Togo-Disparition subite du juge Awi Adjoli : Et si c´était un assassinat ?

Depuis une semaine, la justice togolaise et la famille Adjoli dans le canton de Lama dans la Kozah sont en deuil. En effet, la mort vient d´emporter, sans crier gare, le doyen des juges d´instruction, Awi Adjoli Hyacinthe. Que s´est-il vraiment passé ?

De sources concordantes, le haut fonctionnaire togolais se serait rendu en mission à Abidjan du 02 au 06 octobre 2023 dans le cadre d’un atelier sur le blanchiment d’argent. C´est au cours de cette mission qu´il aurait eu un malaise à l´issue d´un repas, c´est pourquoi on avait soupçonné au départ une intoxication alimentaire. Admis à l´hôpital à Abidjan, et après avoir reçu des soins, il semblait avoir repris des forces. Mais le jour de son départ pour Lomé, le vendredi 06 octobre, il aurait eu de nouveau des douleurs au ventre et admis à la structure médicale de l´aéroport d´Abidjan où des calmants lui auraient été administrés pour qu´il puisse prendre l´avion. Et il arriva à Lomé, selon nos confrères de «La Dépêche», sur une chaise roulante. Il aurait été directement conduit à l´hôpital où il reçut des soins jusqu´à samedi avant de rentrer chez lui à la maison. Dimanche soir, le 8 octobre, les mêmes douleurs reprennent et il fallait l´évacuer vers le CHU-Sylvanius Olympio. C´est en cours de route vers l´hôpital que le doyen des juges d´instruction, Monsieur Awi Adjoli Hyacinthe, perd le combat contre le mal qui le rongeait, et rendit l´âme ce dimanche 08 octobre 2023. Il avait seulement 52 ans.

Il est vrai que la profession de juge dans une république bananière comme chez nous au Togo, n´est jamais un fleuve tranquille. Les pressions, les interférences, ou autres intimidations politiques contribuent inévitablement à l´instrumentalisation des juges qui cessent d´exercer leur profession selon la formation acquise, et surtout selon la loi, mais selon les desiderata du dictateur. Et malheureusement, d´après des informations que nous avons réussi à glaner çà et là, au pays et ailleurs, auprès de sources dignes de foi, le défunt doyen des juges d´instruction n´aurait pas échappé à ce syndrome, fréquent sous des régimes de dictature. Le défunt juge était celui qui s´était occupé en grande partie du traitement des dossiers politiques relatifs à la persécution des opposants au régime de Faure Gnassingbé.

Le Commandant Olivier Amah, par exemple, l´officier togolais en exil, que nous avons contacté, n´est pas du tout tendre envers le juge d´instruction aujourd´hui disparu. L´officier originaire de Pya n´a pas oublié l´épisode de 2013 où il eut maille à partir avec Awi Adjoli. En effet, dans le cadre d´une manifestation du CST (Collectif Sauvons le Togo) dont il était membre, il fit une déclaration où, vu la situation désastreuse du pays, il demanda à l´armée de prendre ses responsabilités en allant dire à Faure Gnassingbé d´ouvrir un dialogue ou de laisser le pouvoir. Il fut alors décidé de son arrestation, et c´était le juge d´instruction Awi Adjoli qui s´en était occupé. Prétextant un manque de place à la prison de Lomé, et malgré le caractère vide du dossier, le juge d´instruction l´envoya, apparemment sur instruction de Faure Gnassingbé himself, à la tristement célèbre prison de Mango. N´eussent été le bon travail et la vigilance de ses avocats, il y aurait laissé sa peau.

Nous apprenons également que le juge Awi Adjoli aurait été presque de tous les dossiers politiques: l´affaire Bodjona, Agbéyomé Kodjo, et surtout le dossier des prisonniers politiques des responsables et militants du PNP, les prisonniers de la fameuse affaire «Tigre Révolution», l´affaire Aziz Gomah. À toutes ces affaires viennent s´ajouter les cas du feu journaliste Joël Égah, de Ferdinand Ayité qui dut partir en exil, et de bien d´autres dossiers, dont notre juge d´instruction s´était rendu spécialiste, pour aider le régime de dictature à faire taire ou à faire disparaître des opposants politiques qui dérangent. Pour être court, Awi Adjoli Hyacinthe était un homme de main du régime de Faure Gnassingbé. Il était au centre du dispositif de répression et de persécution des activistes, opposants et défenseurs des droits de l´homme au Togo. Le juge d´instruction Awi Adjoli était pratiquement devenu le juge de destruction des libertés et des vies d´innocents citoyens; en mourant, il devrait avoir sur la conscience la mort de beaucoup de prisonniers politiques.

Mais malgré tout ce qui précède, pourquoi le doyen des juges d´instruction du tribunal de Lomé doit-il nous quitter si tôt, presqu´à la fleur de l´âge ? Mort naturelle ou provoquée ? Nos collègues du hebdomadaire togolais « La Dépêche » n´y sont pas allés par quatre chemins dans leur parution de mercredi 11 octobre 2023, pour évoquer le caractère suspect de la disparition subite du juge. Qui aurait donc intérêt à ce que Monsieur Awi Adjoli disparaisse de la circulation ?  À qui profiterait le crime, s´il s´avérait vraiment que c´était un crime, un assassinat ? Toutes les victimes de la persécution politique, en exil ou en prison, dont nous venons de parler, sont aujourd´hui en position de faiblesse, ont d´autres soucis à se faire pour se tirer d´affaire sains et saufs, pour penser à une quelconque vengeance. Qui donc pourrait avoir pris la décision d´éliminier physiquement le doyen des juges d´instruction ?

Dans un passé récent au Togo, des personnalités, civiles comme militaires, qui passaient pour être les plus fidèles ou zélées du régime, sont tombées du jour au lendemain en disgrâce, persécutées, jetées en prison, ou tout simplement exécutées. Une imprudence au cours d´une discussion, un mot mal placé, qui arrivent aux oreilles de la police politique du régime de dictature, et tout peut arriver. On dit souvent que la révolution mange ses enfants. Pourquoi la dictature, pour une raison ou pour une autre, ne mangerait-elle pas les siens ?

Nos condoléances à la famille du juge Awi Adjoli Hyacinthe.

Samari Tchadjobo

Allemagne

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