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Tribune – Le paradoxe du sourire togolais : quand le « Bonheur » n’est qu’un sursis

Illustratif

Par Rodrigue Ahégo,

La Voix des Sans Voix

Il est une question qui hante les rues de Lomé à Cinkassé, une interrogation presque mécanique que l’on pose sans trop y croire : « Sommes-nous heureux au Togo ? » A cette question, la réponse fuse, souvent immédiate, parfois nerveuse : « Oui, Dieu merci. » Mais derrière ce rideau de piété et de résilience, une autre réalité, plus sombre, se dessine dans le creux des regards et le silence des foyers.

Le mirage de la « Paix négative »

Au Togo, le bonheur semble avoir été redéfini par le bas. Pour beaucoup, être heureux se résume à une absence : l’absence de guerre. Tant que les armes ne crépitent pas, tant que le ciel ne nous tombe pas sur la tête sous forme d’obus, nous nous auto-persuadons que nous vivons dans la félicité.

C’est ce que les sociologues appellent parfois la « paix négative ». On confond la survie avec la vie. On finit par se dire heureux le ventre noué par la faim, heureux sous des toits de tôle qui fuient, heureux face à un avenir qui ressemble à une impasse. Ce n’est pas un bonheur de satisfaction, c’est un bonheur de soulagement : celui de n’être pas encore mort.

La résilience comme mécanisme de défense

Pourquoi ce « oui » si catégorique alors que la misère crie ? Plusieurs facteurs expliquent cette dynamique :

– le poids de la culture et de la religion. Se plaindre est souvent perçu comme un manque de gratitude envers le Créateur ou une faiblesse de caractère. Dire « ça va » est un acte de foi, une manière d’appeler de ses vœux des jours meilleurs.

– la pudeur sociale. Dans nos sociétés togolaises, la pauvreté est une blessure que l’on cache. Avouer son malheur, c’est s’exposer au mépris ou à la pitié, deux sentiments que l’orgueil togolais refuse de nourrir.

– l’anesthésie de l’habitude. A force de jongler avec le manque (manque de soins, manque d’éducation, manque d’opportunités), l’exceptionnel devient la norme. La souffrance est intégrée, digérée, jusqu’à devenir invisible pour celui qui la porte.

Le cri silencieux de l’exode

Pourtant, la vérité finit toujours par transpirer. Elle se lit dans ces « cris de détresse » que l’on pousse entre deux sourires de façade. Elle se lit surtout dans cette obsession de l’ailleurs. Si le bonheur était réellement au rendez-vous, pourquoi cette jeunesse n’aurait-elle d’yeux que pour l’expatriation ? On ne fuit pas le bonheur ; on fuit un mirage qui ne nourrit plus son homme.

Le contraste est saisissant. On se dit heureux, mais on farfouille chaque jour pour trouver une issue, un visa, un chemin, n’importe lequel, pourvu qu’il mène vers une terre où le mot « décent » n’est pas un luxe.

Pour une redéfinition du bien-être

Il est temps de cesser de confondre «résignation» et «bonheur». Etre heureux, ce n’est pas simplement ne pas être en guerre. Le véritable bonheur est indissociable de la «dignité».

Le bonheur, c’est pouvoir soigner son enfant sans mendier ; c’est manger à sa faim sans calculer le prochain repas ; c’est avoir un emploi qui permet de se projeter, et non de simplement stagner.

Tant que nous continuerons à valider notre propre misère par une réponse affirmative de façade, nous nous condamnerons à l’inertie. Le premier pas vers le changement est l’honnêteté envers soi-même. On peut aimer son pays sans pour autant accepter que l’indigence soit le prix à payer pour la tranquillité des fusils.

Le Togo mérite mieux que des sourires de façade sur des ventres affamés. Il mérite un bonheur qui se vit, et non un bonheur que l’on feint.

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