À 55 kilomètres au nord de Lomé, dans le canton de Gbatopé (commune de Zio I), le tam-tam parlant (Atavoungan) du village d’Adangbé n’avait plus resonné ainsi depuis 1985. Ce week-end, sur le terrain de son école primaire publique, plusieurs milliers de personnes se sont massées pour célébrer la renaissance d’Adjifozan, la fête identitaire de la localité, placée sous le signe de « la gratitude et du renouveau ».
Quarante et un ans de silence, puis un sursaut porté par une génération qui refuse de laisser mourir sa mémoire. C’est l’Association des jeunes d’Adangbé (AJA Global) qui a relancé la célébration, avec l’accord du chef du village, Sa Majesté Togbui Ekla-Sobo Kouamivi Tétégan II, et sous le marrainage de Sa Majesté la reine mère Naana Ekla-Sobo Kenedze Otanta 1ère.


Adjifozan, un rendez-vous de la mémoire
Ce samedi 29 août 2026, des fils et filles des communautés d’Adangbé des préfectures des Lacs et de Yoto, des délégations de la diaspora, mais aussi des représentants de la communauté Adan du Ghana : tous avaient fait le déplacement pour cette édition retrouvée, aux côtés des députés, de nombreux chefs traditionnels et des autorités religieuses.



C’est devant cette assistance que Togbui Ekla-Sobo Kouamivi Tétégan II a donné le ton de la journée. Adjifozan, a-t-il rappelé, est bien plus qu’une fête : c’est « un rendez-vous de la mémoire et de l’avenir », destiné à resserrer les liens entre les générations et à transmettre aux plus jeunes « la richesse de notre culture, de nos valeurs et de nos traditions ».
Il a également salué le rôle des femmes du village dans la préparation de l’événement, avant de déclarer officiellement ouvertes les festivités, sous les acclamations du public et les rythmes du tam-tam parlant.



La reine mère, artisane du réveil
C’est alors au tour de la reine mère Naana Ekla-Sobo Kenedze Otanta 1ère de revenir sur les origines de cette renaissance. Selon elle, la longue interruption de la fête, près de quatre décennies, ne relève pas d’un simple oubli, mais d’un concours de circonstances qu’elle a choisi de « rompre cette année » en se tournant vers les « racines » mêmes de la communauté, jusqu’au trône royal d’origine, au Ghana. « Un enfant qui n’est pas rattaché à ses racines aura du mal à fleurir », a-t-elle résumé, justifiant ainsi sa démarche de reconnexion avec les communautés Adan de la région de la Volta.
Interrogée sur la place des femmes dans la transmission de ce patrimoine, elle a insisté sur l’éducation et l’excellence comme leviers d’émancipation. Elle a notamment évoqué l’action de sa fondation, la Fondation Koffi-N’kou, en faveur de la scolarisation des jeunes filles de la communauté.
Mais la reine mère ne s’en est pas tenue à un plaidoyer local. Elle a également interpellé directement le gouvernement togolais, appelant à ce qu’Adjifozan soit désormais considérée au même titre que l’Evala de Kara ou l’Épé-Ekpé d’Aného, deux fêtes traditionnelles déjà solidement ancrées dans le calendrier culturel national.
Elle a, plus largement, plaidé pour l’inscription d’Adjifozan au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, une reconnaissance qui donnerait à la fête retrouvée une portée dépassant largement les frontières du canton de Gbatopé.




Danses, tam-tams et chasseurs : l’après-midi bascule dans la fête
Point d’orgue de la journée : la procession des Adjifossi. Ces femmes initiées, dont les danses rythment depuis des générations les cérémonies traditionnelles du Sud du Togo, d’Aného jusqu’au pays Adangbé.
Dès le début de l’après-midi, le protocole cède la place à l’effervescence. Les jeunes Adjifossi entrent en scène, pieds nus. Les corps ondulent au rythme des tambours, les bras armés de sossi (queue de cheval) se lèvent, les hanches répondent. Chaque pas semble raconter une histoire.
Sur leur avant-bras gauche, trois fines marques rituelles rappellent que ces femmes ont franchi les étapes de l’initiation : un signe d’appartenance autant qu’un titre de gardienne des traditions. Vient ensuite la démonstration des chasseurs, gardiens historiques de la sécurité communautaire, dont les gestes précis et théâtraux rappellent une époque où leur rôle allait bien au-delà du symbole.
La scène est ensuite investie par plusieurs artistes togolais, parmi lesquels King Mensah, Santrinos Raphaël et Enam Sowou, dans une ambiance résolument festive.
Coanimé par Bruno Mensah et Mme Allaovor Béatrice, l’événement s’est achevé dans la liesse. Le terrain de l’école primaire publique s’est transformé, le temps d’un week-end, en une véritable agora à ciel ouvert.
Au-delà de la fête, c’est un signal que la jeunesse d’Adangbé a voulu envoyer : celui d’une identité qui refuse de s’effacer, portée désormais par une génération décidée à ne plus laisser s’écouler quarante ans de silence entre deux battements de tam-tam.

