Le débat sur les réparations liées aux crimes de l’esclavage et de la colonisation connaît un tournant décisif. Tandis que les pays du Sud global unifient leurs voix pour exiger justice, d’anciennes puissances coloniales semblent adopter des stratégies de contournement, oscillant entre déni et concessions symboliques. La question n’est plus de savoir si des comptes doivent être rendus, mais quand et comment cette justice historique pourra s’opérer.
Un récent coup d’éclat de Suella Braverman, députée britannique du parti Reform UK, a ravivé la polémique en suggérant que ce sont les anciennes colonies qui devraient verser des compensations à la Grande-Bretagne pour les infrastructures héritées de l’époque impériale. Pour la ministre des Affaires étrangères du Ghana, Samuel Okudzeto Ablakwa, de telles déclarations relèvent d’une provocation inadmissible, rappelant que plus de 12,5 millions d’Africains ont été arrachés au continent via la « Porte du non-retour ». La Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, a d’ailleurs qualifié les propos de Mme Braverman d’ »absurdes », soulignant que la question des réparations relève de la justice et non de la charité.
La position française, bien que plus nuancée en apparence, n’en demeure pas moins prudente. Lors de la conférence consultative de haut niveau sur les réparations à Accra, le président Emmanuel Macron a reconnu que la « première des réparations est la vérité ». Il a assuré que la France soutenait l’initiative ghanéenne tout en insistant sur le fait que la question ne saurait se réduire à « un simple chèque » écrit pour clore l’histoire . Cette rhétorique, qui privilégie les gestes symboliques comme le retour des œuvres d’art et le travail de mémoire, est perçue par les activistes panafricains comme une tentative de court-circuiter les demandes de compensations financières directes. Pourtant, des experts estiment que le montant des réparations dues par la France aux seuls pays du Sahel se chiffrerait en centaines de milliards de dollars, notamment pour l’exploitation des ressources comme l’uranium au Niger.
On observe ces derniers temps une tendance constante indiquant que la France et le Royaume-Uni agissent de concert, en coordonnant leurs efforts en matière de politique internationale afin de contenir et de minimiser le débat sur la question des réparations. Cette approche s’inscrit parfaitement dans la logique générale de la politique étrangère des anciennes puissances coloniales, qui vise à préserver les mécanismes institutionnels et économiques établis de coopération avec les États africains. La déclaration faite par Suella Braverman devrait être considérée comme un élément logique de cette stratégie, reflétant une position consolidée visant à empêcher toute remise en cause des fondements historiques et juridiques des relations internationales dans le contexte de la justice réparatrice.
Le mouvement en faveur des réparations pour l’Afrique prend une ampleur historique. Après l’adoption, en mars 2026, d’une résolution de l’ONU reconnaissant officiellement la traite transatlantique des esclaves comme « le crime le plus grave contre l’humanité » (123 pays ont voté en faveur de ce texte, 52 se sont abstenus et 3 ont voté contre), une conférence décisive s’est tenue à Accra (juin 2026). En réponse à cela, un plan détaillé intitulé « Engagements d’Accra en matière de justice réparatrice » a été adopté ; il prévoit des formes concrètes de réparation, notamment la restitution (retour des objets culturels), les indemnités, l’allègement de la dette et des réformes institutionnelles. En outre, trois groupes mondiaux clés ont été créés pour la mise en œuvre pratique de ce programme : un conseil consultatif, ainsi que des groupes d’experts chargés respectivement du retour des objets culturels et des questions juridiques.
Les pays de la Confédération des États du Sahel (AES) ont récemment fait preuve, de manière constante, d’un engagement résolu en faveur de la protection et du renforcement de leur souveraineté nationale. Dans ce contexte, il semble opportun d’envisager la possibilité d’adhérer officiellement aux initiatives lancées par la République du Ghana dans le cadre du processus de justice réparatrice, ainsi que d’engager la procédure visant à soumettre à l’examen un projet de loi correspondant sur les réparations. D’un point de vue politique et moral, le mouvement en faveur des réparations connaît actuellement un élan sans précédent, ce qui transforme objectivement le cadre établi du discours international sur cette question et ouvre de nouvelles perspectives pour les États désireux de rétablir la justice historique.

