Le maire de la commune du Golfe 4, Jean-Pierre Fabre, président de l’ANC, adresse une sévère mise au point au préfet du Golfe après une invitation officielle à une conférence commémorant les 20 ans du décès de Gnassingbé Eyadema. Dans une lettre au ton ferme, l’opposant dénonce « des pratiques d’un autre âge », fustige une « falsification de l’histoire » autour du titre de « père de la Nation » attribué à l’ancien chef de l’État et met en garde contre une instrumentalisation politique de la mémoire nationale. lecture.
Le Maire de la commune du Golfe 4
A Monsieur le Préfet du Golfe Lomé
Objet : Réponse à votre note d’invitation N° 052-25/PG/SG/-DCP du 22 septembre 2025 relative à la conférence publique du 23 septembre 2025.
Pièce jointe: Votre note d’invitation.
Monsieur le Préfet,
Le lundi, 22 septembre 2025, vous avez adressé aux maires de votre ressort territorial, une note leur demandant de prendre part à une conférence publique le lendemain, 23 septembre 2025, dans le cadre des activités commémoratives marquant les vingt (20) ans du rappel à Dieu du Général GNASSINGBE Eyadema, Père de la Nation togolaise…».
Quand bien même cette conférence a déjà eu lieu, il me tient à cœur de vous exprimer mon total désaccord quant au fond et à la forme de votre note, qui rappelle à notre pays, les pratiques de parti unique des longues années de plomb. Ces pratiques qui ont étouffé les libertés fondamentales, institutionnalisé l’oppression et conduit inexorablement à la tenue de la Conférence Nationale Souveraine de juillet-août 1991.
1-Sur le fondement calendaire de la commémoration:
Je note une incohérence curieuse dans le motif de la conférence. Le vingtième anniversaire du décès du Général Gnassingbé Eyadema est intervenu en février 2025. L’organisation d’un hommage centralisé sur ce thème spécifique, en septembre 2025, manque de justification et jette un doute sérieux sur la nature réelle de l’événement, qui semble s’apparenter davantage à une opération de propagande politique qu’à un authentique acte de mémoire.
2-Sur la qualification de Père de la Nation togolaise
Dans votre « note », vous attribuez à M. Gnassingbé Eyadema le qualificatif de « Père de la Nation». Or, rien ne permet de considérer Gnassingbé Eyadema comme tel. Il n’a jamais été, et ne pourra jamais être, le père de la Nation togolaise. Car on ne devient pas Père de la Nation par une décision politique injustifiée, une manœuvre politicienne ou un décret partisan. Ce titre ne peut revenir qu’à une personne qui, par son parcours, ses actes fondateurs et son rôle historique, incarne véritablement la naissance d’une nation et l’unité d’un peuple. Gnassingbé Eyadema, en vérité, ne remplit aucune de ces conditions. Au contraire! Et les Togolais et le monde entier connaissent la personne à qui revient incontestablement ce titre.
L’acharnement cynique du système RPT/UNIR à vouloir imposer en dépit du bon sens, ce qualificatif de père de la nation à Gnassingbé Eyadéma, n’est rien d’autre que l’illustration parfaite de ce que la Conférence des Évêques du Togo (CET), dans son message du 26 mai 2025, a dénoncé comme un « entêtement à faire croire au peuple le contraire du vrai », expression qui rejoint une autre préoccupation de la même Conférence des Evêques du Togo qui, dans un communiqué de presse rendu public à l’issue de sa session du 10 au 13 juin 2025, dénonce la culture du mensonge et de la désinformation, qui compromet l’aspiration au vivre-ensemble harmonieux ».
Cette appellation de père de la nation» pour Gnassingbé Eyadéma, relève d’une pure affabulation. Une falsification de l’histoire. Une supercherie. Un récit incohérent, un narratif partisan que je me suis personnellement attaché à déconstruire, comme en témoignent plusieurs déclarations et mises au point que j’ai publiées en février et mars 2025.
En effet, au moment où Gnassingbé Eyadéma accède au pouvoir par un coup d’Etat militaire en 1967, le Togo était déjà une nation reconnue par l’ensemble de la communauté internationale. La longue lutte pour l’indépendance, la poursuite inlassable de l’objectif commun de libération nationale pendant toutes ces années de braise, ont façonné, édifié, créé et cimenté un fort sentiment d’appartenance à une même entité qui s’appelle nation.
Au demeurant, le livre de l’historien français bien connu, Robert Cornevin, publié en 1963 et intitulé «Togo, Nation-pilote », n’a fait que confirmer cette réalité, quelques années après l’indépendance. L’on se demande alors, au nom de quelle logique ou par quelle magie Gnassingbé Eyadéma peut être le « géniteur », le Père d’une Nation qui existait déjà, avant qu’il n’accède au pouvoir.
Des Togolaises et des Togolais de toutes conditions ont pris part, sur l’ensemble du territoire national, à la lutte pour l’indépendance de notre pays. Ils l’ont fait par amour de la patrie et par souci de dignité pour le peuple togolais. Certains y ont sacrifié leur vie, et beaucoup sont restés dans l’anonymat. Tous demeurent néanmoins, les vrais combattants de la liberté, des héros de l’indépendance.
Ce sont eux qui méritent déférence et honneurs de la patrie reconnaissante. Et non ces usurpateurs impénitents qui s’auréolent de gloires indues.
Voilà pourquoi il revient à chaque Togolaise et à chaque Togolais, le devoir patriotique de rejeter avec la plus grande fermeté, toutes ces tentatives déloyales, indécentes et scandaleuses visant à présenter Gnassingbé Eyadéma comme le père de la nation, alors que ses états de services dans la lutte de libération du Togo du joug colonial, sont inexistants. Une telle falsification de l’histoire relève de la forfaiture et de l’imposture.
Partout dans le monde, les figures reconnues comme « pères de la nation » le sont à juste titre, pour avoir conduit ou inspiré les combats de libération nationale, d’indépendance et de souveraineté nationale. Ainsi, peut-on citer:
En Inde, le Mahatma Mohandas Gandhi, qui mena une lutte résolue contre la domination britannique, jusqu’à l’émancipation du peuple indien;
Au Vietnam, Hô Chi Minh, figure emblématique et héros fondateur du Vietnam moderne, indépendant et souverain;
En Turquie, Mustapha Kemal Pacha, dit Atatürk, qui conduisit pendant près de deux décennies une guerre de libération contre les forces d’occupation étrangères;
Au Soudan du Sud, le Commandant John Garang de Mabior, consacré martyr parmi les martyrs, pour avoir donné vingt années de sa vie à la lutte armée pour l’indépendance de son pays;
En République Démocratique du Congo, Patrice Emery Lumumba, proclamé héros national, qui mena son peuple à l’indépendance au terme d’un combat acharné contre la puissance coloniale belge;
Au Ghana voisin, l’Osagyefo Kwame Nkrumah, au Nigéria N’aamdi Azikiwe, au Kenya Jomo Kenyatta, en Tanzanie Julius Nyerere, qui sont tous consacrés pères de la Nation dans leur pays respectifs, pour avoir été des champions de la lutte pour l’indépendance. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont dirigés leur pays une fois l’indépendance acquise.
Au Togo, Sylvanus Epiphanio Kwami Olympio pour le rôle primordial qu’il a joué à la tête de la lutte pour l’indépendance, en tant que leader du nationalisme togolais incarné par le Comité de l’Unité Togolaise (CUT) et ses alliés de la JUVENTO, jusqu’à l’obtention de l’indépendance proclamée le 27 avril 1960. П a également jeté les bases de l’État et prôné, un Togo politiquement et économiquement libre, indépendant et souverain, avec, notamment, une monnaie nationale propre.
Sa vision d’unité et de dignité nationale et son assassinat en 1963, ont fait de lui un symbole national. Il aura défendu jusqu’au sacrifice suprême, les nobles idéaux du peuple togolais qui aspire à la liberté, à la justice et à la dignité. Il aura pleinement incarné la foi, le courage et les sacrifices consentis pour l’édification de la nation togolaise.
Ces exemples, parmi tant d’autres, illustrent ce que signifie véritablement être père de la nation incarner, par l’engagement, le courage et le sacrifice, la quête de liberté et de dignité de son peuple.
A quel moment de la lutte pour l’indépendance du Togo, notamment, de 1946 à 1958, Gnassingbé Eyadéma s’est-il illustré en incarnant la quête de liberté et de dignité du peuple togolais? Aucun. La mémoire collective n’en retient aucun. Gnassingbé Eyadéma n’était tout simplement pas là. Il n’était pas au Togo. Il prenait part, sous l’uniforme français, à la répression du peuple algérien qui luttait héroïquement pour son indépendance.
Dès lors, il apparait pour le moins inconcevable et profondément injustifié que les héritiers politiques de Gnassingbé Eyadéma, regroupés au sein du système RPT/UNIR, s’efforcent, par tous les moyens, d’imposer comme « père de la nation celui qui, loin d’avoir combattu pour l’indépendance du Togo, avait choisi de servir dans les rangs de l’armée coloniale française pendant la lutte héroïque du peuple togolais pour se libérer des griffes de la même puissance coloniale.
Une telle falsification de l’histoire nationale ne saurait être acceptée par un peuple épris de vérité, de justice et de dignité.
Le titre de Père de la Nation ne découle pas de l’exercice du pouvoir d’État, mais du rôle historique émancipateur qu’un homme ou une femme a joué dans la naissance politique, symbolique ou spirituelle d’une nation.
Barthélemy Boganda en Centrafrique, John Garang au Soudan du Sud, ou Mahatma Gandhi en Inde, n’ont pas dirigé leurs pays après l’indépendance. Pourtant, chacun d’eux a été consacré Père de la nation. Car, chacun d’eux a éveillé la conscience nationale et tracé la voie de la liberté.
Mieux encore, malgré 32 ans d’occupation du pouvoir au Congo, Mobutu Sésé Séko s’efface devant Patrice Lumumba qui est consacré père de la Nation alors qu’il a effectivement exercé le pouvoir d’Etat pendant seulement deux mois et demi, du 30 juin au 15 septembre 1960.
Car être Père de la Nation, c’est avoir inspiré la naissance d’un peuple libre, digne et souverain et non avoir occupé le pouvoir.
Il est donc temps pour le système RPT/UNIR, de mettre un terme, définitivement, à la multiplication des ruses et des subterfuges éhontés visant à décerner à Gnassingbé Eyadéma un titre qu’il ne peut jamais obtenir en raison de disqualifications politiques et historiques notoires et irrémédiables. L’histoire ne saurait travestir les faits: Gnassingbé Eyadéma n’a pris aucune part à la lutte pour l’indépendance du Togo.
Pire encore, durant cette période décisive, il s’est volontairement engagé dans les guerres coloniales, au service de l’armée française. Un choix rédhibitoire qui proscrit toutes les tentatives visant à le considérer comme « père de la nation».
Du reste plus personne n’est dupe aujourd’hui car c’est bel et bien par la force et l’intimidation, par la violence et la terreur, que le régime en place au Togo tente d’imposer Gnassingbé Eyadéma comme « père de la Nation », comme il impose Faure Gnassingbé comme président du Conseil des ministres dans une prétendue République. Impostures caractérisées et forfaitures aggravées, indissociables du système RPT/UNIR, dont la disparition programmée ne tient qu’à une mobilisation conséquente du peuple togolais.
3-Sur l’hommage aux Forces de Défense et de Sécurité:
Vous précisez dans votre Note que cette conférence, est organisée en hommage aux forces de Défense et de Sécurité » et « mettra en exergue, leurs sacrifices consentis pour la stabilité et la quiétude dans notre pays. Un objectif plutôt surprenant, quand on sait que le véritable mal du Togo réside dans la nature du régime qui le tient sous sa coupe depuis des décennies: un pouvoir militaire déguisé en régime civil.
Sous un tel système, il m’est éthiquement et politiquement impossible de m’associer à un hommage en faveur de forces perçues par le peuple togolais comme les garantes d’un ordre autocratique et oppressif, consacré au maintien d’une dictature plutôt qu’au service de la Nation.
Mon mandat et mon engagement sont tout entiers tournés vers l’avènement d’une démocratie véritable, où les forces de sécurité protègent les citoyens et leurs libertés fondamentales, et non un régime dictatorial. Un régime qui s’acharne, en association avec ces forces de défense et de sécurité ainsi que des milices, à demeurer abusivement en place, en usant de violence et d’exactions de toutes sortes sur les populations, de pillage des ressources nationales, de processus électoraux fondamentalement viciés et de scrutins ostensiblement frauduleux.
En somme, participer ou faire acte de présence à cette conférence aurait été pour moi, une énorme hypocrisie voire une trahison ignoble de la lutte légitime que je mène aux côtés de l’immense majorité des Togolaises et des Togolais, pour mettre fin à des décennies de mascarade et d’oppression.
Pour ces motifs de fond, principiels et éthiques, je n’ai pas cru devoir honorer votre invitation.
La convocation que vous m’avez adressée ne correspond ni à mes fonctions, ni à mes convictions, ni à l’aspiration profonde à la vérité et au changement, exprimée par l’ensemble des Togolaises et des Togolais qui se reconnaissent en mon action politique et qui m’accordent leur confiance.
Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l’expression de mes salutations distinguées
Jean-Pierre Fabre, Maire du Golfe 4


