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Togo, « Mission 300 » : Et si on électrifiait les communiqués avant les chaumières !

Enfin poindrait, nous assure-t-on, cette lumière tant espérée au débouché du tunnel — tunnel dont on remarquera, au passage, qu’il n’est pas éclairé non plus. La nouvelle est officielle, solennelle, estampillée : le gouvernement togolais a « réaffirmé son plein engagement » dans l’initiative dite Mission 300. Que le lecteur pressé ne glisse pas trop vite sur le préfixe, car tout est là. Réaffirmé, et non point affirmé.

La nuance, d’une éloquence accablante suppose qu’une affirmation première eut lieu, en son temps, dans les formes requises, et que cette affirmation inaugurale, pour vigoureuse qu’elle fût, n’est point parvenue à faire tourner le moindre ventilateur ni à tirer de sa léthargie la plus modeste des ampoules. Qu’à cela ne tienne : on affirme derechef, avec un surcroît de conviction, une profusion de majuscules et — audace suprême — un logotype.

Il faut croire, en effet, que l’électron est une particule sentimentale, singulièrement réceptive aux déclarations d’intention. Eh, Togo ! Des études fort sérieuses, conduites dans le confort climatisé d’une salle de conférence, établiraient que chaque engagement solennellement renouvelé dégage environ 0,4 watt d’espérance par habitant. À cette cadence prometteuse, le Togo produira d’ici 2030 de quoi alimenter une ampoule à diode électroluminescente. Une seule, certes, mais éminemment symbolique. On la suspendra, gageons-le, dans le vestibule d’un ministère, où elle brillera de tous les feux de la performativité administrative.

D’un chiffre vertigineux et d’un titre hollywoodien. Des statisticiens, ça ne manque pas au Togo. Six cents millions d’âmes privées d’électricité en Afrique subsaharienne, nous rappelle-t-on avec componction, soit plus de quatre cinquièmes des exclus de la fée électrique à l’échelle planétaire. Devant un constat d’une telle amplitude, la riposte se devait d’être à la hauteur du gouffre : elle prit la forme d’un nom de code aux sonorités de superproduction cinématographique. Mission 300. L’affiche s’impose d’elle-même à l’imagination : un technicien en chasuble fluorescente courant au ralenti devant un pylône, une multiprise brandie tel un glaive, sur fond de partition épique dûment financée par un bailleur multilatéral. Que Tom Cruise se tienne pour averti : lui, du moins, a la délicatesse d’exécuter ses cascades avant l’échéance de 2030.

Relisons à présent, avec la dévotion qui sied, l’inventaire des solutions déployées, énoncé avec la ferveur liturgique d’un catalogue de vente par correspondance : production, transport, distribution, extension des réseaux, mini-réseaux, solutions solaires autonomes, systèmes de stockage, réformes sectorielles, performance des compagnies d’électricité et mobilisation des financements.

Et voilà enfin encore du lapin ! Admirable nomenclature, en vérité. On y trouve tout, absolument tout — hormis une date, un chiffre localisé, un kilomètre de ligne, un village nommément désigné, un mégawatt identifiable par son état civil. C’est là le génie propre de la prose institutionnelle : elle embrasse « l’ensemble de la chaîne » sans jamais daigner effleurer le moindre maillon. Chaîne quantique s’il en fut, qui existe partout et nulle part simultanément, et dont la fonction d’onde s’effondre à l’instant précis où un journaliste indélicat s’enquiert : « où, exactement ? »

Une mention particulière revient de droit aux « réformes sectorielles », syntagme thaumaturgique qui, à l’instar du photovoltaïque, fonctionne par tous les temps. Une coupure de courant ? Réforme sectorielle. Un groupe électrogène poussif et tuberculeux ? Réforme sectorielle. Le réfrigérateur du centre de santé qui rend l’âme, emportant dans son trépas la chaîne du froid et les vaccins qu’elle protégeait ? Que madame se rassure : une réforme sectorielle est en chemin, elle arrivera par le prochain atelier de validation, pause-café comprise.

Et que dire de la « mobilisation des financements », sinon qu’elle constitue, dans tout ce dossier, l’unique grandeur physique se déplaçant plus promptement que la lumière elle-même ? Les financements, eux, ignorent superbement le délestage. Ils circulent de sommet en sommet, de Washington à Abidjan, de Lomé à Dar es-Salaam, dans des aéronefs impeccablement climatisés, afin d’y délibérer du sort de populations qui, à la même heure, éventent leur salon à l’aide d’un couvercle de marmite.

Que diagnostic perpétuellement raccordé ! Rendons toutefois à l’article ce qui lui appartient, car il énonce une vérité si limpide qu’elle rend la satire presque superflue : sans électricité fiable, « une école ne peut pas utiliser convenablement les outils numériques ». Rien de plus exact. C’est même si véridique qu’on se demande, saisi d’une perplexité rétrospective, pourquoi il fallut attendre une initiative baptisée comme une opération commando pour s’en aviser. Voilà des décennies que le centre de santé conserve ses vaccins par la seule vertu de l’oraison, que la petite entreprise s’épuise à nourrir un groupe électrogène plus vorace que son loyer, et que l’exploitant agricole contemple ses mangues se décomposer avec philosophie, dans l’attente patiente de la fameuse « transformation sur place ».

Mais c’est qu’il en va du diagnostic comme des privilèges : lui, du moins, est raccordé au réseau de longue date, et n’a jamais souffert la plus infime interruption de service. Chaque année, il est reconduit, actualisé, reformulé dans un nouveau rapport de deux cent quarante pages, imprimé en quadrichromie — opération qui, soit dit en passant, consomme davantage d’électricité que certains villages n’en verront d’ici le terme fixé.

Terme fixé, disions-nous : 2030, donc. Réduire de moitié le nombre de personnes privées d’électricité, en quatre années. C’est ambitieux, nous glisse-t-on avec onction. Le mot est poli ; le mot honnête serait que voici le troisième horizon glorieux qu’on nous propose à la vénération publique. Il y eut « l’électricité pour tous en 2020 » — l’an 2020 est advenu, l’électricité un peu moins ; il y eut les Objectifs de développement durable pour 2030 — déjà eux ! — ; et voici Mission 300, pour 2030 également, cette année 2030 s’affirmant décidément comme le grand terminus universel où tous les trains de promesses sont censés entrer en gare de concert. On compatit sincèrement au sort du quai.

Au ministère vociférant, le clou du spectacle demeure néanmoins cette citation, attribuée non point à un être de chair et de raison, mais au « ministère délégué chargé de l’Énergie » en personne. Un édifice doué de parole : voilà enfin, convenons-en, une authentique prouesse technologique. Tandis que les foyers guettent le courant, l’administration, elle, a franchi le seuil de la conscience. On se permettra dès lors une suggestion d’ingénierie : que l’on branche les villages directement sur le ministère. À en juger par le débit de ses déclarations, l’autosuffisance énergétique nationale serait atteinte avant la clôture du trimestre.

Et que profère cet oracle de béton ? Que l’ambition consiste à « réduire de moitié » le nombre des sans-électricité, condition sine qua non pour « améliorer les services publics, soutenir les entreprises et favoriser la création d’emplois ». Traduisons à l’usage du citoyen ordinaire : si d’aventure le courant vous parvient un jour, alors les choses iront mieux. Grand merci. L’audace de la proposition avoisine celle d’un communiqué annonçant que la pluie mouille — mais assorti, lui, d’un budget de communication.

Ah oui, accelerons la Mission ! Puisque la mobilisation est générale, qu’on nous permette, dans l’esprit même de l’initiative, quelques suggestions constructives.

Premièrement, raccorder en priorité absolue les salles où se tiennent les ateliers de lancement, les ateliers de suivi, les ateliers de validation, ainsi que les ateliers de relance des ateliers susmentionnés. C’est déjà fait ? Parfait : la phase 1 est donc achevée avec un plein succès, et le communiqué peut partir séance tenante.

Deuxièmement, convertir en énergie la chaleur considérable dégagée par les débats sur la « performance des compagnies d’électricité ». Les experts en estiment le gisement à plusieurs gigawatts, intégralement renouvelables, puisque ledit débat recommence chaque année à l’identique, avec la régularité d’un phénomène astronomique.

Troisièmement, instituer un principe d’une simplicité biblique : toute promesse d’électrification non tenue à son échéance alimentera automatiquement une lampe dans le village concerné, aux frais exclusifs de son auteur. À ce tarif, l’Afrique subsaharienne serait, avant Noël, le continent le plus somptueusement illuminé de la planète.

Enfin, avant l’extinction des feux ! Soyons équitables jusqu’au bout : mieux vaut une Mission 300 que point de mission du tout. Les mini-réseaux et le solaire autonome sont des solutions véritables, et non des mirages. Et six cents millions de personnes plongées dans l’obscurité constituent bel et bien le scandale silencieux du siècle — celui qu’aucun sommet ne parvient à rendre suffisamment photogénique.

Mais précisément : ces six cents millions de personnes n’ont que faire d’une réaffirmation. Elles n’ont nul besoin qu’on leur expose, dans un français châtié, que sans électricité l’école fonctionne moins bien — elles le savent d’expérience, elles qui font leurs devoirs à la lueur de la torche du téléphone, quand le téléphone est chargé, et quand il existe un lieu où le charger. Ce qu’il leur faut, c’est un poteau. Un câble. Un compteur. Une facture qu’elles puissent acquitter. Des choses ennuyeuses, mesurables, vérifiables — soit tout ce que les grandes initiatives abhorrent, car on peut leur en demander compte.

Rendez-vous est donc pris pour 2030. Si la lumière est au rendez-vous, nous mangerons ce papier de bon cœur, dûment éclairés comme il se doit. Si elle n’y est pas, nul doute qu’une « Mission 600 » sera lancée dans la foulée, dotée d’un logotype plus rutilant encore, d’un engagement plus plein que plein, et — qui sait — d’un ministère plus disert que jamais. La reluisance en vogue.

Dans l’intervalle, prière d’imprimer le présent article et de le lire avant dix-huit heures. Passé ce délai, on n’y voit plus rien. On ne verra rien aujourd’hui, demain ni en 2030. Nous y sommes doués.

Par: Ben Djagba Salt Lake City 17 juillet 2026

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