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La HARC, de la poignée de main à Ponce Pilate

Au Togo, l’affaire Roger Amemavoh prend chaque jour un peu plus l’allure d’un test grandeur nature pour la liberté de la presse. Non pas seulement à cause des menaces de mort dont fait l’objet le journaliste après son reportage sur un conflit foncier à Latékopé, mais aussi en raison de l’attitude pour le moins troublante de l’institution censée réguler – et, dans une certaine mesure, protéger – l’espace médiatique : la Haute Autorité de régulation de la communication écrite, audiovisuelle et numérique (HARC).

Les faits sont désormais connus. Après la diffusion d’un reportage sur la détresse de populations, notamment de femmes affectées par un litige foncier à Latékopé, dans la commune Agoè-Nyivé 6, le journaliste Roger Amemavoh, responsable de Capture Médias, affirme être la cible de menaces répétées. Plusieurs organisations professionnelles – le Syndicat des journalistes indépendants du Togo (SYNJIT), le Patronat de la presse togolaise (PPT), le Conseil national des patrons de presse (CONAPP) ou encore le Réseau panafricain des journalistes pour la supervision des élections et la lutte contre la corruption (REPAJOSEC) – ont tiré la sonnette d’alarme. Toutes ont dénoncé des intimidations graves et appelé les autorités à assurer la protection du journaliste.

Dans ce contexte déjà tendu, la réaction de la HARC était attendue. Elle est finalement venue… mais sous une forme qui interroge.

Saisie d’une plainte déposée contre Roger Amemavoh par des représentants de la collectivité Davié-Assomé, l’institution a répondu qu’elle ne pouvait pas traiter l’affaire. Motif avancé : le journaliste n’aurait pas accompli « les formalités nécessaires » pour exercer la profession et son média, Capture Media, n’aurait pas « d’existence légale ». En conséquence, la HARC se déclare incompétente. Elle s’en lave complétement les mains.

Sur le plan strictement administratif, l’argument peut sembler recevable. Mais politiquement et symboliquement, il pose un sérieux problème.

Car quelques jours auparavant, alors que la polémique autour du reportage faisait grand bruit, le président de la HARC lui-même avait reçu Roger Amemavoh pour ce qui avait été présenté comme une rencontre pédagogique. Si l’homme n’était pas journaliste aux yeux de l’institution, au nom de quoi avait-il été convoqué et reçu ? Cette contradiction alimente aujourd’hui un malaise dans la profession.

D’autant que Roger Amemavoh n’est pas un inconnu dans le paysage médiatique togolais. Depuis plus d’une décennie, il exerce ce métier et bénéficie d’une reconnaissance certaine au sein de la corporation. Correspondant de médias internationaux, il a notamment collaboré avec la chaîne panafricaine VoxAfrica où était diffusée son émission Échos du Togo. À travers cette plateforme, il a interviewé de nombreuses personnalités publiques et autorités du pays. À l’époque, personne ne contestait sa qualité de journaliste ni la légitimité de son travail.

Pourquoi, dès lors, cette soudaine remise en cause ?

La posture adoptée par la HARC donne l’impression d’un retrait prudent face à une affaire devenue sensible. Comme si l’institution préférait se retrancher derrière une question de formalités administratives plutôt que d’affronter le cœur du problème : les menaces qui pèsent sur un professionnel des médias à la suite d’un travail journalistique.

En refusant d’entrer dans le fond du dossier, la HARC prend le risque d’envoyer un signal préoccupant : celui d’une institution plus attentive à la conformité administrative qu’à la protection concrète de la liberté d’informer.

La situation est d’autant plus délicate que la HARC elle-même fonctionne avec une équipe dont le mandat est officiellement expiré depuis 2021, les nouveaux membres élus n’ayant jamais été installés.

Dans ces conditions, la question dépasse le seul cas de Roger Amemavoh. Elle touche à la crédibilité même du système de régulation des médias au Togo.

Car si un journaliste menacé peut être requalifié du jour au lendemain en simple citoyen au motif d’un défaut de formalité, la protection professionnelle qu’offre le statut de journaliste devient fragile. Et la frontière entre régulation et abandon prend alors des allures de geste biblique : celui de Ponce Pilate, qui s’en lave les mains pendant que le sort se joue ailleurs.

One thought on “La HARC, de la poignée de main à Ponce Pilate

  1. Les faits, rien que les faits… Est ce que le créateur de contenus a une carte de presse / de journaliste au Togo ?

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