Observant les retards qu’accuse le démarrage du projet d’amélioration de l’accès à l’eau potable dans le Grand Lomé (PASH-MUT – “Projet d’amélioration de la sécurité hydrique en milieu urbain au Togo”), Kafui Adjamagbo-Johnson s’offusque et demande des comptes. Pour la députée, les citoyens ne peuvent plus se contenter d’annonces, de rapports et de promesses : ils veulent savoir où est passé l’argent, où en sont les travaux, et quand l’eau coulera enfin aux robinets.
Madame Adjamagbo-Johnson, depuis quelques jours, un sujet revient avec insistance sur les réseaux sociaux : un projet financé par la Banque mondiale pour améliorer l’accès à l’eau potable dans le Grand Lomé, mais qui accuserait d’importants retards. En tant que députée et responsable politique de l’opposition, connaissez-vous ce projet ? Pourquoi suscite-t-il autant d’intérêt ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : On en parle autant parce que la pénurie d’eau est une réalité quotidienne dans le Grand Lomé. L’accès à l’eau potable est une question de santé publique, de dignité et de conditions de vie. Lorsque des familles passent des journées avec des robinets à sec, lorsqu’elles doivent acheter l’eau plus cher auprès de revendeurs, ou lorsqu’elles ne savent jamais si l’eau arrivera le matin, le soir ou pas du tout, il est normal que le sujet devienne sensible.
Le projet dont vous parlez est le PASH-MUT “Projet d’amélioration de la sécurité hydrique en milieu urbain au Togo”. Il vise l’amélioration de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement dans le Grand Lomé, notamment à : Agoè, Adétikopé, Sanguéra, Légbassito, Vakpossito, Baguida, Avépozo, Adidogomé, Sagbado, Djidjolé, Kégué et Agoè-Cacavelli. Le projet a été approuvé par la Banque mondiale le 29 mars 2023. La signature de l’accord de financement est intervenue le 13 avril 2023, l’entrée en vigueur et la mise en œuvre effective le 10 août 2023, et la date de clôture est prévue pour le 30 mars 2029.
Cette réponse aux difficultés d’approvisionnement dans le Grand Lomé doit permettre de raccorder environ 200 000 personnes supplémentaires, d’améliorer le service pour près de 950 000 habitants, de créer ou réhabiliter environ 200 kilomètres de réseau, de construire de nouvelles capacités de stockage, dont un château d’eau à Cacavelli, et de réduire les pertes d’eau sur le réseau. Ce sont des objectifs importants.
De mon point de vue, les lanceurs d’alerte font leur travail en attirant notre attention sur les retards et les citoyens sont en droit de poser des questions simples : où en est ce projet ? Pourquoi les résultats tardent-ils à être visibles ? Pourquoi tant de quartiers continuent-ils, malgré les financements annoncés, à subir un accès aussi irrégulier à l’eau potable ?
Où en est-on avec l’exécution ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : Hum ! Les indicateurs essentiels sont à zéro. Le nombre de personnes nouvellement raccordées zéro. Les kilomètres de réseau créés ou réhabilités : zéro. Les capacités de stockage construites, ainsi que plusieurs indicateurs liés à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène : zéro.
Lorsqu’un projet aussi vital est approuvé, financé, annoncé, puis que trois ans plus tard les résultats concrets sont des mirages, les citoyens sont en droit de demander des comptes. C’est une exigence normale de transparence, surtout lorsqu’il s’agit d’un besoin aussi fondamental que l’accès à l’eau potable.
Au regard de la lenteur préoccupante de la mise en œuvre du PASH-MUT, une question s’impose : ce projet est-il encore destiné à améliorer l’accès des populations à l’eau potable, ou est-il en voie de devenir une station de pompage de fonds publics vers des circuits obscurs ?
Ces retards sont le signe de quoi ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : Au Togo, la réponse est sur toutes les lèvres. Par euphémisme je dis : c’est une question de gouvernance. Quand les études prennent du retard, quand des marchés publics n’aboutissent pas, quand des composantes sont réduites, quand les populations ne voient pas les résultats annoncés, il faut interroger la capacité du gouvernement à planifier, piloter, suivre et rendre compte.
Vous savez, au Bénin de Talon et je pense de Wadagni, on a compris que la gouvernance ne se limite pas à annoncer un projet, mais à s’assurer qu’il avance, que les obstacles sont levés, que les fonds sont utilisés efficacement, que les populations bénéficiaires sont informées, et que les engagements pris devant elles sont respectés.
N’est-ce pas le financement du projet qui pose problème ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : Selon mes recherches, initialement le financement était de 100 millions de dollars américains, soit environ 60 à 62 milliards de francs CFA. Mais en 2025, l’enveloppe est ramenée à 75 millions de dollars. Cette situation est fondée sur la restructuration du projet qui a entraîné entre autres volets la suppression de certains volets, notamment en assainissement.
Ce n’est pas anodin ! Quand un quart du financement initial est annulé et personne ne nous explique le pourquoi, c’est grave. Est-ce à cause des retards, de difficultés d’exécution, des réajustements techniques, des capacités insuffisantes à absorber les fonds ? Quelles sont les conséquences pour les populations ? Personne n’a dit pourquoi. Ce n’est pas normal.
Pourquoi le volet assainissement notamment la station de traitement des boues de vidange de Lomé a-t-il été réduit ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : Allez savoir ! Dès que cette question du PASH-MUT a été portée à ma connaissance, je me suis documentée et j’ai envoyé une question écrite au ministère de tutelle pour en savoir plus sur tous ces dysfonctionnements.
J’attends la réponse comme par ailleurs, les autres réponses des ministres sur d’autres questions, notamment celle relative à la sortie des “corps habillés à la retraite” qui offrent en guise de cadeau d’anniversaire, leur vie comme bouclier contre les “ennemis” du monsieur Faure.
S’agissant de la sécurité hydrique en milieu urbain, on ne peut pas en parler sans évoquer la gestion des eaux usées et des boues de vidange, la protection des nappes, et des risques sanitaires. Si la station de traitement des boues de vidange de Lomé est retirée du projet, il faut nous dire quelle solution alternative est prévue. Sinon, on risque de traiter la question de l’eau potable en abandonnant une partie essentielle de la santé publique.
Pourquoi certains quartiers sont ciblés dans le document ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : Je ne dispose pas d’informations avérées, mais je suppose que les critères qui ont joué pour le choix de ces quartiers et localités sont une concentration : de familles, d’écoles, d’activités économiques, de centres de santé, de ménages modestes. Lorsque l’eau manque, ce sont souvent les plus vulnérables qui paient le prix le plus élevé, parce que les ménages pauvres ne disposent pas toujours de citernes, de forages privés ou de moyens pour acheter régulièrement de l’eau. Les femmes et les enfants sont souvent les premiers affectés. L’absence d’eau régulière aggrave les inégalités sociales et territoriales.
Journaliste : Certains estiment que ce dossier est devenu politique parce qu’il circule sur les réseaux sociaux. Que leur répondez-vous ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : (rires) Les réseaux sociaux ne créent pas le problème ; ils rendent visible une inquiétude qui existe. Quand les citoyens partagent une information de lanceurs d’alerte, commentent un dossier, posent des questions sur l’utilisation des financements publics ou internationaux, ce n’est pas faire de la politique. C’est une demande de transparence sur des sujets qui concernent notre vie quotidienne. La bonne réponse à cette circulation d’informations n’est pas le silence, ni le mépris, ni la communication défensive.
Justement, quelles informations devraient être rendues publiques ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : Il faut publier un état d’exécution précis. Les citoyens doivent savoir : quels travaux ont effectivement été réalisés ; quels marchés ont été attribués ; quels chantiers ont démarré ; quelles infrastructures sont livrées ; quel est le taux d’exécution physique et financière ; quel est le taux de décaissement actualisé chaque mois ; pourquoi certains appels d’offres ont échoué ; pourquoi le financement a été réduit ; quelles composantes ont été affectées ; combien de personnes ont déjà bénéficié du projet ; quel calendrier actualisé est prévu jusqu’en 2029.
C’est cela, la redevabilité. Ce ne sont pas des informations confidentielles. Ce sont des informations dues aux citoyens.
Dans les commentaires sur les réseaux sociaux on évoque un appel d’offres infructueux concernant la réduction des pertes d’eau. Pourquoi ce point est-il important ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : La réduction des pertes d’eau est un enjeu central. On peut produire davantage d’eau, mais si une grande partie se perd dans le réseau, à cause de fuites, de branchements défectueux ou d’une mauvaise comptabilisation, les populations continueront à subir des pénuries.
Un appel d’offres relatif à la réduction des pertes d’eau, estimé autour de 23 à 25 millions de dollars, a bien été lancé. Mais il a été déclaré infructueux en 2024 pour concurrence insuffisante. Voilà l’une des causes des retards, à laquelle s’ajoutent les lenteurs dans le recrutement des consultants chargés des études techniques, ainsi que dans la finalisation des études environnementales et sociales.
Mais personne ne nous explique clairement ce qui se passe. Combien d’offres ont été reçues ? Pourquoi la concurrence a-t-elle été jugée insuffisante ? Le marché a-t-il été relancé ? A-t-il été attribué ? Est-il toujours en évaluation ?
Vous savez, chaque mois perdu dans les procédures, c’est un mois au cours duquel des familles continuent à souffrir du manque d’eau au robinet.
Votre critique vise-t-elle des personnes en particulier ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : Des commentaires circulent, des interprétations existent, et parfois des responsabilités individuelles sont évoquées. Mais en tant que députée, je m’en tiens aux documents en ma possession. Ces documents attribuent les dysfonctionnements à des difficultés administratives, techniques, institutionnelles et à des problèmes liés à la passation des marchés.
Cela dit, le gouvernement ne fera jamais taire les commentaires tant qu’un audit indépendant ne situera pas clairement les responsabilités.
Vous savez : on peut multiplier les séminaires gouvernementaux pour atteindre la réduction de la pauvreté aux horizons 2040 ; on peut faire venir des experts asiatiques, américains ou européens ; on peut dépenser nos millions en ateliers et en PowerPoint …
Mais la réponse pour enrayer la pauvreté ici et maintenant, tout le monde la connaît : la bonne gouvernance qui ne fait jamais bon ménage avec l’opacité. Pour y parvenir, ce régime de soixante ans doit prendre sa retraite, donc dégager pour une transition inclusive et refondatrice.
Que devrait faire le gouvernement maintenant ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : Je viens de le dire : il faut de la transparence, de la redevabilité et des résultats concrets. Si ce gouvernement peut le faire, tant mieux, l’eau coulera effectivement aux robinets. À défaut, ce régime usé doit rendre le tablier et laisser place à une transition.
Pensez-vous que le PASH-MUT peut encore atteindre ses objectifs d’ici 2029 ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : (Soupir) Tout le monde n’est pas Jésus-Christ pour transformer quelques pains en milliers de pains. Quand un projet accumule autant de retards, quand les indicateurs essentiels restent à zéro, quand les financements sont réduits et que les populations ne voient toujours rien venir, on doit continuer de croire aux miracles ?
Que répondez-vous à ceux qui disent que l’opposition critique sans proposer ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : Demander la transparence, c’est déjà proposer une méthode de gouvernance. Demander un calendrier, c’est proposer de la rigueur. Demander des comptes, c’est défendre les citoyens.
Notre rôle n’est pas d’applaudir les annonces. Notre rôle est de vérifier si les engagements pris devant les populations sont réellement tenus. Quand un projet est financé au nom des citoyens, exécuté pour les citoyens, et censé améliorer leur vie quotidienne, il est normal que les citoyens sachent où va l’argent, où en sont les travaux et pourquoi les résultats tardent.
Finalement, que révèle selon vous cette affaire ?
Kafui Adjamagbo-Johnson : Elle révèle d’abord et surtout que notre pays a besoin de changer de gouvernance. Elle révèle aussi que les citoyens sont de plus en plus attentifs à l’exécution réelle des projets publics et que les simples effets d’annonce marcheront de moins en moins.
Pendant longtemps, on a cru qu’il suffisait d’annoncer un financement, de lancer un projet, de faire une cérémonie, puis de considérer que le problème était réglé. Mais les citoyens voient bien la différence entre une annonce et un robinet d’eau qui coule.
Madame Adjamagbo-Johnson, merci pour votre disponibilité.
