Assistons donc à des spectacles si étrangement fastueux et inventés de toutes coutures pour une fois encore éprouver la patience du Togolais. Parmi ces spectacles, celui — presque sacré — de la minorité réunie en conseil des ministres sous forme d’un séminaire, mérite une place d’honneur. Séminaire [SIC], emprunté à l’Église, garde quelque chose de ce parfum d’encens et de gravité compassée, mais transposé dans le registre laïque, il prend une allure de cérémonie où des hommes bien repus, cartables serrés sous le bras, se consultent longuement sur ce qu’ils auraient pu accomplir s’ils avaient, par hasard, agi. C’est une sorte de liturgie de l’intention, une messe sans miracle. Et la messe dominicale de Ferdinand Ayité rend le peuple plus confiant, avouons-le !
Selon la page LinkedIn du Sieur Faure Gnassingbé, le premier séminaire gouvernemental de 2026, présidé — ou du moins présidé dans le sens le plus extensif du terme — par Tartarin, s’est tenu ce mardi 7 avril, date que l’histoire, pour des raisons mystérieuses, n’a pas encore gravée dans le marbre. L’annonce officielle, prononcée avec la même pompe qu’un communiqué de victoire militaire, nous apprend que cet événement fort solennel marque une étape importante. Fort bien, sous Faure. Mais laquelle, précisément ? La réponse, comme souvent dans le dialecte administratif, s’évapore avant qu’on ait pu la saisir, un peu comme la buée sur une vitre froide, à ne pas confondre à un froid de canard.
Faconde ! Cette fameuse étape serait, paraît-il, celle du regard lucide sur le chemin parcouru. Le regard lucide ! Expression admirable, presque poétique. Eh bien, par déduction, les regards précédents furent donc troubles, aveugles, ou peut-être tournés ailleurs, vers les buffets et les belles cuisses rondes. Cela expliquerait pourquoi la feuille de route 202-2025, objet de tant de lucidité rétrospective, n’a guère été contemplée pendant sa propre existence. On regarde toujours mieux après, c’est connu, surtout quand il n’y a plus rien à faire. Au fait, il y’a rien a faire, et le peuple demande le départ pur et simple de Tartarin.
Séminaire après 21 ans de gouvernance ! Quoi donc, séminaire gouvernemental, demandera tout esprit, même naïf. Festin d’étrange liturgie ! C’est, dans sa pureté la plus accomplie, un exercice de substitution : on y remplace l’action par le discours, la pensée par le commentaire, et l’efficacité par la promesse d’efficacité. C’est une sorte de théâtre administratif où les acteurs jouent à être sérieux, et où le public — souvent le même — applaudit la mise en scène de son propre sérieux, un peu comme s’il se félicitait d’avoir bien dormi pendant la pièce. Les visages se figent, les mots roulent, et tout le monde croit qu’il s’est passé quelque chose alors qu’il ne s’est rien passé du tout, ou presque rien, mais c’est déjà beaucoup, paraît-il.
Le président du séminaire, plein de prudence, a tenu à préciser que la réunion n’était « pas un simple exercice administratif » car en 21 ans, le cortège était tourné vers la contemplation des cuisses rondes à Taras-Kon. Disons-le, cette précaution, d’une élégance rhétorique rare, admet implicitement que l’exercice administratif simple existe bel et bien, et qu’il est, par nature, en jachère avec dans une stérilité exemplaire. Le séminaire, lui, ne produit rien non plus, mais il le fait avec méthode, hiérarchie et protocole, ce qui change tout, paraît-il. Et peut-être que cette méthode-là, stérile mais ordonnée, est déjà une victoire, une sorte d’ordre dans le vide, un vide bien peigné.
Le communiqué officiel nous éclaire : les travaux visaient à « transformer les ambitions en orientations claires, hiérarchisées et utiles ». L’expression a quelque chose d’alchimique. Les ambitions, ces vapeurs de désir politique, deviennent des orientations, c’est-à-dire des directions qu’on indique sans jamais y marcher, et Tartarin, dans sa montgolfière ne saurait avoir le temps. Au fait, on entre avec des rêves, on sort avec des intentions, et tout le monde se félicite de cette métamorphose conceptuelle. Quant à l’adjectif utile, il agit ici comme un talisman grammatical, un mot-bénédiction qu’on colle à tout ce qui risquerait de paraître vide. C’est un vœu pieux, un peu comme appeler « Harmonie » une enfant qui crie tout le temps, ou nommer « Progrès » une rue pleine de nids-de-poule.
Quant à la Feuille de Route, arbre dont on ne cueille jamais les fruits n’est qu’un parchemin de promesses superposées, est présentée comme l’objet d’une « évaluation rigoureuse ». Rigoureuse, certes, mais invisible : les résultats, eux, ne sont pas diffusés avec la même ferveur que l’annonce de leur existence. On évalue, donc, mais en silence. C’est une évaluation contemplative, presque mystique. Et notons-le ! Le mysticisme est togolais. Tartarin nous assure qu’on a « porté de grandes ambitions et financé des projets structurants ». Belle symétrie — belles dames aux jambes symétriques — qui masque l’abîme entre porter et réaliser. Porter une ambition, c’est déjà beaucoup, c’est presque agir, non ? Peut-être même que c’est agir en pensée, ce qui est plus doux, plus sûr, et moins fatigant surtout.
Et voici qu’on nous annonce, avec la gravité d’un oracle, qu’il faut désormais « consolider les acquis avec discernement ». Fort bien, consolidons donc, Faure ! Mais quels acquis ? Le communiqué préfère flotter dans les hauteurs du général, là où l’air est pur et les détails absents. C’est une forme de sagesse, ou de prudence, ou peut-être simplement d’habitude, car à force de généraliser on finit par ne plus rien dire, mais on le dit bien, avec sérieux, avec ce ton qui donne l’impression qu’on a dit quelque chose.
Quel Oxymore Institutionnel ! La beauté presque tragique : « faire vivre une action publique fondée sur des résultats concrets, mesurables et utiles ». Trois adjectifs, trois promesses, trois aveux. Car enfin, si l’on doit désormais fonder l’action publique sur le concret, c’est qu’elle ne l’était pas avant. Ce simple constat, glissé innocemment dans la phrase, éclaire d’une lumière crue les 21 ans passés à parler d’agir sans vraiment le faire. C’est un aveu sans aveu, une confession bureaucratique, presque tendre dans sa maladresse.
Concrets. Mesurables. Utiles. Ces mots, ailleurs, seraient des évidences ; ici, à Taras-Kon, ils deviennent des ambitions. On pourrait presque y voir un progrès, ou une confession. On découvre, en 2026, que l’action publique doit avoir des effets visibles, quantifiables, et pertinents. C’est une révélation tardive, mais émouvante, comme un élève de terminale qui comprend enfin à quoi sert la simple règle de trois. Et pourtant, on sent que derrière cette illumination, quelque chose tremble, une peur de devoir vraiment mesurer, car mesurer c’est risquer de constater le vide.
Et pourtant, derrière cette rhétorique de la renaissance administrative, perce une vérité plus embarrassante : on nous avoue, sans le vouloir, que les années précédentes furent un long exercice d’abstraction, un séminaire permanent, où l’on confondait la parole et le fait. On veut désormais corriger cela — en organisant un nouveau séminaire. C’est une logique circulaire, mais rassurante : rien ne change, sauf la manière de dire qu’on va changer. C’est un peu comme repeindre la même porte chaque année en disant qu’elle est neuve, et tout le monde applaudit, vraiment, sincèrement, parce que la peinture brille encore.
En tant qu’un Togolais Saint Thomas
vis-à-vis du Taras-Kon, je ne suis qu’un Fantomas [SIC]. Tout de même, permettez-moi demander avec une naïveté désarmante, si tenir un séminaire pour décider d’être enfin utile constitue en soi une action utile. La question paraît simple, mais elle ouvre un abîme, et je veux savoir. Peut-être que, dans notre système, l’utilité se mesure non pas à ce qu’on fait, mais à la façon dont on en parle. Peut-être que l’action publique, dans son essence la plus pure, est un discours sur l’action publique. Et dans ce cas, tout va pour le mieux : le séminaire a parfaitement rempli sa mission, j’en suis convaincu. Et si ce n’est pas le cas, eh bien, on fera un autre séminaire pour en parler, pour en parler encore, et encore, jusqu’à ce que le silence lui-même devienne un compte rendu.
Par: Ben Djagba Salt Lake City 10 mars 2026
Togo – Le Séminaire est en marche : Ballet des cuisses rondes ou croc-en-jambe ?

