Advertisements

Senegal : Eclipse A Keur

Le cœur a ses raisons que la raison connaît moins. À Keur, Diomaye n’a pas vu la puissance de Sonko

Le gouvernement de la rupture, fondé sur le tandem Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, relevait d’une alliance contra naturam que l’adversité commune ne pouvait maintenir indéfiniment. Le limogeage de Sonko du poste de Premier ministre n’est pas un simple réaménagement de routine, il marque plutôt la désagrégation d’un projet politique dont les contradictions internes ont fini par dissoudre la cohérence apparente.

Le Président Diomaye Faye, dont l’accession au pouvoir doit pour l’essentiel sa substance à la capacité de mobilisation de Sonko, a commis une erreur stratégique majeure : oublier que la légitimité du suffrage universel ne remplace pas celle, plus vivante, que confère le soutien populaire. Dans un pays où la sociologie électorale reste profondément attachée aux figures charismatiques plutôt qu’aux structures institutionnelles, une telle méconnaissance relève d’une imprudence politique consommée.

Les événements ont tranché avec brutalité la question de savoir si le lien unissant les deux hommes relevait d’une alliance idéologique fondée sur une vision commune ou d’un mariage de circonstance dicté par l’impératif victorieux de 2024.

Trois lignes de fracture condamnaient l’expérience gouvernementale à l’échec. La première, d’ordre idéologique, tenait au fait que Sonko, théoricien d’une souveraineté économique radicale, peinait à composer avec les contraintes des partenaires internationaux. La rupture promise s’avérait davantage une rénovation de surface qu’une transformation profonde, et la temporisation sur les partenariats miniers ou le Franc CFA l’illustre bien.

La deuxième fracture était d’ordre personnel. Derrière l’harmonie de façade, les couloirs du palais murmuraient depuis plusieurs mois des rivalités de clans, des batailles de positionnement et des querelles protocolaires qui minaient la solidité de l’exécutif.

La troisième fracture, structurelle, résidait dans l’incapacité du régime à traduire ses ambitions en actes : réforme foncière, lutte contre la corruption, renégociation des contrats pétroliers et gaziers, autant de chantiers restés en friche tandis que les querelles de préséance consumaient l’énergie gouvernementale. Une population éprouvée par le chômage endémique ne pouvait indéfiniment accorder crédit à des promesses demeurées lettre morte.

Sonko incarne l’avenir du Sénégal. Il serait erroné d’en tirer une lecture nihiliste du phénomène Sonko. En le limogeant, le Président Diomaye ne s’est pas défait d’un adversaire, il a libéré une force dont il ne mesure pas encore la capacité de renouveau. L’histoire offre une leçon : lorsque Lula da Silva fut écarté du pouvoir au Brésil, sa base populaire se cristallisa et le ramena triomphalement à la présidence. Sonko, qui incarne la colère légitime des générations sacrifiées du Sénégal, dispose d’un capital politique qu’aucun décret présidentiel ne saurait effacer

.Dans un pays où plus de soixante pour cent de la population a moins de trente ans, le Sénégal attend des leaders capables de parler à cette jeunesse dans son langage et de lui offrir une alternative crédible au système de rente et de clientélisme. Sonko, enraciné dans les réalités sociologiques profondes, la jeunesse périurbaine, le déclassement social, l’humiliation des dépendances extérieures, tout en portant un discours universaliste de souveraineté, incarne précisément cette tension féconde.

Mais il lui faudra accomplir une véritable mue : séparer le tribun de l’homme d’État, la passion de la stratégie. Il devra apprendre à construire des coalitions durables, à négocier sans capituler, à gouverner sans trahir. Ces qualités supposent une humilité politique que le leader casamançais ne s’est pas toujours autorisé à pratiquer.

Au final, le limogeage d’Ousmane Sonko marque la fin d’une expérience gouvernementale, non la mort d’un projet politique. Le gouvernement Diomaye, bâti sur des fondations fragiles, compromission, incohérence et ambition personnelle masquée sous des oripeaux idéologiques, s’est condamné lui-même. Le peuple sénégalais, qui sait lire les réalités politiques avec acuité, ne sera pas dupe.

Pour reprendre Frantz Fanon : « Chaque génération doit découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » La génération de la rupture a été trahie par l’un de ceux auxquels elle avait remis sa confiance. Sonko peut encore accomplir la mission que cette génération lui a assignée : restituer au Sénégal sa souveraineté pleine, son intégrité politique et sa dignité retrouvée.

Car en politique, le dernier mot n’appartient jamais à ceux qui écartent et qui règnent, il appartient à ceux qui résistent, se transforment et reviennent.

Par : Ben Djagba Salt Lake City 22 mai 2026

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *