quatre-vingt-huit milliards de francs CFA, soit près de soixante-dix pour cent du PIB, sur le seuil même du plafond communautaire. Elle a augmenté de près de la moitié en quatre ans. Le Fonds monétaire international relève des déficits budgétaires élevés et une dette qui augmente rapidement.
Où sont passés les prêts ? Où sont les milliards qui devaient construire des écoles, équiper des hôpitaux et tracer des routes ? Un pays qui s’endette sans cesse et dont la population reste l’une des plus pauvres de la planète présente un paradoxe qui défie les lois de l’arithmétique : celui d’une dette qui croît comme une fortune et d’un bien-être public qui décroît comme une dette.
Que l’on nous comprenne bien : nous ne contestons pas la nécessité de combattre la criminalité maritime. Nous contestons que cette tâche puisse être sérieusement confiée à ceux qui n’ont jamais rendu compte de l’utilisation des fonds de la Nation. La traque de l’argent sale commence par un geste que nulle réforme législative, nulle conformité aux standards du GAFI, nul atelier ne saurait remplacer : celui de la transparence.
Que Faure Gnassingbé, qui dirige les destinées du pays depuis plus de deux décennies, nous montre où vont les fonds publics ; qu’il publie, ligne par ligne, l’emploi des emprunts ; qu’il dévoile les contrats du phosphate et les comptes du port ; qu’il consente, enfin, à ce que l’audit s’applique d’abord au sommet. Alors seulement, la traque de l’argent sale prendra le sens d’une entreprise de justice et non celui d’un spectacle administré.
Jusqu’à ce jour, l’atelier de Lomé demeure ce qu’il est : une prière laïque adressée à la vertu par ceux qui s’en dispensent, et un hommage aussi rendu que ridicule que le vice, selon La Rochefoucauld, aime à offrir à la vertu.
Par : Ben Djagba — L’Encre Saignante de Kpédomé, Notsé.
Salt Lake City, Utah 26 octobre 2026

