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Tribune libre | Togo- Jouissance à vie du pouvoir : Faure Gnassingbé coincé

Ricardo Agouzou, Journaliste – Analyste politique

Le désormais Président du Conseil du Togo, Faure Gnassingbé, a réussi à dribbler le peuple avant de se dribbler lui-même. Au moment où le système présidentiel semblait lui imposer, à terme, une sortie, il a changé de système et conservé le pouvoir. Ainsi, en voulant échapper à la fin du règne et assurer sa jouissance à vie du pouvoir, il s’est enfermé dans une équation dont il devient lui-même la principale variable. Ce qui devait être une opération de sécurisation politique se transforme progressivement en une source permanente de pression. C’est là tout le paradoxe du moment politique togolais.

En effet, le fauteuil présidentiel a changé de nom, le régime a changé de configuration, mais l’homme est resté au centre du pouvoir. Faure Gnassingbé est devenu Président du Conseil et conserve une position dominante dans l’architecture politique du pays. Sur le plan institutionnel, l’opération est donc réussie : le pouvoir a changé de forme sans changer véritablement de titulaire. Pourtant, derrière cette réussite apparente, quelque chose se fissure. Car conserver le pouvoir est une chose ; pouvoir en jouir sereinement en est une autre.

Or, depuis quelque temps, les signes d’un pouvoir sous pression se multiplient. Les apparitions publiques du Président du Conseil sont scrutées, commentées et interprétées. Certains observateurs y voient un homme plus préoccupé, plus réservé, comme marqué par le poids d’une situation devenue difficile à maîtriser. Certes, il serait hasardeux de transformer des impressions en certitudes sur son état personnel. Cependant, au-delà de ce que chacun peut lire sur un visage, une réalité politique est difficile à nier : le pouvoir togolais donne aujourd’hui l’image d’un système sous pression.

Cette impression est d’autant plus forte que le dispositif sécuritaire entourant Faure Gnassingbé semble avoir pris une dimension particulièrement visible. Même dans sa ville natale, dans la Kozah, à l’occasion des Evala, au-delà de la présence importante de ses gardes du corps, le survol des arènes par un avion militaire a suscité de nombreuses interrogations sur les réseaux sociaux. « De quoi a-t-on peur ? », se demandent certains internautes. La question peut paraître provocatrice ; elle traduit néanmoins une perception devenue suffisamment répandue pour ne plus pouvoir être simplement balayée d’un revers de main. Lorsqu’un pouvoir donne à une partie de l’opinion le sentiment qu’il se protège davantage qu’il ne rassure, c’est que quelque chose s’est déplacé dans le rapport entre le pouvoir et la société.

À cette pression intérieure s’ajoute désormais une pression extérieure. L’opposition continue de contester la Cinquième République, la société civile maintient la mobilisation et, surtout, la récente décision de la Cour de justice de la CEDEAO vient compliquer considérablement le récit institutionnel construit autour de la réforme constitutionnelle de 2024. Dans son sillage, des organisations internationales haussent le ton et réclament des sanctions contre Faure Gnassingbé, tandis que les partis politiques, dans l’attente de nouvelles manifestations dans les rues, multiplient les meetings et les campagnes de sensibilisation. Dès lors, même si la décision de la Cour de justice de la CEDEAO ne règle pas, à elle seule, la crise togolaise, elle pose une question de fond : peut-on durablement rechercher la stabilité politique à travers une transformation institutionnelle qui continue d’alimenter la contestation autour de la légitimité du pouvoir ?

C’est précisément à ce niveau que le paradoxe de Faure Gnassingbé devient plus visible. Il a voulu sécuriser son avenir politique ; il y est parvenu. Mais cette victoire a eu un effet secondaire majeur : désormais, chaque difficulté lui revient personnellement. Chaque échec gouvernemental devient un échec du système qu’il dirige ; chaque crise politique devient une crise autour de son pouvoir ; chaque contestation renvoie directement à sa personne. Dès lors, plus le pouvoir s’est personnalisé, plus il devient difficile de dissocier l’homme du système. En voulant assurer la pérennité de son pouvoir, Faure Gnassingbé s’est lui-même placé au cœur de toutes les contradictions, de toutes les crises et de toutes les contestations que son système produit.

Quand l’entourage de Faure devient sa faiblesse

C’est justement pourquoi la question de l’entourage devient centrale. Dans un pouvoir aussi concentré, ceux qui entourent le chef jouent un rôle déterminant dans la manière dont il perçoit les réalités du pays et dans les décisions qu’il prend. Un entourage efficace protège le dirigeant en lui disant la vérité, en corrigeant les erreurs, en anticipant les crises et, surtout, en lui évitant de confondre fidélité et complaisance. À l’inverse, lorsque les rivalités internes se substituent à la recherche de l’intérêt général, le pouvoir commence à se fragiliser de l’intérieur.

Or, le fonctionnement actuel du système laisse apparaître une autre réalité : combats internes, coups bas, rivalités, recherche de promotions et compétition pour les positions de pouvoir semblent progressivement reléguer l’efficacité de l’action publique au second plan. À mesure que ces pratiques s’installent, elles fragilisent le système de l’intérieur et contribuent à créer autour du chef un environnement où les intérêts particuliers peuvent progressivement s’imposer au détriment de l’intérêt général. Autrement dit, le problème ne réside plus seulement dans ce que le pouvoir affronte à l’extérieur, mais également dans ce qui se joue à l’intérieur de son propre appareil. Lorsque les ambitions personnelles, les calculs et les rivalités structurent le fonctionnement interne, le système finit par produire ses propres dysfonctionnements. Les difficultés de gouvernance, les déceptions autour de certaines politiques publiques et le sentiment d’inefficacité qui s’installe peuvent alors être interprétés comme les symptômes d’un appareil qui peine à transformer la concentration du pouvoir en efficacité de l’action publique.

Et même si Faure Gnassingbé en a conscience, il se trouve face à une contradiction redoutable : tant que son fauteuil n’est pas directement menacé, jusqu’où peut-il aller dans la remise en cause de ceux qui contribuent pourtant à maintenir son système ? Il peut être contraint de supporter les contradictions de son propre entourage pour préserver l’équilibre politique dont dépend son maintien au pouvoir. C’est précisément là que se trouve le piège : le pouvoir qu’il a voulu sécuriser devient lui-même une contrainte qui l’oblige à supporter ce qu’il pourrait autrement corriger.

Dès lors, le changement institutionnel n’a pas supprimé le problème ; il l’a déplacé. Hier, la question était : comment Faure Gnassingbé allait-il quitter le pouvoir ? Aujourd’hui, elle devient : comment va-t-il sortir de la crise de légitimité qui accompagne son maintien au pouvoir ? En voulant supprimer le problème de la fin du règne, il a donc transformé la question de son départ en une question permanente sur les conditions de son maintien.

Le piège électoral

Dans ce contexte, même l’hypothèse d’une dissolution de l’Assemblée nationale, qui permettrait, selon certaines analyses qui circulent, de faire élire Faure Gnassingbé député, ne réglerait pas automatiquement l’équation. Car le problème n’est plus seulement celui d’un homme : c’est désormais tout le système qui est questionné.

En outre, une dissolution signifie nécessairement un retour devant les électeurs. Or, avec le retour devant les électeurs reviennent les incertitudes, particulièrement pour un système encore marqué par les controverses de la présidentielle de 2020. Le pouvoir peut modifier les institutions, déplacer les fonctions et réorganiser les mécanismes de désignation ; il ne peut toutefois pas supprimer l’incertitude inhérente au suffrage. C’est précisément ce qui rend l’hypothèse électorale si délicate pour un système qui cherche depuis des années à maîtriser le risque politique.

Par conséquent, pour de nombreux responsables qui en bénéficient aujourd’hui, l’avenir ne peut plus être considéré comme définitivement acquis. Les positions, les privilèges et les certitudes d’hier peuvent devenir les incertitudes de demain. Le pouvoir commence alors à produire de l’inquiétude jusque dans ses propres rangs.

Plus significatif encore, des personnalités présentées comme d’éminents juristes, qui avaient accompagné et défendu avec force la réforme constitutionnelle de 2024, commencent elles-mêmes à en questionner publiquement le fonctionnement et à dénoncer ce qu’elles considèrent comme une concentration excessive du pouvoir. Lorsqu’une partie de ceux qui ont contribué à construire un système commence à en questionner le fonctionnement, le malaise change de nature. Il ne s’agit plus simplement d’une confrontation entre le pouvoir et ses adversaires ; le doute commence à pénétrer l’architecture même du système.

Faure Gnassingbé a réussi la bataille de la conservation du pouvoir. Mais il lui reste désormais une bataille autrement plus difficile : rendre ce pouvoir durablement acceptable, politiquement apaisé et suffisamment légitime pour ne pas être constamment contesté. C’est là que réside aujourd’hui son véritable problème.

Car le pouvoir est doux lorsqu’il est porté par l’adhésion. En revanche, lorsqu’il faut constamment le défendre, le justifier et réorganiser les institutions pour le préserver, il peut devenir lourd à porter.

Faure voulait éviter la fin du pouvoir. Il est aujourd’hui prisonnier de la nécessité de le conserver. Et c’est là le paradoxe le plus cruel de cette longue histoire politique.

Alors, qui pour le sauver ?

Certainement pas ceux qui chercheront encore à lui garantir le pouvoir dans l’hypocrisie, les calculs et les arrangements de circonstance. Mais plutôt ceux qui auront le courage de lui dire une vérité que son entourage semble avoir de plus en plus de mal à lui dire : la meilleure manière de sauver un pouvoir est de savoir le réconcilier avec le peuple.

Nous sommes de ceux-là.

Ricardo Agouzou

One thought on “Tribune libre | Togo- Jouissance à vie du pouvoir : Faure Gnassingbé coincé

  1. Tous ces remue-ménage, que nous prenons comme manifestations de l’opposition togolaise, sont plutôt internes au parti au pouvoir… La vraie opposition est amorphe et se nourrit, quand cela les arrange, des soubresauts des cadres insatisfaits du régime. L’alternance viendra de l’intérieur, et l’opposition divisée et amorphe attendra encore.

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