MISSION DE PLAIDOYER À BRUXELLES: DES DÉFENSEURS TOGOLAIS DES DROITS HUMAINS APPELLENT L’UE À TRANSFORMER SES PRÉOCCUPATIONS EN ACTIONS CONCRÈTES
Du 25 au 28 mai 2026, une délégation composée de défenseurs des droits humains, d’un journaliste d’investigation et de représentants du plaidoyer international a mené une mission de haut niveau auprès des institutions européennes à Bruxelles afin de renforcer la mobilisation internationale concernant la situation des droits humains, des prisonniers politiques, de l’espace civique et de l’État de droit au Togo.
La délégation était composée de Daphne Panayotatos, Directrice Plaidoyer et Campagnes de Freedom Now, d’Abdoul-Aziz Goma, défenseur des droits humains, citoyen irlandais d’origine togolaise et ancien prisonnier d’opinion, de Solim Kolani, activiste et défenseur des droits humains, ainsi que du journaliste d’investigation Ferdinand Ayité.
Pendant quatre jours, la délégation a rencontré plusieurs responsables européens directement impliqués dans les questions de droits humains, de politique étrangère, de gouvernance démocratique et des relations entre l’Union européenne et l’Afrique. Les échanges ont eu lieu au Parlement européen, au Service européen pour l’action extérieure (SEAE), auprès des secrétariats parlementaires spécialisés dans les droits humains et les relations avec l’Afrique, ainsi qu’auprès de représentants diplomatiques des États membres de l’Union européenne.
L’objectif de cette mission était de porter un message clair: la situation des droits humains au Togo ne doit pas disparaître de l’agenda européen après la libération d’Abdoul-Aziz Goma. Pour la délégation, les préoccupations demeurent nombreuses: maintien de prisonniers politiques en détention, restrictions de l’espace civique, poursuites visant des voix critiques, garanties judiciaires insuffisantes, non-exécution de certaines décisions internationales et besoin d’un suivi plus cohérent des engagements pris par les autorités togolaises dans le cadre des mécanismes régionaux et internationaux.
Au cours de la mission, les membres de la délégation ont rappelé que plusieurs institutions internationales se sont déjà prononcées sur ces questions, notamment la Cour de justice de la CEDEAO, différents mécanismes des Nations unies ainsi que le Parlement européen lui-même. Selon eux, la question n’est plus uniquement celle de la documentation. De nombreux rapports, décisions, recommandations et prises de position existent déjà. L’enjeu est désormais celui de la mise en œuvre, du suivi politique et de la crédibilité des engagements internationaux.

UNE DÉLÉGATION AUX PROFILS COMPLÉMENTAIRES
La mission reposait sur une complémentarité assumée entre ses membres.
Abdoul-Aziz Goma a porté la dimension humaine et institutionnelle du plaidoyer. Ancien prisonnier d’opinion dont le cas a suscité une mobilisation internationale importante en 2025, il a présenté aux interlocuteurs européens son parcours, les conséquences de sa détention ainsi que les activités qu’il poursuit depuis sa libération. Il a également mis en avant son engagement au sein du Collectif des Défenseurs des Droits Humains (CDDH), notamment dans le suivi des questions liées aux libertés fondamentales, à l’espace civique et à la situation des prisonniers politiques au Togo.
Solim Kolani a développé l’analyse politique et institutionnelle portée par la société civile togolaise. Lors des différentes rencontres, il a présenté les préoccupations relatives à la protection des libertés fondamentales, à l’espace civique, à la situation des détenus politiques, ainsi qu’à la nécessité d’un suivi cohérent des recommandations formulées par les mécanismes régionaux et internationaux.
Ferdinand Ayité, journaliste d’investigation reconnu pour ses enquêtes sur la gouvernance et la redevabilité au Togo, a présenté l’architecture documentaire préparée pour la mission. Celle-ci comprenait un mémorandum public, une annexe méthodologique, une annexe confidentielle et des éléments documentaires complémentaires destinés à soutenir les échanges avec les institutions européennes. Il a également insisté sur les méthodes de vérification, de corroboration et de documentation utilisées afin de garantir la crédibilité des informations transmises.
PREMIÈRE ÉTAPE: LE PARLEMENT EUROPÉEN
Le mardi 26 mai, la délégation a entamé sa série de rencontres au Parlement européen par un échange avec le bureau de la députée européenne Isabel Serra Sánchez. Vice-présidente de la Sous-commission des droits de l’homme (DROI), Isabel Serra avait déjà suivi le dossier d’Abdoul-Aziz Goma lors des débats ayant conduit à l’adoption de la résolution d’urgence du Parlement européen en septembre 2025.
Les discussions ont porté sur la situation des prisonniers politiques au Togo, les restrictions de l’espace civique, les mécanismes internationaux de protection des droits humains et les possibilités de suivi parlementaire.
La délégation a appelé au maintien d’une attention soutenue du Parlement européen sur le Togo, à la poursuite des initiatives parlementaires relatives aux prisonniers politiques et à l’utilisation des outils institutionnels disponibles pour assurer un suivi régulier de la situation. La question des mécanismes de responsabilité et des éventuelles mesures ciblées en cas de violations graves et persistantes des droits humains a également été abordée.
Les membres de la délégation ont souligné que la résolution adoptée en 2025 ne devrait pas constituer un point final, mais au contraire servir de base à un engagement parlementaire durable concernant les libertés fondamentales et l’État de droit au Togo.
UN MESSAGE PORTÉ AUPRÈS DE PLUSIEURS FAMILLES POLITIQUES EUROPÉENNES
Quelques heures après la rencontre avec le bureau d’Isabel Serra Sánchez, la délégation s’est entretenue avec le bureau du député européen irlandais Seán Kelly, membre du Parti populaire européen (PPE).
Cette rencontre revêtait une importance particulière. Seán Kelly avait joué un rôle lors de la mobilisation parlementaire de 2025 en faveur d’Abdoul-Aziz Goma et avait participé aux discussions ayant conduit à l’adoption de la résolution d’urgence du Parlement européen.
Face à son équipe, la délégation a choisi de mettre l’accent sur les questions de gouvernance démocratique, d’État de droit et de crédibilité institutionnelle.
Les échanges ont porté sur les conséquences à long terme des restrictions de l’espace civique, sur l’importance des garanties judiciaires et sur le lien entre stabilité politique durable et respect effectif des droits fondamentaux.
Abdoul-Aziz Goma a rappelé que son cas n’était qu’une illustration parmi d’autres des défis auxquels sont confrontés les défenseurs des droits humains et les voix critiques au Togo.
Solim Kolani a insisté sur la nécessité d’un suivi politique régulier de la situation togolaise, estimant que les préoccupations déjà exprimées par plusieurs institutions internationales devraient désormais se traduire par des mécanismes de suivi concrets.
La délégation a notamment demandé le maintien d’une vigilance parlementaire sur la situation des prisonniers politiques, le recours à des questions écrites adressées aux institutions européennes et la poursuite du dialogue avec la société civile togolaise.
UNE DISCUSSION APPROFONDIE SUR LES MÉCANISMES INTERNATIONAUX AVEC CATARINA VIEIRA
La troisième rencontre de la journée s’est tenue avec le bureau de la députée européenne Catarina Vieira, coordinatrice de la Sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen.
Cette réunion a permis un échange particulièrement approfondi sur les mécanismes internationaux existants, les procédures des Nations unies, les décisions régionales et les outils parlementaires européens disponibles pour assurer un suivi de la situation au Togo.
La délégation a présenté une documentation structurée comprenant un mémorandum diplomatique, une annexe méthodologique, une annexe confidentielle et plusieurs éléments de preuve complémentaires.
Ferdinand Ayité a détaillé les méthodes de vérification utilisées dans la constitution du dossier ainsi que les précautions prises afin de distinguer clairement les informations publiques, les analyses institutionnelles et les éléments nécessitant un traitement confidentiel.
Les discussions ont également porté sur les décisions de la Cour de justice de la CEDEAO, sur les recommandations formulées par plusieurs mécanismes des Nations unies et sur la nécessité d’un suivi plus cohérent de ces différentes décisions.
Pour la délégation, l’un des principaux défis réside aujourd’hui dans l’écart qui subsiste entre les engagements internationaux formellement acceptés et leur mise en œuvre effective.
LE SERVICE EUROPÉEN POUR L’ACTION EXTÉRIEURE, UNE RENCONTRE STRATÉGIQUE
L’un des moments les plus importants de la mission s’est déroulé au siège du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), où la délégation a rencontré Carole Magnaschi, chargée des dossiers Togo et Bénin, ainsi que Charles Girard, chef adjoint de la division Afrique de l’Ouest.
Contrairement aux rencontres parlementaires, centrées principalement sur les outils de contrôle politique et les initiatives législatives, cette réunion s’inscrivait dans le cadre de la politique étrangère de l’Union européenne.
Les discussions ont porté sur la situation politique et institutionnelle du Togo, les restrictions des libertés fondamentales, les détentions à caractère politique, les garanties judiciaires ainsi que les perspectives de gouvernance démocratique.
La délégation a insisté sur la nécessité d’un suivi crédible des préoccupations déjà exprimées par les mécanismes régionaux et internationaux.
Les membres de la délégation ont également attiré l’attention des responsables européens sur les conséquences que peuvent avoir les restrictions de l’espace civique sur la confiance des citoyens dans les institutions et sur la stabilité à long terme.
L’ACCORD DE SAMOA ET LA QUESTION DE LA COHÉRENCE DES FINANCEMENTS
Au cours de plusieurs réunions, notamment avec les responsables du SEAE et les interlocuteurs travaillant sur les relations entre l’Union européenne et l’Afrique, la délégation a soulevé une question jugée essentielle: celle de la cohérence entre les engagements européens et les financements accordés dans le cadre de la coopération internationale.
Les échanges ont notamment porté sur l’Accord de Samoa, qui constitue désormais le cadre principal des relations entre l’Union européenne et les États membres de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique.
La délégation a rappelé que cet accord repose sur des principes fondamentaux tels que:
– le respect des droits humains;
– la démocratie;
– l’État de droit;
– la bonne gouvernance;
– la participation citoyenne;
– et le rôle de la société civile.
Selon les membres de la délégation, la crédibilité du partenariat entre l’Union européenne et le Togo dépend également de la cohérence entre ces principes et les politiques effectivement mises en œuvre.
Ils ont ainsi invité les institutions européennes à intégrer davantage les questions relatives aux libertés fondamentales, à l’espace civique et aux garanties judiciaires dans l’évaluation des programmes de coopération et des financements.
RENFORCER LE SUIVI INSTITUTIONNEL AU SEIN DU PARLEMENT EUROPÉEN
Le 27 mai, la délégation a poursuivi sa mission avec une rencontre au sein des secrétariats de la Sous-commission des droits de l’homme (DROI) et de la Délégation pour les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (DACP).
Cette réunion présentait une importance particulière, car ces structures jouent un rôle central dans le suivi parlementaire des questions relatives aux droits humains et aux relations extérieures de l’Union européenne.
Les discussions ont porté sur les mécanismes institutionnels de suivi, les procédures parlementaires existantes ainsi que les possibilités de maintenir une attention durable sur la situation togolaise.
La délégation a insisté sur le fait que l’enjeu principal n’était plus seulement la documentation des violations alléguées, mais également la capacité des institutions européennes à assurer un suivi régulier des préoccupations déjà identifiées.
Les membres de la délégation ont également évoqué la nécessité de renforcer les échanges entre les institutions européennes et la société civile togolaise.
LA DIMENSION GOUVERNANCE ET RELATIONS UE-AFRIQUE AVEC JAN-CHRISTOPH OETJEN
Le 28 mai, la délégation a rencontré le bureau du député européen allemand Jan-Christoph Oetjen, membre du groupe Renew Europe.
Compte tenu de ses responsabilités dans les relations entre l’Union européenne et l’Afrique, cette réunion a principalement porté sur les questions de gouvernance démocratique, de stabilité institutionnelle et de confiance dans les institutions publiques.
Les membres de la délégation ont souligné que la protection de l’espace civique, le respect des libertés fondamentales et l’existence de garanties judiciaires solides constituent des éléments essentiels de la gouvernance démocratique.
Ils ont également mis en garde contre les effets à long terme que peuvent avoir les restrictions des libertés publiques sur la confiance des citoyens et sur la crédibilité des institutions.
L’IRLANDE ET LA DIMENSION DIPLOMATIQUE DE LA MISSION
La mission s’est conclue par une rencontre avec la Représentation permanente de l’Irlande auprès de l’Union européenne, notamment avec des responsables impliqués dans les travaux du Groupe de travail Afrique du Conseil de l’Union européenne (COAFR).
Cette rencontre revêtait une dimension particulière en raison de la citoyenneté irlandaise d’Abdoul-Aziz Goma.
Les discussions ont porté sur les questions de gouvernance démocratique, d’État de droit, de libertés fondamentales et de stabilité institutionnelle.
La délégation a appelé les États membres de l’Union européenne à maintenir leur attention sur les développements relatifs aux droits humains au Togo et à soutenir un suivi cohérent des mécanismes régionaux et internationaux déjà saisis.
DES DEMANDES CLAIRES ADRESSÉES À L’UNION EUROPÉENNE
Tout au long de la mission, la délégation a formulé plusieurs demandes précises:
– le maintien d’une attention parlementaire forte sur le Togo;
– le suivi de la résolution du Parlement européen adoptée en septembre 2025;
– le suivi de la situation des prisonniers politiques;
– le recours aux questions écrites et autres outils parlementaires;
– une meilleure prise en compte des décisions de la Cour de justice de la CEDEAO;
– une meilleure prise en compte des recommandations des mécanismes des Nations unies;
– le suivi des restrictions de l’espace civique;
– le renforcement des échanges avec la société civile togolaise;
– l’intégration des questions des droits humains dans le suivi des partenariats et financements européens;
– et l’examen d’éventuelles mesures ciblées en cas de violations graves et persistantes.
UNE MOBILISATION QUI SE POURSUIT
À la fin de la mission, plusieurs demandes de réunions restaient en cours auprès de la Direction générale des partenariats internationaux (DG INTPA), du Groupe de travail Droits de l’homme du Conseil de l’Union européenne (COHOM), du secrétariat de la commission des affaires étrangères du Parlement européen (AFET), ainsi qu’auprès des députés européens Rima Hassan et Mounir Satouri.
Des contacts ont également été engagés avec plusieurs médias européens, dont The European Correspondent et EUobserver.
Pour la délégation, la mission de Bruxelles ne constitue pas une fin en soi, mais une étape dans un travail de plaidoyer de long terme visant à maintenir la situation des droits humains, des prisonniers politiques et des libertés fondamentales au Togo à l’agenda européen.
Au-delà des rencontres institutionnelles, cette mission témoigne également de l’évolution des stratégies contemporaines de défense des droits humains, où la documentation, le plaidoyer international, l’action parlementaire, le journalisme d’investigation et la mobilisation de la société civile se complètent pour encourager davantage de redevabilité et de suivi politique.
Le message porté à Bruxelles était clair: les préoccupations exprimées par les institutions internationales existent déjà. Le défi consiste désormais à transformer ces préoccupations en actions concrètes, cohérentes et durables.
Bruxelles, 28 mai 2026
Compte-rendu: Abdoul-Aziz Goma
Mise en page: Samari Tchadjobo
