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Togo- Deux lettres en moins de deux mois : quand Jean-Pierre Fabre écrit au Président qu’il conteste

En politique, certains font campagne, d’autres gouvernent. Jean-Pierre Fabre, lui, écrit. Et il écrit bien. En moins de deux mois, le président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) a adressé deux lettres officielles au Président de la République, Jean-Lucien Savi de Tové. Deux missives, deux sujets, un même destinataire. Le facteur, lui, commence à connaître le chemin du Palais.

La première missive, datée du 1ᵉʳ décembre, portait sur les symboles du pouvoir. Jean-Pierre Fabre y dénonçait l’affichage, dans les bâtiments publics, du portrait de Faure Gnassingbé, désormais Président du Conseil, estimant qu’il s’agissait d’une violation de l’esprit et de la lettre de la nouvelle Constitution controversée, laquelle fait du Président de la République le chef de l’État et le symbole de l’unité nationale.

La seconde lettre, rendue publique en janvier, change de registre mais non de destinataire. Elle porte sur la déclassification des archives françaises relatives à l’assassinat de Sylvanus Olympio, premier Président de la République togolaise. Jean-Pierre Fabre y demande au chef de l’État d’engager officiellement une démarche auprès des autorités françaises, au nom de l’État togolais, au nom de la vérité historique, de la mémoire nationale et de la réconciliation.

Deux lettres, deux sujets différents, un même interlocuteur : le Président de la République.

C’est là que se dessine un angle politique intéressant. Car Jean-Pierre Fabre fait partie des opposants qui pourfendent la nouvelle constitution imposée par le régime de Faure Gnassingbé au peuple togolais (sic). Il en dénonce la légitimité, la méthode d’adoption. Il n’a jamais caché ses réserves sur cette Ve République. Pourtant, c’est bien au Président de la République issu de ce nouveau cadre constitutionnel qu’il s’adresse formellement, à deux reprises, en moins de deux mois.

Faut-il y voir une reconnaissance implicite de l’autorité de Jean-Lucien Savi de Tové ? Ou simplement une lecture réaliste des institutions telles qu’elles fonctionnent, indépendamment du jugement politique que l’on porte sur leur origine ?

Dans la pratique politique, la frontière est souvent ténue. Contester un système n’empêche pas de composer avec ses acteurs. Écrire au chef de l’État ne signifie pas nécessairement adhérer au processus qui l’a porté à cette fonction. Cela peut aussi traduire une stratégie : celle de placer l’autorité en face de ses responsabilités constitutionnelles, précisément en prenant appui sur le texte que l’on critique.

Dans ses deux lettres, Jean-Pierre Fabre adopte d’ailleurs un ton institutionnel, respectueux de la fonction, s’adressant au Président de la République comme « Chef de l’État » et « symbole de l’unité nationale ». Il ne s’adresse ni au Président du Conseil, ni au gouvernement, mais bien à l’incarnation constitutionnelle de l’État.

Ce choix n’est pas anodin. Il suggère que, malgré la contestation politique, l’opposant entend inscrire ses interpellations dans le cadre institutionnel existant, quitte à en souligner les contradictions de l’intérieur.

Ainsi, ces deux lettres peuvent être lues comme un double message : un désaccord persistant sur la nature du régime, mais aussi une volonté d’utiliser les leviers institutionnels disponibles pour porter des combats politiques, symboliques et mémoriels.

Deux lettres en moins de deux mois, ce n’est pas un hasard. C’est un rythme. Une manière de rappeler que, même contesté, le Président reste le point de passage obligé. Et que le silence, lui aussi, devient une réponse politique.

Reste une ironie que même la République ne peut effacer : Jean-Pierre Fabre écrit au Président qu’il conteste, au nom d’une Constitution qu’il combat, pour demander des actes qu’il juge supérieurs aux clivages politiques. À Lomé, on ne reconnaît peut-être pas le régime, mais on reconnaît l’adresse.

Et à force de recevoir des lettres, le Chef de l’État finira peut-être par répondre. Car en politique, ignorer un courrier, c’est encore lui donner raison.

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