Advertisements

Portrait : Kokou Ekouagou, la force tranquille de l’art contemporain togolais

Dans l’atelier discret d’Agoè-Kové, au nord de Lomé, les couleurs parlent avant les mots. Elles éclatent sur les toiles, vibrent dans les sculptures, traversent les installations. Ici, Kokou Ekouagou ne se contente pas de créer des œuvres : il construit un langage. Un langage fait de mémoire, d’identité et de circulation entre les mondes.

Né en mai 1979 à Lomé, cet artiste plasticien togolais appartient à cette génération qui a grandi entre héritage et transformation. Très tôt, le dessin s’impose comme une évidence. Pourtant, son parcours commence ailleurs, dans les sciences. Titulaire d’un baccalauréat scientifique, il s’oriente d’abord vers des études de physique et de chimie. Mais l’appel de l’art, plus profond, finit par redessiner sa trajectoire. Sa formation au centre Arts Modesty, puis son immersion dans les milieux culturels, forgent les bases d’une démarche qui ne cessera de s’affirmer.

Depuis plus de 27 ans, Kokou Ekouagou développe une œuvre transmédiale, à la croisée de la peinture, de la sculpture, de la photographie, de la performance et de l’installation. Son travail ne se limite pas à une technique ou à un style. Il s’inscrit dans une réflexion globale sur les dynamiques culturelles contemporaines. « La peinture me permet d’extérioriser ce que je suis à l’intérieur et de matérialiser ce qui se passe autour de moi », confie-t-il. Chez lui, la couleur n’est pas décorative. Elle est un vecteur de pensée.

Une œuvre ancrée dans l’Afrique, ouverte sur le monde

Ce qui distingue Ekouagou, c’est sa capacité à conjuguer enracinement et universalité. Son œuvre explore des thèmes essentiels : l’identité, la mémoire, la migration, la paix, le multiculturalisme et la condition humaine. Il interroge les récits dominants, déconstruit les classifications et propose de nouvelles manières de percevoir le monde.

Ses créations ne cherchent pas à illustrer l’Afrique. Elles la pensent, la questionnent, la projettent. Elles refusent les clichés pour proposer une vision complexe, vivante et contemporaine du continent. Cette exigence artistique lui vaut une reconnaissance qui dépasse largement les frontières togolaises.

De Los Angeles à Londres, de Marrakech à Karlsruhe, ses œuvres ont été exposées dans des institutions majeures telles que le Torrance Art Museum, le ZKM Museum ou encore la Malmo Kunsthalle. Elles figurent également dans des collections prestigieuses, confirmant son inscription dans les circuits internationaux de l’art contemporain.

Sa participation à l’exposition collective « RA’ANA – Les Premières Racines » à Lomé en 2025 illustre parfaitement cette démarche. À travers ce projet, Ekouagou explore les origines culturelles africaines comme un espace vivant, en dialogue permanent avec le présent.

L’artiste comme passeur                

Mais réduire Kokou Ekouagou à son seul statut d’artiste international serait incomplet. Car son engagement dépasse la création. Il se définit aussi comme un passeur.

Consultant et manager culturel, formé au Goethe-Institut de Lomé, il consacre une part importante de son énergie à la transmission. Ateliers pour enfants, accompagnement de jeunes artistes, initiatives pédagogiques : il multiplie les actions pour rendre l’art accessible et vivant.

Pour lui, l’art n’est pas un luxe. Il est une nécessité sociale. « Les arts plastiques sont un chemin vers l’identité, la mémoire et l’ouverture », affirme-t-il. Cette conviction guide ses interventions auprès des jeunes, qu’il encourage à explorer leur créativité comme un moyen de se comprendre et de comprendre le monde.

Dans son atelier, les œuvres cohabitent avec les projets. Il y enseigne, échange, partage. Il prépare aussi l’ouverture d’un espace dédié à la formation artistique, notamment pour les enfants défavorisés. Une manière de transmettre ce qu’il a lui-même construit, souvent sans cadre structuré.

Une signature artistique singulière

Visuellement, l’univers d’Ekouagou se distingue par une tension constante entre abstraction et figuration. Ses œuvres sont traversées par des symboles, des formes hybrides, des figures en mutation. L’oiseau, motif récurrent, incarne le lien, la transmission et la possibilité du dépassement. Son approche repose sur une conviction profonde : les cultures ne sont pas figées. Elles circulent, se transforment, s’enrichissent mutuellement. Cette philosophie irrigue l’ensemble de son travail. Artiste engagé, il aborde aussi des thématiques sociales et politiques, notamment la place des femmes, la migration ou la coexistence pacifique.

Ses performances, parfois introspectives, utilisent le corps comme un espace de questionnement.

Une figure majeure de sa génération

Aujourd’hui, Kokou Ekouagou apparaît comme l’une des figures les plus crédibles et les plus influentes de l’art contemporain togolais. Son parcours témoigne d’une réussite construite avec rigueur, exigence et fidélité à ses convictions.

Mais au-delà des expositions et des distinctions, c’est peut-être ailleurs que réside sa véritable force : dans sa capacité à faire de l’art un outil de dialogue.

Son œuvre ne cherche pas seulement à être vue. Elle cherche à être vécue.

À travers ses créations, Ekouagou construit des ponts entre les cultures, entre les générations, entre les imaginaires. Il incarne un Togo créatif, ouvert et ambitieux.

Un Togo qui ne se contente plus d’exister dans l’histoire de l’art, mais qui contribue à l’écrire. Et dans le silence de son atelier, entre deux gestes, une certitude s’impose : pour Kokou Ekouagou, l’art n’est pas un territoire. C’est un passage.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *