Advertisements

Togo – Du dialogue et du cadre permanent de concertation : Une mandale de plus est une faconde de trop sur la Terre de nos Aïeux

Il est des nations dont l’histoire, semblable à un fleuve tourmenté, ne saurait s’écouler paisiblement sans se heurter aux écueils que dressent, sur son passage, les ambitions des puissants et la détresse des humbles. Le Togo, cette contrée d’Afrique occidentale que la Providence a dotée de ressources non négligeables et d’un peuple doué d’une rare vitalité, se trouve depuis de nombreuses décennies en proie à une crise de gouvernance dont les racines profondes plongent dans les terribles habitudes d’un régime qui a fait de la coercition le fondement de son autorité.
C’est dans ce contexte que s’élève, parmi les hommes éclairés et les défenseurs des libertés publiques, un débat d’une importance capitale : faut-il se contenter du dialogue ponctuel, de cette rencontre éphémère entre la minorité et le bourg que l’on convoque en période de crise pour mieux l’étouffer ensuite, ou convient-il d’instituer un cadre permanent de concertation, édifice de pierre et non de paille, capable de résister aux tempêtes que suscitent l’arbitraire et la tyrannie ? Tel est l’objet des réflexions que nous nous proposons de soumettre au jugement du lecteur attentif.

Les anciens avaient coutume de dire : « On ne bâtit point une maison durable avec de la boue. » Ainsi en est-il des arrangements politiques hâtifs, conclus sous la pression des circonstances et dépourvus de tout fondement institutionnel solide. Le Togo a trop souvent été le théâtre de ces dialogues de façade, organisés sous l’égide de puissances étrangères ou de médiateurs bienveillants mais impuissants, et dont le fruit ne survit guère à la saison qui l’a vu naître.

De la Nature et des Limites du Dialogue Politique



Le dialogue, entendu en son sens le plus général, est cette faculté que possèdent les hommes de s’entendre réciproquement par la parole, de confronter leurs vues et de rechercher, dans l’espace commun de la raison, quelque accord susceptible d’apaiser les dissensions. En politique, il revêt la forme d’une rencontre, souvent solennelle, entre des acteurs aux intérêts divergents, qui consentent, pour un temps plus ou moins long, à suspendre leurs hostilités et à s’asseoir à la même table.
Or, l’expérience de ces cinquante dernières années au Togo nous enseigne cruellement que le dialogue, lorsqu’il n’est pas encadré par des règles précises et des garanties institutionnelles, n’est bien souvent qu’un instrument au service du plus fort. La famille Gnassingbé, qui tient le pays sous sa férule depuis l’an 1967, a su utiliser avec une remarquable habileté cet outil rhétorique pour désamorcer les crises sans jamais concéder la moindre réforme substantielle. Comme le dit si bien l’adage africain : « Le crocodile ne craint pas l’eau, fût-elle agitée. » Celui qui contrôle les règles du jeu n’a rien à redouter de la partie.
Le dialogue, dans sa nature même, est circonscrit dans le temps. Il a un début, un milieu et une fin. Lorsqu’il s’achève, chacun reprend sa place dans l’ordre existant, et cet ordre, au Togo, demeure celui que le pouvoir a établi selon son bon plaisir. Les conclusions des dialogues de 1991, de 2006, voire de 2018, ont toutes subi le même sort funeste : elles ont été appliquées de manière sélective, amendées unilatéralement ou simplement ignorées dès lors que la pression populaire se relâchait. Le dialogue sans mécanisme de suivi est une promesse sans débiteur.
Il faut également considérer que, dans un régime dictatorial, le dialogue s’engage rarement dans des conditions d’égalité entre les parties. D’un côté, le pouvoir en place dispose de toutes les ressources de l’État : les forces armées, la magistrature, l’administration, et bien souvent la complicité intéressée de certains États voisins ou de puissances extérieures soucieuses de préserver leurs intérêts commerciaux. De l’autre, l’opposition et la société civile se présentent démunies, divisées par des querelles intestines que le régime a souvent habilement fomentées, et contraintes de négocier dans des locaux que le gouvernement lui-même a désignés, selon des termes de référence qu’il a lui-même rédigés. L’adage populaire ne dit-il point : « Quand le lion invite le mouton à délibérer du menu, le mouton est déjà perdu » ?

Du Cadre Permanent de Concertation : Fondements et Vertus

Tout différent est, dans son essence et dans ses effets, le cadre permanent de concertation. Celui-ci n’est point une rencontre fortuite ou convoquée sous la contrainte de l’urgence ; c’est une institution délibérément construite, dotée de règles de fonctionnement stables, d’un secrétariat permanent, de mécanismes de suivi et de sanction, et surtout d’une légitimité qui ne dépend pas de la bonne volonté du prince régnant. C’est, pour ainsi dire, la différence qui sépare une conversation de passage sur le bord d’un chemin d’une cour de justice régulièrement constituée.
Dans le contexte togolais, l’établissement d’un tel cadre répondrait à plusieurs impératifs fondamentaux. En premier lieu, il assurerait la continuité de la délibération politique au-delà des crises conjoncturelles. Car il est de la nature des régimes autoritaires de ne consentir au dialogue que lorsque leur survie immédiate l’exige, pour refermer aussitôt les portes de la concertation dès que le danger s’éloigne. Un cadre permanent leur ôterait cette faculté de manœuvre, en inscrivant dans le marbre institutionnel l’obligation de rendre compte et de délibérer.
En second lieu, le cadre permanent permettrait l’établissement d’une mémoire collective des engagements pris. « Parole donnée sans témoin est parole morte », dit-on. Un cadre institutionnel crée des témoins permanents : des procès-verbaux dûment signés, des résolutions opposables, des rapports publics qui constituent autant de preuves irréfutables en cas de manquement. C’est précisément ce que redoute tout pouvoir qui a fait de l’opacité et de l’impunité les deux colonnes de son édifice.

En troisième lieu, le cadre permanent de concertation constituerait un espace de formation et de maturation pour les forces politiques et sociales du Togo. Car la démocratie n’est point un vêtement que l’on revêt en un jour ; elle s’apprend, se pratique et se perfectionne dans la durée. Les acteurs qui se retrouvent régulièrement autour d’une même table, selon des procédures connues et respectées, développent progressivement les habitudes de la délibération démocratique : l’écoute de l’adversaire, la recherche du compromis, le respect de la parole donnée. Ces vertus civiques, qui font aujourd’hui si cruellement défaut au pays des Gnassingbé, ne sauraient naître ex nihilo d’un dialogue épisodique et précipité.

Des Obstacles que la Dictature Oppose à la Concertation Permanente



Il serait cependant d’une naïveté coupable que de ne point mesurer les formidables obstacles que le système dictatorial en place oppose à l’instauration d’un tel cadre. La famille Gnassingbé, instruite par plus d’un demi-siècle d’exercice du pouvoir absolu, a développé un art consommé de la résistance aux réformes institutionnelles. Elle a appris à simuler le consentement tout en vidant de leur substance les mécanismes de contrôle ; elle a maîtrisé l’art de diviser ses adversaires en distribuant avec parcimonie honneurs, prébendes et sinécures à ceux qui acceptent de troquer leurs convictions contre un fauteuil.

La mise en place d’un cadre permanent de concertation exigerait, pour être effective, des garanties que le régime togolais n’est point naturellement enclin à accorder : l’indépendance du pouvoir judiciaire pour arbitrer les différends, la liberté de la presse pour informer l’opinion publique des délibérations, la protection effective des participants contre toute forme de représailles, et enfin la présence de garants internationaux dotés non seulement de bonne volonté mais de réels moyens de pression. Or, comme le rappelle l’adage avec une amertume méritée : « La chèvre n’est point libre de paître dans le jardin du boucher. »

Il convient toutefois de ne point désespérer. L’histoire des nations qui ont su sortir de la tyrannie nous enseigne que les changements les plus durables sont précisément ceux qui ont été négociés dans des cadres institutionnels solides, fût-ce après de longues années de lutte et d’échecs successifs. L’Afrique du Sud de l’apartheid, le Bénin de la Conférence nationale de 1990 — ce voisin immédiat dont le Togo devrait méditer l’exemple — ont démontré qu’il est possible, par la vertu d’institutions bien conçues, de transformer en pacte durable ce qui n’était d’abord qu’une trêve fragile.

En fin : De la Nécessité d’une Volonté Politique et Citoyenne

En définitive, la distinction entre le dialogue et le cadre permanent de concertation n’est point une querelle de mots ou une subtilité d’académicien. Elle touche au cœur même de la question politique togolaise : comment transformer un rapport de forces brut, où la violence de l’État écrase la voix des citoyens, en un rapport de droit, où chacun peut faire valoir ses droits dans un espace commun régi par des règles acceptées de tous ?
Le dialogue, tel qu’il a été pratiqué jusqu’ici au Togo, n’a été que le masque poli de la domination. Le cadre permanent de concertation serait, si jamais il venait à s’établir réellement, le premier fondement d’un État véritablement démocratique. Mais il faut bien le dire avec toute la franchise qu’impose la gravité de la situation : aucune institution, si bien conçue soit-elle, ne saurait produire ses fruits sans une volonté politique sincère de la part du pouvoir en place, et sans une société civile suffisamment organisée, unie et déterminée pour en exiger l’application.
« On ne réveille point celui qui fait semblant de dormir », dit le sage africain. Si la dictature togolaise continue à feindre d’accepter le dialogue tout en travaillant en secret à déjouer toute réforme véritable, c’est à la communauté internationale et surtout au peuple togolais lui-même qu’il incombera de créer les conditions d’un changement authentique. Car au bout du compte, comme l’écrivait un illustre publiciste, les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent — mais ils ont surtout les gouvernements qu’ils acceptent de tolérer.

Puisse le Togo, fort de ses traditions culturelles et de la sagesse de ses anciens, trouver en lui-même les ressources nécessaires pour dépasser la simple rhétorique du dialogue et édifier, pierre par pierre, ce cadre permanent de concertation sans lequel aucune paix durable, aucune justice équitable, aucun développement authentique ne saurait prendre racine sur sa terre.

« La vérité peut être éclipsée, mais elle ne saurait être éteinte. »
Adage latin — Veritas obrui potest, exstingui non potest.


Par: Ben Djagba Salt Lake City Fevrier 25 2026

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *