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Tribune libre- La Révision de la Constitution est imminente : l’opposition togolaise face à un dilemme politique majeur.

Depuis plusieurs jours, des informations persistantes font état d’une probable révision de la Constitution togolaise. Si aucune annonce officielle n’a encore été faite, plusieurs signaux convergents laissent penser qu’une telle hypothèse est sérieusement envisagée au sommet de l’État. Nos sources, réputées fiables, ne l’excluent d’ailleurs nullement.

À l’origine de cette réflexion se trouverait notamment le malaise suscité par la nouvelle architecture institutionnelle issue de la Constitution de 2024. Dans certains cercles du pouvoir, nombreux sont ceux qui n’ont jamais véritablement accepté que le titre de Président de la République soit exercé par une personnalité autre que Faure Gnassingbé. Cette situation aurait progressivement révélé les limites politiques d’une réforme conçue dans l’urgence et sous la contrainte de considérations essentiellement stratégiques.

En effet, la création de la fonction de Président du Conseil avait pour principal objectif de préserver le contrôle du pouvoir exécutif tout en évitant l’incertitude d’une nouvelle compétition électorale présidentielle après les inquiétudes suscitées par la présidentielle de 2020. Toutefois, cette innovation institutionnelle semble aujourd’hui produire des effets inattendus.

La question de la légitimité du Président du Conseil devient de plus en plus difficile à éluder. Dans la théorie politique classique, trois formes de légitimité sont généralement reconnues : la légitimité traditionnelle, la légitimité charismatique et la légitimité légale-rationnelle. Or, le Président du Conseil ne bénéficie ni d’une élection populaire directe lui conférant une légitimité légale-rationnelle incontestable, ni d’un charisme politique unanimement reconnu. Dès lors, sur quel fondement symbolique et politique repose l’exercice du pouvoir ? Cette interrogation, autrefois marginale, s’installe désormais au cœur du débat politique et commence à produire des répercussions jusque dans les relations extérieures du pays.

Face à cette réalité, un rétropédalage semble progressivement se dessiner. Comme souvent en politique, celui-ci est précédé d’une phase de préparation de l’opinion. Les acteurs qui défendaient hier avec vigueur le nouveau régime parlementaire sont aujourd’hui les premiers à en souligner les limites. Plusieurs voix, autrefois mobilisées pour justifier la réforme constitutionnelle, dénoncent désormais les pouvoirs excessifs conférés au Président du Conseil. Cette évolution n’est certainement pas fortuite ; elle ressemble davantage à une opération de repositionnement destinée à préparer le terrain à une nouvelle révision constitutionnelle.

Dès lors, une question centrale se pose : dans quel objectif la Constitution serait-elle à nouveau modifiée ?

Il serait difficile de soutenir qu’une telle révision répondrait à une exigence démocratique ou à une nécessité juridique majeure. Tout porte plutôt à croire qu’elle viserait à résoudre un problème de confort politique et de légitimité institutionnelle.

Deux scénarios apparaissent alors possibles.

Premier scénario : le retour au régime présidentiel

Faure Gnassingbé pourrait-il revenir à un système présidentiel classique afin de retrouver le titre de Président de la République ? Cette hypothèse présenterait néanmoins une difficulté majeure : elle impliquerait vraisemblablement une élection présidentielle. Or, de nombreux observateurs estiment que le système demeure particulièrement prudent face à toute consultation électorale dont l’issue pourrait être moins maîtrisable qu’auparavant.

Deuxième scénario : le maintien du régime parlementaire avec une recherche de légitimité élective

Dans ce cas, Faure Gnassingbé pourrait choisir de se faire élire député afin de renforcer sa légitimité légale-rationnelle avant de conserver la fonction de Président du Conseil. Cette option paraît moins risquée sur le plan politique, mais elle ne fait pas l’unanimité au sein des différents courants du pouvoir.

Pendant que ces interrogations agitent le camp présidentiel, l’opposition se retrouve confrontée à un véritable casse-tête stratégique.

Comment s’opposer à une révision d’une Constitution qu’elle a elle-même combattue depuis son adoption ? Refuser la réforme  reviendrait-il implicitement à accepter le statu quo institutionnel actuel ? À l’inverse, participer au processus ne risquerait-il pas de contribuer à la normalisation politique d’un système qu’elle dénonce depuis des années ?

Le dilemme est profond. Une participation active même si le pouvoir fait profil bas pourrait être interprétée comme une caution apportée au repositionnement politique de Faure Gnassingbé. Un rejet systématique pourrait, quant à lui, isoler davantage l’opposition du processus décisionnel. Entre ces deux écueils, aucune solution évidente ne s’impose.

L’enjeu devient encore plus complexe si cette révision devait conduire à une dissolution de l’Assemblée nationale et à l’organisation d’élections législatives anticipées.

L’opposition y participerait-elle ? Ou choisirait-elle le boycott ?

L’histoire politique togolaise montre que chaque scrutin important ravive la même fracture stratégique : celle qui oppose les participationnistes aux boycottistes. Mais jamais cette question ne s’était posée avec une telle acuité. Le contexte actuel place l’opposition devant l’une des décisions les plus déterminantes de son histoire récente.

Plus que jamais, une concertation approfondie entre les différentes forces de l’opposition apparaît indispensable. États généraux de l’opposition, assises nationales ou cadre de concertation de l’opposition : l’appellation importe peu. Ce qui compte, c’est l’émergence d’une réflexion collective, lucide et responsable sur les enjeux du moment.

L’heure n’est ni aux réactions émotionnelles ni aux postures populistes. Elle exige une analyse rigoureuse du rapport de forces, une évaluation objective des capacités de mobilisation et une réflexion stratégique inscrite dans le temps long.

Car l’enjeu dépasse largement une simple révision constitutionnelle. Il concerne l’architecture du pouvoir au Togo pour les décennies à venir. Si l’opposition commet une erreur de diagnostic ou de stratégie, le repositionnement institutionnel actuellement en préparation pourrait ouvrir la voie à une consolidation durable du pouvoir de Faure Gnassingbé, avec des conséquences politiques qui pourraient se faire sentir bien au-delà de 2050.

L’histoire offre parfois aux acteurs politiques des rendez-vous qu’ils ne peuvent se permettre de manquer. Celui-ci pourrait être l’un d’eux.

Ricardo Agouzou

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