On vide les caisses publiques avec une lenteur presque caressante, comme si le geste s’aimait lui-même, ou qu’il se répétait pour se rassurer. C’est devenu une habitude, ou une manie, on ne sait plus trop, mais elle se fait sans bruit, sans honte, avec ce petit froissement des billets qu’on plie pour ne pas les compter. Dans ce pays, Taras-Kon, on dépense sans payer et on remercie sans parler, enfin non, on ne remercie pas du tout, on s’étonne juste que tout tienne encore debout, bancal mais debout, comme une chaise qui refuse de tomber. Certains disent que c’est de l’art, d’autres que c’est une survie organisée, mais personne ne s’y oppose, pas même ceux qui additionnent les pertes sans jamais trouver le bon total, le total juste, celui qui manque toujours d’un chiffre ou deux.
Alors on remet, encore, à des mains plus sûres, ou disons plus habiles, des mains qui savent effacer les chiffres comme on souffle sur une tache d’encre. Ces mains tremblent un peu, mais pas d’émotion, non, plutôt de mémoire musculaire. Elles connaissent la valeur du silence, elles savent que le mutisme rapporte plus qu’un reçu et que l’oubli, ici, vaut une comptabilité complète. Elles effacent, corrigent, recommencent, et chaque effacement devient un rituel, presque religieux, presque tendre. Parfois elles hésitent, mais jamais longtemps, jamais vraiment, car la faute fait partie de la méthode, elle est la méthode. Et puis elles reprennent, comme si rien n’avait eu lieu, comme si l’effacement lui-même était la preuve de la compétence.
Il y a aussi les mains expertes, celles qui ont déjà tout fait hier et referont tout demain, sans fatigue apparente. Elles bougent avec une grâce mécanique, une élégance de bureau, une précision sans âme. Elles connaissent la danse des zéros, savent comment les faire glisser, s’évaporer, se transformer en rien ou en tout, selon le regard posé dessus. Ce n’est plus du vol, c’est de la gestion, oui, une gestion poétique de l’absence, un art comptable de la disparition. Et cela devient presque beau, d’une beauté triste, administrative, sans couleur.
Le cycle tourne, parfait dans sa perversion : dénoncer, se taire, promouvoir, recommencer, puis recommencer encore. On dénonce pour la forme, on se tait pour la paix, on promeut pour la continuité et on recommence pour la façade. C’est un manège sans musique, où les mêmes visages reviennent, un peu plus lourds de privilèges, un peu plus fatigués aussi, mais toujours assis à la même table. On pourrait croire à une pièce de théâtre, mais non, c’est la vie politique, ou quelque chose qui lui ressemble vaguement, ou pas du tout, selon les jours. Parfois même, on dirait que le scénario s’écrit à rebours et que les acteurs oublient leurs répliques, mais le public applaudit quand même, par réflexe.
Pendant ce temps, dans les commissariats et les geôles de la République de Taras-Kon, moisissent des hommes dont le crime aura été de voler un coq, une poule, ou un reste de pain. Ces voleurs-là, les petits, les sans-grades, les sans-noms, connaissent la loi dans sa version la plus dure, la plus propre sur elle. On leur enseigne la justice à coups de matraque, la morale à coups de barreaux et la patience en comptant les jours qui ne passent pas. Certains disent que c’est le destin, d’autres que c’est la règle, mais au fond, c’est juste une hiérarchie des fautes : voler un million, c’est du talent, voler une poule, c’est du crime, et voler un regard, c’est peut-être pire encore. L’ordre moral se mesure ici à la taille du butin.
Et puis il y a lui, Ferdinand Ayité, celui qui a cru que dire la vérité pouvait suffire à la rendre tolérable. Il a pris les papiers, les chiffres, les noms, il les a mis en ordre, croyant qu’en les publiant quelque chose changerait. Mais ici, la vérité n’est pas un remède, c’est une arme, et celui qui la brandit finit toujours par être visé. Son crime, c’est d’avoir cru que la lumière pouvait guérir, il s’est trompé ; à Taras-Kon la lumière brûle, elle brûle tout, même ceux qui la portent. On dit qu’il a voulu réparer, mais réparer quoi, on ne sait plus, peut-être juste le sens des mots.
Tartarin et ses hommes le cherchent — le mot est sec, brutal, sans détour. Ils le cherchent comme on cherche un souvenir gênant, un témoin de trop, un miroir qu’on veut briser. Ils le cherchent pour le faire taire, et souvent pour le faire revenir inerte ; ca, chercher peut vouloir dire punir, ou effacer, ou simplement faire disparaître, comme on efface une ligne de budget, ou une tache sur un uniforme. Et parfois, chercher veut dire ne pas trouver, volontairement…
Et pendant qu’ils cherchent, la République recule. Méthodiquement, fièrement, presque avec grâce. Elle recule en souriant aux caméras, comme si le pas en arrière ouvrait la voie vers l’avenir. Le pays marche à rebours mais avec assurance, et ceux qui regardent croient encore à une marche en avant. C’est une illusion bien tenue, une mise en scène où chaque chute se déguise en victoire, où chaque effondrement s’appelle progrès, et où, au fond, tout le monde finit par applaudir, encore, encore, sans trop savoir pourquoi, juste parce qu’il faut applaudir.
Par : Ben Djagba Salt Lake City 1er avril 2026
La République de Taras-Kon : chronique d’un effacement organisé

