Enrichies des Lumières de Hobbes touchant la Bête Souveraine, considérons les Leçons de Machiavel sur la Prudence du Renard et du Lion, et des Méditations Hégéliennes sur l’Esprit Absolu tel qu’il se manifeste, par un singulier caprice de la Providence, en la Personne d’un Seul Homme au bord du Golfe de Guinée.
Il est des vérités que l’histoire dispense avec une générosité cruelle, et que seul l’œil exercé du philosophe sait recueillir dans leur pleine amertume. Le Togo, cette jeune nation africaine née des convulsions de la colonisation et des tumultes de l’indépendance, offre à l’observateur attentif un terrain d’étude singulièrement propice à l’application des grandes doctrines politiques de l’Occident savant. C’est à cette tâche que nous nous consacrerons ici, avec la rigueur qu’imposent les maîtres que nous invoquons.
De l’État de Nature et du Léviathan — Selon Thomas Hobbes
Le grand Hobbes nous enseigna, dans son Léviathan immortel, que l’homme à l’état de nature n’est point cet être débonnaire que certains rêveurs se plaisent à imaginer. Point du tout. L’homme est un loup pour l’homme — homo homini lupus — et c’est précisément cette férocité native qui rend le pouvoir souverain non point une tyrannie, mais une nécessité absolue, une condition sine qua non de toute civilisation durable.
« Là où il n’est point de puissance commune, il n’est point de loi ; là où il n’est point de loi, il n’est point d’injustice. »
Que l’on considère le Togo sous cet angle hobbesien, et l’on verra aussitôt que l’État togolais, depuis les heures troubles qui suivirent l’assassinat de Sylvanus Olympio en 1963, n’a cessé de chercher — parfois avec violence, parfois avec ruse — à constituer ce Léviathan qu’appelle la raison politique. La succession des coups d’État, les décennies de régime fort sous la main de fer d’Étienne Gnassingbé Eyadéma, puis la transmission dynastique du pouvoir à son fils Faure Gnassingbé, tout cela témoigne d’une vérité hobbésienne fondamentale :
L’adage populaire togolais dit fort bien : « Quand les grands se battent, ce sont les herbes qui souffrent. » Et en vérité, lorsque le pacte social est rompu, lorsque l’autorité souveraine vacille, c’est toujours le petit peuple qui paie de sa chair et de sa sueur le tribut de l’anarchie.
Le gouvernement togolais a donc, au sens hobbesien, accompli cette fonction première et irréductible de l’État : il a prévenu le retour à ce chaos primitif. Qu’il l’ait fait au prix de libertés bafouées, c’est là une autre question — question que Hobbes lui-même eût traitée avec une certaine froideur, car pour lui la sécurité prime toujours sur la liberté.
De la Vertu du Prince et de la Nécessité — Selon Nicolas Machiavel
Machiavel, ce Florentin que les âmes timorées accusèrent de cynisme, mais dont le génie ne fut jamais que celui de la lucidité, nous apprit que le Prince doit savoir être à la fois le lion qui effraie et le renard qui déjoue les pièges. La virtù machiavélienne n’est point la vertu des théologiens ; c’est l’art de saisir la fortune par les cheveux, de plier les circonstances à sa volonté, ou du moins de s’y adapter avec souplesse.
« Il vaut mieux être craint qu’aimé, si l’on ne peut être les deux à la fois. »
Le régime togolais, considéré à cette lumière, révèle une [SIC] machiavélisme d’une cohérence remarquable. Le père Eyadéma régna quarante années durant, non point par la seule terreur — quoique celle-ci ne fût pas absente — mais par un art consommé du compromis sélectif, des alliances tribales savamment entretenues, des concessions calculées à l’opposition, et d’un usage habile des ressources pétrolières et minières pour s’attacher les fidélités nécessaires.
Comme l’enseigne l’adage de la sagesse africaine : « Le caïman qui veut traverser le fleuve ne montre pas toutes ses dents. » Et Machiavel n’eût point désavoué cette maxime, lui qui savait que le Prince ne doit jamais montrer toute sa puissance ni toute sa ruse.
La transmission héréditaire du pouvoir à Faure Gnassingbé en 2005, opérée au mépris des constitutions et sous la pression militaire, constitue un exemple achevé de ce que Machiavel appelait la necessità — cette nécessité supérieure qui absout le Prince des scrupules ordinaires. La communauté internationale murmura, mais se tut bientôt. Le Prince avait agi ; l’ordre avait prévalu. Machiavel eût souri de ce sourire entendu qui est la marque des hommes qui ont compris la nature des choses.
Cependant, Machiavel conseillait également au Prince de ne point s’aliéner le peuple, car « le peuple est plus fort que le Prince, et le Prince qui méprise le peuple se prépare sa propre ruine. » C’est là la limite que le gouvernement togolais a parfois frôlée dangereusement, lors des soulèvements de 1990-1991 ou des contestations électorales de 2005 et 2010.
De la Dialectique de l’Esprit et de l’État Rationnel — Selon Georg Wilhelm Friedrich Hegel
Hegel, ce titan de la pensée germanique, porta l’analyse politique à des sommets que peu ont su atteindre après lui. Pour ce grand philosophe de l’Esprit absolu, l’État n’est point un simple contrat utilitaire — comme l’eussent voulu Hobbes ou Locke — mais la réalisation objective de la liberté dans le monde. L’État hégélien est la Sittlichkeit — la vie éthique concrète — par opposition à la morale abstraite des individus isolés.
« Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel. »
Cette formule, si souvent mal comprise, signifie que l’État qui dure, qui subsiste, qui s’impose dans l’histoire, porte en lui une nécessité rationnelle qu’il appartient au philosophe de déchiffrer, non point de condamner à la légère.
Considérons donc l’État togolais selon cette grille hégélienne. Le Togo est le fruit d’une dialectique historique dont les contradictions ne sont point encore résolues. La thèse fut l’ordre colonial imposé par l’Allemagne puis par la France ; l’antithèse fut le mouvement d’indépendance et les convulsions post-coloniales ; la synthèse — encore inachevée — est cet État en devenir, cherchant à constituer une identité nationale propre à partir de fragments épars d’ethnies, de langues et de traditions diverses.
L’adage togolais dit : « L’arbre qui résiste à la tempête n’est pas celui qui refuse le vent, mais celui dont les racines sont profondes. » Hegel eût reconnu dans cette image sa propre pensée : l’État véritablement rationnel n’est point celui qui nie les contradictions, mais celui qui les surmonte (aufhebt) en une synthèse plus haute.
Or le Togo souffre précisément de cette synthèse inachevée. Les institutions, calquées sur des modèles occidentaux qui ne correspondent point aux réalités sociologiques profondes du pays, fonctionnent comme un habit mal taillé sur un corps qui n’est pas le sien. Le peuple éwé du Sud, le peuple kabyé du Nord, les multiples nations qui composent ce petit pays de cinq millions d’âmes, n’ont point encore accompli ce travail de réconciliation intérieure que Hegel appelait la Versöhnung — la réconciliation — sans laquelle aucun État ne peut prétendre à la plénitude de sa vocation rationnelle.
La démocratie formelle que le Togo affiche depuis les réformes des années 1990 est, vue par Hegel, une étape nécessaire mais insuffisante. Car la liberté véritable n’est point la liberté abstraite du suffrage universel ; c’est la liberté concrète du citoyen qui se reconnaît dans ses institutions, qui s’y trouve chez lui, qui y dépose son individualité pour la retrouver transfigurée en universalité.
Synthèse — De ce que nous enseignent les Maîtres réunis
Si nous réunissons maintenant les enseignements de ces trois philosophes sur la nature du gouvernement togolais, voici ce que nous pouvons conclure avec quelque assurance :
Avec Hobbes, nous dirons que le gouvernement togolais a rempli sa fonction première : il a maintenu un Léviathan, parfois brutal, toujours contesté, mais qui a préservé le pays des guerres civiles dévastatrices qui ont ravagé ses voisins. « Un mauvais gouvernement vaut encore mieux que pas de gouvernement du tout » — et le Togolais ordinaire qui aspire à nourrir sa famille et à conduire ses enfants à l’école ne saurait contredire entièrement cette sombre sagesse.
Avec Machiavel, nous dirons que le pouvoir togolais a fait preuve d’une remarquable virtù dans l’art de se maintenir, mais qu’il a négligé l’autre précepte du Florentin : que la force sans le consentement des gouvernés est une forteresse bâtie sur le sable. « Qui bâtit sur le peuple bâtit sur le roc ; qui bâtit sur les grands bâtit sur la boue. » Et le peuple togolais, patient mais non point éternel, finira par présenter sa note.
Avec Hegel enfin, nous dirons que le Togo est une nation en gestation, dont l’Esprit n’a pas encore trouvé sa forme définitive, dont la synthèse historique est encore à accomplir. Les élections, les constitutions, les alternances partielles que l’on observe depuis quelques années sont autant de signes que la dialectique n’est point arrêtée, que l’histoire continue son travail sourd et patient. « La chouette de Minerve ne prend son vol qu’au crépuscule » — et c’est peut-être seulement lorsque le Togo aura traversé ses épreuves que le philosophe pourra en comprendre la pleine signification.
En fin
En définitive, le gouvernement du Togo, tel qu’on peut l’observer au tournant de ce siècle, est un gouvernement qui porte en lui les marques de toutes les contradictions que nous avons décrites : la nécessité hobbésienne d’un pouvoir fort dans un environnement instable, la ruse machiavélienne d’un régime qui a su survivre à tous les vents contraires, et la promesse hégélienne d’un État qui n’a pas encore accompli sa vocation rationnelle mais qui ne saurait y renoncer sans se nier lui-même.
Comme le dit l’adage final, qui vaut pour tous les peuples et pour tous les temps : « On ne traverse pas le fleuve deux fois dans la même eau. » L’histoire du Togo n’est pas encore écrite. Sa meilleure page est peut-être devant lui.
Ainsi médite le philosophe, avec l’humilité que commandent la complexité des choses humaines et la profondeur des maîtres qu’il invoque.
Par Ben Djagba Salt Lake City 2 mars 2026


