Bien-aimés chers collègues, j’ai lu ce samedi, avec l’attention que l’on doit aux chefs-d’œuvre
de prestidigitation, l’article consacré à la Stratégie de mobilisation des recettes à moyen terme 2027-
2031, vulgairement dite SRMT. Ladite stratégie propose de « traquer les fraudeurs » à travers
l’intelligence artificielle. Permettez qu’un vieux plumitif non primitif, un fils de Kpédomé, Notsé,
vous livre sa pensée sans fard et détour ; car la franchise, qui est la politesse des honnêtes gens, ne
vous déplaise, n’est-ce-pas.
La montagne qui accouche d’un tableau de bord ! Sur dix milliards et demi de francs CFA,
près de six vont à la modernisation numérique de l’administration fiscale: facturation électronique;
interconnexion des systèmes d’information pour, nous dit-on, que les administrations échangent
leurs données plutôt que de travailler chacune de leur côté: la découverte admirable que Colbert
n’aurait point désavouée; outils de ” scoring ” pour dépister les déclarations louches; cybersécurité,
les serveurs nationaux, et, pour couronner l’édifice, des tableaux de bord automatisés. Quant à
l’intelligence artificielle, elle y figure seulement parmi les technologies envisagées : on s’y intéresse
mais on la lorgne de loin, comme on regarde un parti avantageux dont on ignore la dot.
Au bout de ce bel appareil, 481 milliards de recettes supplémentaires, dont 418,1 milliards
d’impôts, pour une mise initiale ayant été fixée à dix milliards et demi. Soit, pour qui sait compter,
quelque quatre-vingt-seize milliards l’an. Jamais Law, avec ses actions du Mississippi, ne promit
rendement si magnifique. Le contribuable conclut que l’algorithme rapporte près de quarante-six fois
son prix. Il serait dommage d’ignorer qu’un tel instrument de redressement fiscal aurait d’évidentes
limites.
Que l’on traque le fraudeur, je n’y vois nul inconvénient : le resquilleur de l’impôt est un
faquin, et le pauvre diable qui paie loyalement en est en droit de s’en indigner. Mais observez,
Messieurs, la belle symétrie de la chasse. Le commerçant qui a pignon sur rue, facture et comptable
sera désormais débusqué par un ” scoring “; quant au grand fraudeur des hautes sphères, dont le seul
algorithme est le carnet d’adresses, il demeure, à ce que je crois, hors de portée des meilleurs
modèles prédictifs. Qui trompe qui ! L’IA sait lire une facture ; elle ne sait point lire une dédicace
dans un salon. Elle dénombre à merveille les étals du marché, mais demeure muette devant les
marchés publics.
Au Togo, un véritable mal, ou le tonneau des Danaïdes ! Voici le nœud, et qu’on me parle
d’un cœur moins fermé. Le problème du Togo n’est pas d’abord dans la collecte : il est dans l’emploi.
L’Office togolais des recettes peut bien collecter les impôts avec la précision d’une montre
genevoise, si le seau est percé, malgré tout ce qu’il y versera à l’intérieur, la jarre ne se remplira
jamais. Or, un État qui dépenserait avec probité pourrait se contenter de recettes plus modestes et n’en vivrait pas moins fort bien. A fortiori, un État qui exige toujours davantage du contribuable
sans rendre compte du denier déjà levé commet, sous couleur de modernité, une ancienne iniquité.
C’est pourquoi la gabegie n’est point chez nous un accident de parcours : elle est une manière
de gouverner. Elle descend l’escalier comme l’eau, de palier en palier, et chaque marche en prélève sa
gorgée. Ce sont les marchés octroyés par consentement ; les chantiers dont l’impatience initiale n’a
d’égale que la lenteur finale ; ces dépenses de souveraineté dont la souveraineté est l’unique
justification : je ne parlerai pas de ces vices, parce que je veux garder ma discrétion et mon économie
de papier. Le Trésor togolais nous offre ainsi le spectacle d’un véritable héautontimorouménos, ce
bourreau de soi-même que Térence mit au théâtre : il se flagelle pour mieux lever l’impôt, dilapide
ensuite le produit, constate le déficit, puis se flagelle derechef. Et le contribuable, ma foi, tient la
verge.
Notez, Messieurs, l’ingénieuse économie du système : l’on invoque l’effort de guerre fiscal
pour remplir des trous qu’on a creusés nous-mêmes. Le percepteur sue sang et eau : le dépensier, lui,
ne sue pas, il signe ! Molière eût fait de cette comédie une pièce en cinq actes, et Boileau, qui n’aimait
point à nommer chat un chat sans l’appeler Rolet, y eût trouvé de quoi emplir tout un chant de
satires.
Arguties de céans, soulignons-les ! Je sais ce que vous me répondrez : que la SRMT est un
cadre stratégique ; que la bonne gouvernance est son “axe transversal”; que les partenaires
techniques et financiers y veillent ; que les organisations faîtières du secteur privé ont été dûment
consultées. Arguties, Messieurs ! Calembredaines ! On dépense un temps infini à édifier des “cadres”
quand il suffirait d’un exercice de bonne foi : publier, ligne par ligne, l’emploi des fonds. Un État qui
commande des tableaux de bord automatisés pour suivre les recettes devrait, par pure équité, en
commander d’autres pour suivre les dépenses.
Mais voilà : le premier fait peur au contribuable, le
second ferait peur au gouvernant, et l’on sait de quel côté penche le bon sens administratif.
De l’atavisme, ou de l’impôt comme pénitence, parlons-en ! Il subsiste dans notre rapport à
la chose publique un atavisme dont nous ne sommes point guéris : l’impôt y est ressenti comme un
tribut versé au seigneur, non comme une contribution à l’œuvre commune. Que diantre ! l’homme
qui paie pour des routes qu’il ne voit pas, des hôpitaux sans médecins et des écoles sans craie, est-il si
coupable de regarder son voisin de fraude d’un œil indulgent ? Le fraudeur de désespoir est le fruit
amer de la gabegie, non sa cause. Le traquer sans guérir le mal, c’est briser le thermomètre pour
chasser la fièvre.
Nul civisme fiscal ne s’est jamais obtenu du seul ” scoring “: il s’obtient par l’exemple venu
d’en haut, et l’exemple est ce qui manque le plus. Qu’on ne me dise point que je prêche pour les
fraudeurs : je prêche pour la réciprocité, qui est la mère de toute fiscalité honnête. Le sujet qui paie a
droit de savoir si son denier a bâti un dispensaire ou une villa ; faute de quoi l’on ne saurait lui
reprocher de soupçonner la seconde hypothèse, et d’agir en conséquence. Mon œil, de la confiance, ou le crédit que l’on ne fait point. On nous annonce l’hébergement des données fiscales sur des serveurs nationaux, au nom de la souveraineté. Louable dessein ! Mais la souveraineté d’un coffre ne vaut que par la probité de qui en détient la clef. Que le contribuable confie à la machine d’État jusqu’au dernier détail de ses affaires, sans que cette même machine lui confie le moindre détail des siennes, voilà qui s’appelle, en bon français, un marché de dupes. La transparence, Messieurs, ne saurait être une rue à sens unique où l’un déballe et l’autre encaisse.
Considérez encore la facturation électronique : excellente invention, qui obligera l’épicier de
quartier à justifier chaque boîte de sardines. Que ne l’applique-t-on, par une symétrie dont j’ose
espérer qu’elle n’effarouchera personne, aux grandes commandes publiques, où l’on ne rencontre
guère de sardines, mais des sommes fort rondes ? Le citoyen découvrirait alors, avec émerveillement,
que le numérique sait aussi éclairer les chambres hautes de la République, et que la lumière, hélas, n’y
est point toujours la bienvenue.
Aussi, Messieurs, plaise à Vos Excellences, nonobstant les soins de l’heure, d’ordonner ce qui
suit, et qui ne coûtera pas six milliards. Que l’on publie chaque trimestre, poste par poste, l’exécution
détaillée du budget. Que les marchés publics soient soumis au même ” scoring ” que les boutiquiers,
et que l’intelligence artificielle, puisque l’on tient tant à l’employer, soit mise au service de la dépense
avant de l’être de la recette. Que ceux qui gèrent les deniers du peuple rendent gorge de leurs
comptes avant que le peuple ne rende gorge de ses impôts. Que l’on veuille enfin, foin de la poudre
aux yeux numérique, tenir pour acquis qu’on ne fait point payer de bon cœur celui à qui l’on ne dit
point où va son argent.
Je vous le donne en mille : le jour où le Togo dépensera aussi bien qu’il collecte, il n’aura plus
besoin de traquer personne, car nul ne fraude un État qui mérite d’être payé. Jusque-là, vertubleu,
votre algorithme ne sera qu’une très coûteuse lanterne portée devant un tonneau sans fond.
Par Ben Djagba La plume Saignante de Kpédomé, Notsé.
le 3 septembre 2026, à Salt Lake City, Utah

