Effervescence à Lomé, suite aux pressions et menaces de mort, reçues par Roger Amemavoh journaliste et propriétaire du média en ligne Capture Media. Suite à la publication d’un reportage consacré à un conflit foncier à Latékopé notre confrère est l’objet de menaces et actes d’intimidation. Un communiqué conjoint des Ministres de la Sécurité et de la Communication confirme la réalité des menaces.
On ne compte plus au Togo, les actes du pouvoir politique et de son bras armé, la justice, portant atteinte à la liberté d’expression, tellement ces actes sont devenus récurrents et font partie du quotidien de la vie citoyenne.
Dans ce contexte il est permis de considérer qu’en matière de liberté de la presse au Togo il convient pour écrire le mot liberté de l’assortir de parenthèses, tellement celle-ci est devenue précaire dès qu’il s’agit de dire la vérité et de délivrer une information, réelle et avérée, aux citoyens du Togo.
Nombre de journalistes et d’organes de presse, journaux et médias en ligne, ont subi ces vingt dernières années l’outrage de passer sous les « fourches caudines » du pouvoir et de la justice. A quelques rares exceptions près imputables à la « légèreté » de certains rédacteurs, dans l’immense majorité des cas de nombreux journalistes ont été inquiétés sans raison valable et juridiquement justifiée, au seul motif d’avoir rapporté la vérité de fait avérés et d’en avoir informé les citoyens lecteurs.
Le dernier cas en date, concerne les tracas, sous forme de menaces de mort et autres intimidations, subies par notre confrère Roger Amemavoh, journaliste et responsable du media en ligne Capture Media, à la suite de la publication d’un reportage vidéo le 8 février 2026 (crédité de plus d’un million de vues) qui relate une manifestation de riverains dans le cadre d’un conflit foncier concernant un terrain sur lequel ont débuté des constructions, à Laté Kopé dans la commune d’Agoe-Nyivé en périphérie immédiate de Lomé.
Conversation entre Roger Amemavoh et un ami l’avertissant de menaces
Dans les faits, les populations de Laté Kopé qui ont manifesté, sont des personnes qui ont acheté des terrains, sont munies de titres de propriété, et qui ont constaté que dans la zone et aux alentours, des engins de chantier ont commencé à creuser des tranchées sans qu’elles aient reçu la moindre information. Le creusement des tranchées ayant eu pour effet d’empêcher les populations d’accéder à leur maison.
Ces populations se sont donc adressées au Chef de quartier qui répondit ne pas être au courant, puis à la Mairie, où elles ont appris que le Maire lui-même était « surpris » de ce qui se passait.
On peut s’interroger sur le fait qu’était présent sur place, un contingent de forces de l’ordre venues sécuriser les travaux. Quelle impérieuse nécessité impose de sécuriser un chantier de travaux publics ? Sans doute parce qu’après les premiers travaux de creusement de tranchées les populations ont vu placarder des avis d’expulsion sur toutes les maisons du quartier, hormis celle du Chef de quartier, qui « n’était pas au courant ».
Dans ce reportage est mise en exergue, sous forme de témoignages, la souffrance des populations en regard d’une procédure d’expropriation prononcée en faveur de personnalités influentes proches des cercles concentriques du pouvoir. Par ailleurs, les habitants considèrent que les travaux de construction perturbent leur quotidien, particulièrement celui des femmes, au point que certaines familles auraient quitté leurs habitations.
Les conflits fonciers, sont un sujet qui au Togo touche de nombreuses communes, tant dans la proche périphérie de Lomé que dans de nombreuses communes plus éloignées. La question foncière et les enjeux liés à la terre cristallisent au Togo de fortes tensions sociales, sont source d’un nombre important de litiges dans lesquels se mêlent les questions de propriété, de titres et font l’objet d’imbroglios inextricables. Le tout accentué par un comportement de la justice, qui ne tranche pas toujours avec l’impartialité qui normalement sied à une institution de la République censée dire le droit.
C’est pour avoir rapporté les tracas des populations de Laté Kopé, consécutifs à un litige foncier, que Roger Amemavoh, a reçu des intimidations et des menaces directes créant un climat d’insécurité autour de sa personne qu’il a pris très au sérieux. Au point de juger utile de les rendre publiques dans une vidéo postée le 16 février 2026 sur YouTube, largement relayée depuis sur les réseaux sociaux, dans laquelle il précise avoir été informé par des messages d’un danger imminent.
Il a également publié les captures d’écran de plusieurs échanges de conversations par lesquelles il a été averti que ses reportages ont déplu à des personnalités influentes liées au conflit foncier de Laté Kopé, lesquelles essayent de le localiser.
En la matière, faire preuve de professionnalisme, de courage et de sens du devoir civique n’est manifestement pas du goût des bénéficiaires et principaux intéressés qui n’ont pas apprécié que la réalité soit dévoilée. La question encore une fois posée avec acuité est celle de l’état de la liberté de la presse au Togo et des limites imposées à l’exercice du journalisme d’investigation et à la possibilité de publication du résultat des enquêtes.
Car au-delà des menaces le pouvoir a semblé vouloir activer l’appareil répressif dès la révélation publique des faits. Dès le mardi 10 février 2026, deux jours à peine après la publication du reportage, Roger Amemavoh, recevait un appel, sur un ton « plus ou moins menaçant » selon ses dires, émanant de l’administration de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC). Rappelé dès le lendemain par un autre membre de l’administration de la HAAC, sur un ton « cette fois plus courtois », il fut « invité » à un entretien avec le Président de la HAAC le vendredi 13 février à 10h, lequel lui a fait remarquer que son reportage n’était pas « équilibré » et n’avait donné la parole qu’à l’une des parties intéressées au litige. Ce qui a permis à Roger Amemavoh, de faire remarquer au Président de la HAAC que la partie incriminée par les populations ne s’était pas manifestée au moment du tournage, pour contester les faits, pas plus qu’elle ne s’est encore manifestée à ce jour plus de quinze jours après la diffusion.
Dans une interview accordée au média en ligne Echo du Togo, Roger Amemavoh, explique avec force détails, la nature du litige foncier portant sur 90 hectares qui entraine le mécontentement des populations de Laté Kopé ainsi que le déroulement des faits, il questionne également sur la réelle identité de la ou des parties incriminées[i].
Roger Amemavoh interviewé sur la chaine YouTube, Echo du Togo, le 17 février 2026, Capture d’écran 2026.02.23-a-13-03
LARGE SOUTIEN DE LA PROFESSION
Ainsi la vidéo postée le 16 février 2026 sur YouTube, faisant état des menaces reçues a déclenché une cascade de protestations et suscité un mouvement de soutien de la part de la profession et de certaines organisations de la société civile.
Depuis Accra, un communiqué de la Fondation des médias pour l’Afrique de L’Ouest (Media Foundation for West Africa) (MFWA), après avoir rappelé que « les menaces contre les journalistes nuisent à la liberté de la presse » exprime son soutien à Roger Amemavoh, et interpelle les autorités togolaises pour « garantir la sécurité du journaliste et à respecter les obligations du Togo en termes de règles nationales et internationales visant à protéger la liberté d’expression. »[ii]
Le 16 février 2026, le Patronat de la presse togolaise (PPT) exprimait son « indignation » face « aux graves menaces et intimidations » et exhortait les autorités à garantir la sécurité du journaliste Roger Amemavoh et la rédaction de Capture Media « à tout moment et en toutes circonstances », après avoir rappelé que « les journalistes ne font que leur travail avec rigueur et professionnalisme. »
Le 17 février, L’Observatoire Togolais des Médias (OTM) situe cette affaire sur le terrain des principes, rappelle que la liberté d’expression, le droit à l’information constituent des fondements essentiels de toute démocratie, en conséquence condamne avec fermeté les menaces anonymes et fait part de sa « profonde préoccupation » L’OTM a par ailleurs indiqué se réserver le droit de déposer plainte contre X pour atteinte à la liberté de la presse et à la sécurité du professionnel concerné.
Déclaration du SYNJIT, Syndicat des journalistes indépendants du Togo
Pour sa part L’Association togolaise des organes de presse privée en ligne (ATOPPEL), a délégué son bureau exécutif sur le lieu de travail de Roger Amemavoh, pour lui exprimer son soutien, condamner toute forme d’intimidation ou de pression dans l’exercice du métier de journaliste et attester que le travail incriminé relève bien de la mission d’information de la Presse.
Estimant que la défense de la liberté de la presse relève de la responsabilité collective et que toute menace contre un journaliste concerne l’ensemble de la profession, L’ATOPPEL a saisi l’occasion pour rappeler que « la critique sociale et l’investigation journalistique participent du débat public et ne sauraient être assimilés à des actes de provocation. »
De son côté Syndicat des journalistes indépendants du Togo (SYNJIT) dénonce quant à lui une « tentative de réduction au silence », exprime sa « totale solidarité » à Roger Amemavoh et « prend à témoin les autorités sécuritaires du pays, la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication et l’opinion nationale et internationale face à ces graves menaces. »
REACTION MINISTERIELLE AMBIGUE
Cette affaire semble préoccuper les autorités politiques du Togo puisqu’elle a donné lieu à la publication le 17 février 2026 d’un communiqué conjoint du ministre de la communication, Yawa A. Kouigan et du ministre de la Sécurité, Colonel Calixte Batossie Madjoulba. Quel est objectif poursuivi ? Rassurer Roger Amemavoh, ou annoncer une suite judiciaire ?
Lorsque le communiqué précise « dont la justice n’est pas encore saisie, est néanmoins suivie avec la plus grande attention » faut-il comprendre une suite judiciaire à la publication du reportage de Roger Amemavoh, ou bien une enquête en bonne et due forme pour identifier les auteurs des menaces de mort à l’encontre de Roger Amemavoh, pour les traduire en justice et les condamner comme il se doit ? En ce sens le communiqué aurait dû être plus explicite et affirmer avec netteté l’intention de poursuivre les auteurs de pressions et autres menaces de mort.
Lorsque la conclusion du même communiqué affirme que « Le gouvernement demeure mobilisé pour garantir la sécurité des personnes et la préservation des libertés publiques, dans le strict respect de l’État de droit », il est difficile de donner du crédit à une telle assertion. Au Togo plusieurs dizaines de prisonniers politiques ou d’opinion croupissent encore en prison, nonobstant l’élargissement à la fin de l’année 2025 de quelques dizaines de prisonniers politiques incarcérés durant de nombreuses années.
Cette nouvelle affaire de menaces contre l’intégrité physique d’un journaliste, ramène à la nécessité de protéger un professionnel des médias confronté à des pressions en raison de son travail.
Conversation entre Roger Amemavoh et un ami lui conseillant de fuir le pays
Il convient de saluer le courage de Roger Amemavoh, qui devant la réalité des menaces reçues a reçu le conseil de quitter le pays et malgré ces avertissements décide de rester au Togo : « Je suis parmi ceux qui ont eu plusieurs occasions de quitter ce pays, mais qui ont choisi de rester par amour du pays. Alors je suis condamné à me battre pour que l’injustice cesse, pour que ce pays soit vivable pour nous tous. »
Nous exprimons ici notre entier soutien à Roger Amemavoh, et saluons le courage d’un homme qui choisit de ne pas déserter pour combattre l’adversité et continuer son combat pour la liberté d’expression et la manifestation de la vérité.
Source: Le Club de Médiapart/François Fabregat


